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Full text of "La logique, ou, Les premiers développement de l'art de penser"

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L A LOGIQUE, 

o u 
LES PREMIERS DÉVELOPPEMENS 

DE L'ART DE PENSER. 



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Ùniversity of Ottawa 



littp://www.archive.org/details/lalogiqueoulesprOOcond 



LA LOGIQUE, 



O V 



LES PREMIERS DÉVELOPPEMENS 



D K 



L'ART DE PENSER 



Par CONDILLAC. 



A PARIS, 

Chez Fr. D u F a r t , Imprimeur de la 
Commission executive dlnstructi^n publi"^ 
que , rue .Honoré , N^. loo. 



^oiversita^ 



' îîav ens\^^ 



Livres ëiementaîres sur îe même 
format , qui se trouvent chez le même 
Libraire. 

Cours d' études pour les jeunes gens; 
par Condilîac , 6 vol. iii-iS , conte^ 
liant discours et leçons prélimi- 
flaires; la grammaire; traite de l'art 
d'écrire ; de l'art de raisonner ; de 
l'art de penser et de l'art d'écrire 
l'Histoire. 

Logique ou réflexions sur les princi- 
pales opérations de l'esprit ; par 
Dumarsais y i vol. 

Principes de grammaire ou fragmens 
sur les causes de la parole; par 
' Dumqjsais^ 

Des droits et devoirs du citoyen ; par 
Mably , z vol. 

Tropes (les) ; par Dumarsais, a voL 

1/ 

r ^ i I €^ ^ 



zsr?!5 L'.i? ■" ' T^ ' ^w^fflgffl* '' - ' -^ r' r ''"^ ' r w 



COURS D'ÉTUDE 

POUR L'INSTRUCTION 

DES JEUNES GENS. 



LA LOGIQUE, 

o u 

Les premiers développetnens de Var 
de penser. 



OBJET DE CET OUVRAGE. 



I 



L étoit naturel aux hommes de sup- 
pléer à la foiblesse de leurs bras par 
les moyens que la nature avoit mis à 
leur porte'e, et ils ont été mécaniciens 
avant de chercher à rétre. C'est ainsi 
qu'ils ont été logiciens : ils ont pensé 
ayant de chercher comment on pense» 

A3 



6 La Ij o ©^ I f tt e. 

Il falloit même qu'il s'ëcouîât de« 
siècles pour faire soupçonner que la 
pensée pent être assujettie à des îoix; 
et aujourd'hui le plus grand nombre 
pense encore sans former de pareils 
soupçons. 

Cependant un heureux instinct , 
qu'on nommoit^a/(^7i/^, c'est-à-dire, une 
manière de Yoir plus sûre et mieux sen- 
tie, s:aidoità leur insu les mcill3ur^es- 
prits. Leurs écrits devenoient des mo- 
de J es, et on chercha dans ces écrits, 
par quel artifice , inconnu mémo à eux , 
ilsproduisoientlepîaisir e; la lumière. 
Plus ils et mnoient , plus on imagina 
qu'ils avoient des moj^ens extraordi- 
naires : et Ton chercha ces moyens 
extraordinaires, quand on auroit du 
n'en chercher que de simples, On crut 
donc bientôt avoir deviné les homme* 
de génie. Mais on ne les devine pas 
facilement ; leur secret est d'autant 
mieux gardé , qu'il n'est pas toujours 
«n leur pouvoir de le révéler. 

On a donc chercha i^ ioix d« l'art 



Là Logique. 7 

€le penser où eV.es n'etoient pas ; et 
cest là vraisemblablement que nous 
les cheixlierioïïs nous-mêmes, si nous 
avions à commencer celte jeclierche. 
Mais en les cherchant où elles ne sont 
pas, on nous a montre où elles sont; 
et nous pouvong nous flatter de les 
trouyer , si nous savons mieux observer 
qu on n'a fait. 

Or, comme Tart de mouvoir de 
grandes masses a ses loix dans les 
facultés du corps , et dans les leviers 
dont nos bras ont appris à se servir , 
i art de penser a les siennes dans les 
facultés de l'ame 3 et dans les leviers 
dont notre esprit a e'gaiement appris à 
se servir. Il faut donc observer ce* 
facultés et ces leviers. 

Certainement un homme n'imagine- 
roit pas d'établir des définitions , de« 
axiômts , des principes, s'il vouloit 
pour la première fois faire quelque 
usage des fécultés de son corps ; il ne 
le peut pa.3. ïî est force de commencer 
par se «ervir de ses trâ« ; il lui ©ift 



s La Logique. 

naturel de s en servir , il lui est égale-» 
nient naturel de s'aider de tout ce qu'il 
sent pouvoir lui être de quelque se- 
cours , et il se fait bientôt un levier d'un 
Lâton. L'usage augmente ses forces : 
l'expérience qui lui fait remarquer 
pourquoi il a mal fait , comment il 
peut mieux faire , développe peu-à- 
peu toutes les facultés de son corps, 
et il s'instruit. 

C'est ainsi que la nature nous force 
de commencer ^ lorsque pour la pre- 
mière fois nous faisons quelque usage 
des fecultés de notre esprit. C'est elle 
qui les règle seule , comme elle a 
d'abord réglé seule les facultés du 
corps ; et si dans la suite nous sommes 
capables de les conduire nous-mêmes, 
cen'est qu'autant que nous continuons 
comme elle nous a ftiit commencer, et 
îiou s devons nos progrès aux premières 
leçons qu elle nous a données. jN'ous ne 
commencerons donc pas cette logique 
par des définitions , des axiomes , des 
principes : nous commencerons par 



La Logique. 9 

observer les leçons que la nature nous 
donne. 

Dans la première partie, nous ver- 
rons que l'analyse est une méthode 
que nous avons apprise de la nature 
même, et nous expliquerons , d'après 
cette méthode, l'prigine et la généra- 
tion , soit des idées , soit des facultés 
de l'anie. Dans la seconde, nous con- 
sidérerons l'analyse dans ses moyens 
et dans ses eilets ; et l'art de raisonner 
sera réduit à une langue bien faite. 

Ceît^logiquene ressemble à aucune 
de celles qu'on a faites jusqu'à pré- 
sent ; mais la manière neuve dont elle 
est traitée , ne doit pas être son seul 
avantage; il faut encore qu'elle soit 
la plus simple, la plus facile et la plus 
lumineuse. 



PREMIERE PARTIE. 

Comment la nature même nous en- 
seigne l'analyse; et comment^d'après 
cette méthode , on explique l'ori- 
gine et la génération, soit des ide'es^ 
soit des facultés de l'ame. 

—I 1 1 1 ■■ I - ■ .1 I I II ■ Il ft . i> 

CHAPITRE PPiEMIER. 

Comment la nature nous donne les 
premières leçons de l'art de penser» 



N 



os sens sont les premières faculté* 
que nous remarquons ; c'est par eux 
3euls c[ue les impressions des objets 
viennent jusqu'à l'ame. Si nous avions 
cté privés de la vue , nous ne connoî- 
trions ni la lumière ni les couleurs : 
si nous avions été privés de l'ouïe , 
hqus naurions aucune connoissanca 



La Logique. iî 

des sons : en un mot , si nous n'ayiong 
jamais eu aucun sens y nous ne connoî"* 
trions aucun des objets de la nature. 

Mais pour connoî tre ces objets , 
sufHt-il d'avoir des sens ? Non , san$ 
doute ; car les mêmes sens nous sont 
communs à tous , et cependant nous 
n'avons pas tous les mêmes connois- 
sances. Celte ine'galité ne peut prove- 
nir que de ce que nous ne savons pas 
tous faire également de nos sensTusage 
pour lequel ils nous ont ëtë donnes. Si 
je n'apprends pas à les re'gler , j'ac- 
querrai moins de connoissances qu'un 
autre; par la même raison qu'ion n@ 
danse bien qu'autant qu'on apprend à 
Tc'gler ses pas. Tout s'apprend ^ et il y 
a un art pour conduire les facultés de 
l'espritjCommeil y en a pour conduire 
les faculte's du corps;mais on n'apprend 
à conduire celles-ci que parce qu'on 
les connoît : il faut donc connoître 
celles-là pour apprendre à les conduire. 

Les sens no sont que la cause occa— 
sionnellô des impressions que les objets 



ï2 Là Logique 

font sur nous. C'est l'ame qui sent , 
c'est à elle seule que les sensations 
appartiennent;et sentir est la première 
faculté que nous remarquons en elle. 
Cette faculté' se distingue en cinq es- 
pèces, parce que nous avons cinq es- 
pèces de sensations. L'ame sent par la 
Tue ; par l'ouie , par l'odorat , par le 
goùt^et principalement par le loucher. 
Dès que l'ame ne sent que par les 
organes du corps, il est évident que 
que nous apprendrons à conduire avec 
règles la faculté de sentir de notre 
ame , si nous apprenons à coi^duire 
avec règles nos organes sur les objets 
que nous voulons étudier. 

Mais comment apprendre à bien 
conduire ses sens ? en faisant ce que 
TiOus avons fait l^orsque nous les avons 
bien conduits. Il ny a personne à qui 
il ne soit arrivé de les bien conduire; 
quelquefois au moins. C'est une chose 
sur Iciquelle les besoins et l'expérience 
nous instruisent promptement : les en- 
funs eu sont la preuve. Ils acquièrent 

des 



La L o g I o u e. ïi 

cies connoissançes-sans notre secours ; 
ils en acquièreiTt malgré lés obstacles 
que noiis nicttons au. développement 
de leurs'Xacuîtés; Ils ont donc un art 
pour eli acquérir. Il est v!rai qu'ils en 
suivent les règîc^ à leur insU ; mais ils ^ 
les suivent. Il ne faut donc que leur 
faire remarquer ce qu'ils font quel- 
quefois ; pour leur apprendre à le 
faire touiours: et il' se trouvera^ aue 
nous ne leur apprendrons que ce 
cju'ils savoient faire. Comme ils ont 
coiomencé seuls à développer leurs 
. facultés 5 ils, sentiront qu'ils les. peu- 
vent développer encore, s'ils font^pôur 
achever ce développement , ce qu^ils 
ont fait pour le.comniencer. ils le sen- 
tiront d'autant plus , qu'ayant com- 
mencé' avant d'avoir rien appris ^ ib 
ont bien commencé, parce que c'est la 
nature qui conmiençoit pour eux. 

C'est la nature, c'est-à-dire , nos fa- 
cultés déterminéespar nos besoins ; car 
les besoins et les facultés sont propre- 
ifueut ce que ïioui>iiOJiiiiions la nature 

B 



14 J-^ X Logique,. 

de chaque cinimal , et par-là nous n® 
voulons dire autre chose , sinon qu'un 
animal est né avec tels besoins et telles 
faculte's. Mais parce que ces besoins 
et ces facultés de'pendent de l'organi- 
sation et varient comme elle, c'est une 
conse'quence que y par la nature^nous 
entendions la conformation des or- 
ganes ; et ^ en effet, c'est~là ce qu'elle 
est clans son principe. 

Les animaux qui s'élèvent dans les 
airs , ceux qui ne vont que terre à 
terre, ceux qui vivent dans les eaux , 
sont autant d'espèces qui , étant con- 
formées différemment , ont chacun® 
des besoins et des facultés qui ne 
sont qu'à elles, ou , ce qui est la même 
chose , ont chacune leur nature. 

C'est cette nature qui commence ; 
et elle commence toujours bien, parce 
qu'elle commence seule. L'intelligence 
qui l'a créée l'a voulu ; elle lui a. tout 
donné pour bien commencer. Il failoit 
que chaque animal pût veiller debonne 
.lieure à §a conservation; il nepouyoit 



Là L (& I. q t; e. iÇ 

donc s'introduire trop promptement, 
et les leçons de la nature deyoient être 
aussi promptes que sûres. - 

Un enfant n'apprend que parce qu'il 

sent le besoin de s'instruire. Il a , par 
exemple ^ un intérêt à connoître sa 
nouîrice , et il la connoit bientôt : il 
la dëméleeiiti'e plusieurs personnes, il 
ne la confond ayec aucune, et con- 
noître n'est que cela. En effet , nous 
n'acquérons des connoissances qu'à 
proportion quenous démêlons une plus 
grande quantii é de choses , et que nous 
remarquons mieux les qualités qui les 
distinguent : nos connoissances com- 
mencent au premier objet que nous 
avons appris à démêler. 

Celles qu'un enfant adesanourrica 
ou de toute autre chose , ne sont en- 
corepour lui que des qualités sensibles. 
Il ne les a donc acquises que par la 
nianierô dont il a conduit ses sens. Un 
besoin pressant peut lui faire porter un 
faux jugement , parce qu'il le fait j uger 
à la hâte ; mai« Terreur ne peut être 



î6 La L o g I q u î:. 

que momentanée. Trompé dans son 
attente, il sent bientôt la nécessite de 
juger unesecondefois,eti]jug;e mieux: 
rexpërience qT)i veille sur lui, corrige 
ses nifiprises. Croit-il Toir sa nourrice, 
parce qu'il apperçoit dans l'éloigné- 
ment une personne qui lui ressemjple ? 
son erreur ne dure pas. Si un premier 
coup-d'œil l'a trompé, un second le 
détrompe , et il la cherche des jeux. 
Ain-iles sens détruisent souvent eux- 
mêmes les erreurs où ils nous ont fait 
tomber : c'est que si une première ob- 
servation ne répond pas au besoin pour 
lequel nous l'avons faite, no us sommes 
avertis par-là que nous avons mal ob- 
servé^ et nous sentons la nécessité d'ob- 
server de nouveau. Ces avertissemens 
ne nous manquent jamais , lorsque 
les choses sur lesquelles nous nous 
trompons, nous sont absolument né- 
cessaires ; car dans la jouissance , la 
douleur vient à la suite d'un jugement 
faux, comme le plaisir vient à la suite 
d'un j ogemewt yrai.Le plaisir et la dou- 



La L o Ct t q tr e. 17 

leur j voilà donc nos premiers maîtres : 
îîs nous éclairent , parce qu'ils nous 
avertissent si nous jugeons bien , ou si 
nous jugeons mal ; et c'est pourquoi, 
dans l'enfance , nous faisons sans se- 
cours des progrès qui paroissent aussi 
japides qu'etonnans. 

Un art de raisonner nous seroit donc 
îout-à-fait inutile ^ s'il ne nous falioit 
jamaisjuger jquedes choses qui sera- 
portent aux besoins de première né- 
cessite. Nous raisonnerions naturelle- 
ment bien, parce que nous réglerions 
nos jugemens sur les avertisemens de 
la nature. Mais à peine nous com- 
mençons à sortir de l'enfance , que nous 
portons déjà une multitude de juge- 
mens sur lesquels la nature ne nous 
avertit plus. Au contraire, il semble 
que le plaisir accompagne les juge- 
mens faux comme les jugemens vrais, 
et nous nqus trompons avec con- 
fiance : c'est que dans ces occasions la 
curiosité est notre unique besoin , et 



î§ L À L G G I Q 17 E. 

que la curiosité ignor'ante se con- 
tente de tout. Elle jouit de ses er- 
l'eurs avec une sorte de plaisir ; elle 
s'y attache souvent avec opiniâtreté , 
prenant un mot qui ne .signifie rien, 
pour une réponse , et n'étant pas ca- 
pable de reconni lire que cette ré-* 
pense n'est qu'un mot. Alors nos er- 
reurs sont durables. Si , comme il n'est 
que trop ordinaire , nous avons jugé | 
des choses qui ne sont pas à notre por- 
tée, l'expérience ne sauroit nous dé- 
tromper ; et si nous avons }ugé des 
autres avec trop de précipitation , elle 
ne nous dvétrompe pas davantage , 
parce que notre prévention ne nous 
permet pas de la consulter. 

Les erreurs commencent donc lors- 
que la nature cesse de nous averti]? 
de nos méprises; c'est-à-dire, lorsque 
jugeant des choses qui ont peu derap- 
por t aux besoins de première nécessite, 
nous ne savons pas éprouver nos juge- 
mens , pour reconnoitre s'ils sont Yrais 
ou s'ils sont fiius:. ( Cours d'étude , 



La L o g I ç u k. i^ 

Hist, anc. liv» IIL chap. IIL ( ^ ) 
Mais enfin puisqu'il y a des choses 



(^) Pour apprendre un art mécanique, il ne 
suftu pas d'en concevoir la théorie , il en faut 
acquérir la pratique, car la théorie n*€St que la 
connoissance des règles; et l'on n'est pas mé- 
canicien par cette seule connoissance , on ne 
l'est que par l'habitude d'opérer. Cette habi- 
tude une fois acquise , les règles deviennent 
inutiles : on n'a plus besoin d'y penser et on 
fait bien, en quelque sorte, naturellement. 

C'est ainsi qu'il faut apprendre l'srt de rai- 
sonner, l[ ne sufnroit pas de concevoir cette 
logique, si l'on ne se fiiit pas une habitude de 
l.»i méthode qu'elle enseigne ; et si cette ha- 
î)itude n'est pas telle , qu'on puisse raisonner 
bien sans avoir besoin de penser aux règles , 
en n'aura pas la pratique de l'art de rai- 
sonner ; ©n n'en aura qtîe la théorie. 

Cette habitude , comme toutes îes antrr'? • ne 
peut se contracter que par un long exercice. lî 
faut donc s'exercer sur beaucoup d'objets. 
J'indique ici les lectures qu'il faudra faire à 
cet fciletj et je les indiquerai ailleurs de la même 
manière. xMais parce qu'on acquiert la pratique 
d'un art d'autant plus facilement qu'on en con- 
çoit mieux la théorie , on f«ra bien de ne faire 
les lectures auîi^quelles je renvoie , que lors- 
qu'on aura saisi l'esprit de cette logique , c« 
qni demande qu'on la lise au moins vme fois. 

Quand on aura saisi Tesprit de cette logique , 
en la recommencera j tt u niesui* qu'on avari- 



âo La Logique. 

dont nous jugeons bien , même dés 
l'enfance , il n'y a qu'a observer com- 
ment nous nous sommes conduits pour 
en j^iger, et nous saurons comment 
nous devons nous conduire pour juger 
des autres. Il suffira de continuer 
comme la nature nous a fait commen- 
cer , c'est - à - dire , d'observer et de 
mettre nos jugemens à Tëpreuve de 
l'observation et de l'expeYience. 

C'est ce que nous avons tous fait 
dans notre première enfance ; et si nous 
pouvions nous rappeller cet âge, nos 
premières études nous mettroient sur 
la voie pour en faire d'autres avec fruit. 
Alors chacun de nous faisoit des dé- 
couvertes qu'il ne devoit qu'à ses ob- 
servations et à son expérience ; et nous 
en ferions encore aujourd'hui, si nous 
savions suivre le chemin que la na- 
ture nous avoit ouvert. 



cera, on fera les I-ectiires que j'indique. José 
promettre à ceux qui i'étudieront ainsi , qu'ils 
scquierront pour toutes leurs études une faci- 
lité dont ils 5ei;i>nt é tonnés : j'ea ai Texpérience» 



Là L o c. I q t; fi. lî 

11 ne s'agit donc pas d'imaginer nou s- 
mêmes un système pour sayoir com- 
ment nous devons acquérir des con- 
noissances ; 8"ardons-nousenbien. La 
nature a fait ce système elle-même ; 
elle pou Yoit seule le faire : elle l'a bien 
fait, et il ne nous reste qu'à observer 
ce qu'elle nous apprend. 

Il semble que pour étudier la natu- 
re, il fau droit observer dans lesenfans 
lespremiers dëvelcppemens de nos fa- 
cultés, ou se rappeler ce qui nous est 
arrive' à nous-mêmes. L'un et l'autre 
sont difficiles. Nous serions souvent re'- 
duitsà lanêcesâtédefaire des supposi- 
tions. Mais des suppositions auroient 
rinconvênient de paroître quelquefois 
gratuites, et d'autres fois d'exiger qu'on 
se mit dans des situations où tout le 
monde ne sauroit pas se placer. Il suffit 
d'avoir remarque que les enfàns n'ac-^ 
quièrent de vrais connoissances , que 
parce que n'oBservant que âes choses 
' j relatives aux besoins les plus urgens , 
ils ne se trompent pas; ou que s'ils si^ 



22 La Logique. 

trompent , ils sont aussitôt avertis de 
leurs méprises. Bornons-nous à recher- 
cher comment aujourd'hui nous nous 
conduisons nous-mêmes lorsque nous 
acquérons des connoissances.Si nous 
pouvons nous assurer de quelques- 
unes ; et de la manière dont nous les 
avons acquises , nous saurons comment 
ïiousen pouvons acquérir d'autres. 



CHAPITRE II. 

Que Vancilyse est l'unique mélhodt 
pour acquérir des connaissances. 
Comment nous l'apprenons de la 
nature même. 



j 



E suppose un château qui domine 
sur une campagne vaste , abondante, 
où la nature s'est plu à répandre la va- 
riété , et où l'art a su profiter des situa* 
tions pour les varier et les embellir en-[ 
core* Nous arrivons dans ce château 
pendant la nuit. Le lendemain ^ lesi 



La Logique. êj 

fenêtres s'ouvrent au moment où le 
soleil commence à dorer l'horison , et 
elles se referment aussitôt. 

Quoique cette campagne ne se soit 
montrée à nous qu'un instant 5 il est cer- 
tain que nous avons vu tout ce qu'elle 
renferme. Dans un second instant; nous 
n'aurions fait que recevoir les mêmes 
impressions que les objets ont faites sur 
nous dans le premier. Il en seroit de 
même dans un troisième. Par consé- 
quent , si l'on n'avoit pas refermé les 
fenêtres , nous n'aurions continué de 
Toir que ce que nous a\ions d'abord vu . 

Mais cepremier instpaitne suffit pas 
pour nous faire connoître cette cam- 
pagne , c'est-à-dire, pour nous faire 
démêler les objets qu'elle renferme : 
c'est pourquoi, lorsque l@s fenêtres se 
?OTit refermées, aucun de nou.^ n'au- 

■tpu rendre compte de ce qu'il a vu. 
Voilà comment on peut voir beaucoup 
de choses et ne rien apprendre. 

Enfin , les fenêtres se rouvrent pour 
cac plus sç refermer tant que le séleil 



24 I^ ^ L O 6^ ï Q U B. 

fiera sur l'horizon , et nous revoyons 
long- temps tout ce que nous avons d'a- 
bord vu. Mais si , semblables à des 
hommes en extase , nous continuons , 
comme au premier instant, de voir à- 
la-fois cBtte, îîïliltitude d'objets dîfFë- 
l'ens 5 nous n'eu ^aurons pas plus lors^ 
que 1^ nui|: surviëtidraj que nous n'en 




referme'es. 



Pour âvoÎTUiieconnoissaiice de cette 
campagne ,iï ïie suffit cIoixg pas de la 
vèir tout à-la- fois; il, ea faut voie 
chaqtie partie l'une àptès Fa titre ; et 
au lieu de tout eml>tà%er d'un coup- 
d'œil 5 il faut arréterrïès regards suc- 
cessiv^mejlt d'un objet i:ur un objet» 
^^ oilà ce que la nature nous apprend à 
tous. Si aliénons a don aé la faculté àe 
voir i^ne 'multitude de choses à-la- 
fois j elle nous a donne aussi la faculté 
de n'en regarder qu'une , c'est-à-dire ^ 
de diriger nos yeux sur une seule ; et 
c e::t à cette faculté; qui est une suite 

dci 



L X Logique- aç 

de notre organisation , que nous devons 
toutes les connoissances que nous ac- 
quérons par la vue. 

Cette faculté nous est commune à 
tous. Cependant si ^dans la suite ^ nous 
voulons parler de cette campagne , on 
remarquera que nous ne la connois- 
;• sons pas tous e'galement bien. Quel- 
ques-uns feront des tableaux plus ou 
moins vrais, où l'on retrouvera beau- 
coup de choses comme elles sont en 
effet ; tandis que d'autres , brouillant 
tout, feront des tableaux où il ne sera 
pas possible de rien connoître. Chacun 
de nous néanmoins a vu les mêmes ob- 
■\ jets ; mais les regards des uns étoient 
', conduits comme au hazard , et ceux 
.. des autres se dirigeoient avec un cer- 
. tain ordre. 

Or , quel est cet ordre ? La naturs 
îindique elle-même; c'est celui dans 
lequel elle oflre les objets, Il y en a 
quiappellenj: plus particulièrement les 
. regards : ils sont plus frappans , ils 
domijaei;it^ çt tous Iq^ autres semblent 

G 



26 L A L O G I Q TT E, 

s'arranger autour d'eux pour eux. Yoî- 
là ceux qu'on observe d'abord ; et 
quand on a remarque leur situation 
respective, les autres se mettent , dans 
les intervalles ^ chacun à leur place. 

On commence donc par les objets 
principaux : on les observe successive- 
ment , et on les compare , pour juger 
des rapports où ils sont. Quand ^ par 
ce moyen, on a leur situation respec- 
tive, on observe successivement tous 
ceux qui rem^^lissent les intervalles; 
on les compare chacun avec l'objet 
principal le plus prochain , et on en 
détermine la position. 

Alors oji dëméle tous les objets dont 
on a saisi la forme et la situation ; et 
on les embrasse d'un seul regard. L'or- 
dre qui est enti'e eux dans notre es- 
prit, n'est donc plus successif; il est si- 
multané. C'est celui-là même dans le- 
quel ils existent 5 et nous le voyons tous 
à-la~ fois d'une manière distincte. 

Ce sont-là des connoissancs que nous 
devons uniquement à l'art avec 



La L o g I ^ u i. !i7 

lequel nous avons dirige nos regards. 
Kous ne les avons acquises que Tune 
après l'autre ; mais une fois acquises , 
elles sont toutes en mème-tems pre'- 
sentes à l'esprit , comme les objets 
qu'elles nous retracent sont tous pre'- 
sens à l'œil qui les voit. 

Il en est donc ce l'esprit comme de 
l'oeil : il voit; à-la-fcis une multitude de 
choses ; et il ne faut pas s'en e'tonner ^ 
puisque c'eit à l'ame qu'appartiennent 
toutes les sensations de la vue. 

Cette vue de l'esprit s' étend comme 
la vue du corps : si l'on est bien orga- 
nise, il ne faut à Tune et à l'autre que 
de l'exercice^ et on ne sauroit en quel- 
que sorte cii'conscrire l'espace qu'elles 
embrassent. En effets un esprit exercé 
voit dans un sujet qu'il médite, une 
multitude de rapports que nous n'ap- 
percevons pas; comme les yeux exercés 
d'un grand peintre démêlent en un mo- 
ment, dans un pay:;age , une multiude 
de choses que nous voyons avec lai, 
et qui cependant nous échappent, 

C z 



La LoeiçuE. 

Nous pouvons^ en nous transportant 
de château en château , étudier de 
nouvelles campagnes^ et nous les retra- 
cer comme la première. Alors il nous 
arrivera , ou de donner la préférence 
à quelqu'une , ou de trouver qu elles 
ont chacune leur agrément. Mais nous 
n'en jugeons , que parce que iious les 
comparons : nous ne les comparons 
que parce que nous nous les retra- 
çons toutes en méme-tems. L'esprit 
voit donc plus que l'œil ne peut voir. 

Si maintenant nous réfle'chissons sur 
la manière dont nous acquérons des 
connoissances par la vue, nous remar- 
querons qu'un objet fort composé , 
tel qu'une vaste campagne, se décom- 
pose en quelque sorte , puisque nous 
ne le connoissons que lorsque ses par- 
ties sont venues , l'une après l'autre, 
s'arranger avec ordre dans l'esprit. 

Nous avons vu dans quel ordre se 
fait cette décomposition. Les princi- 
paux objets viennent d'abord se placer 
éans l'esprit ; les autres y yieuneat ei> 



La L o ^ I q tr e. i^ 

suite, et s'y arrangent suivant lesrap— 
port5 0ù ils sont avec les premiers. Nous 
ne faisons cette décomposition que 
parce qu'un instant ne nous suffit pas 
pour étudier tous ces objets. Mais 
nous ne de'composons que pour décom- 
poser ; et lorsque les connoissances 
sont acquises , les choses, au lieu d'être 
successives , ont dans l'esprit le méma 
ordre simultané qu'elles ont au-de- 
hors. C'est dans cet ordre simultané 
que consiste la connoissance que noua 
en avons ; ca.r si nous ne pouvions 
nous le retracer ensemble, nous nei 
pourrions jamais juger des rapport» 
où elles sont entre elles , et nous leB 
connoî; rions mal. 

Analvser n'est donc autre chose 
qu'observer dans un ordre successif 
les qualités d'un objet, afin de leur 
donner dans l'esprit l'ordre simultané 
dans lequel elles existent. C'est ce que 
la nature nous fait faire à tous. L'ana-< 
lyse, qu'on croit n'être connue que de^ 
philosophes , est donc connue de tou^ 

C3 



30 La Logique. 

le monde , et je n ai rien appris an lec- 
teur; je lui ai seulement fait remar- 
quer ce qu'il fait continuellement. 

Quoique d'un coup-d'œil je dëméle 
une multitude d'objeis dans une cam- 
pagne que j'ai e'tudiée , cependant la 
vue n'est jamais plus distincte que 
lorsqu'elle se circonscrit elle-même , 
et que nous ne regardons qu'un petit 
nombre d'objets à-la-fois : nous eu 
discernons toujours moins que nou« 
n'en voyons. 

Il en est de même à la vue de l'es- 
prit. J'ai à-la-fois présentes un grand 
nombre de connoissances qui me sont 
devenues familières ; je les vois toutes, 
mais je ne les deméle pas également, 
pour voir d'une manière distincte tout 
ce qui s'offre à-la-fois dans mon esprit, 
il faut que je décompose comme j'ai 
décompose ce quis'offroitàmes yeux: 
il faut que j'analyse ma pensée. 

Cette analyse ne se fait pas autre- 
ment que celle des objets extérieurs, j 
On décompose de même ; on se retrace 



Là Logique. 31 

les parties de sa \)ensQe dans un ordre 
successif, pour les rétablir dans un 
ordre simultané : on fait cette com- 
position et cette décomposition , en 
se conformant aux rapports qui sont 
entre les choses , comme principales 
et comme subordonnées , et parce 
qu'on n analyseroitpas une campagne, 
à la vue ne l'embrassoit pas toute 
entière; on n analyseroit pas sa pen- 
sée 5 si l'esprit ne l'embrassoit pas 
toute entière également. Dans l'un 
et l'autre cas, il faut tout voir à-la- 
fois ; autrement on ne pourroit pas 
s'assurer d'avoir vu Tune après l'autre 
toutes les parties. 



CHAPITRE III. 

Que r analyse fait les esprits justes. 



\w.J 



JHAcuN de nous peut remarquer 
qu'ilne connoîtlesobjetssensibîes que 



5a L A L <R I Q tr E. 

par les sensations qu'il en reçoit : ce 
sont les sensations qui nous les repré- 
sentent. 

Si nous sommes assurés que lors- 
qu'ils sont présens 5 nous ne les voyons 
que dans les sensations qu'ils font ac- 
tuellement sur nous, nous ne le som- 
mes pas moins , que lorsqu'ils sont 
absens; nous ne les voyons que dans 
le souvenir des sensations qu'ils ont 
faites. Toutes les coniloissances que 
nous pouvons avoir des objets sensi- 
bles , ne sont donc , dans le prin- 
cipe 5 et ne peuvent être que de$ 
sensations. 

Les sensations, considérées comme 
représentant les objets sensibles , se 
nomment idées ; expression figurée , 
qui au propre signifie la même chose 
qu images. 

Autant nous distinguons de sensa- 
tions différentes^ autant nous distin- 
guons d'espèces d'idées ; et ces idées 
sont ou des sensations actuelles, ou 



h k L o (^ I Q u T!:. 53 
«lies ne sont qu un souvexiir des sen-- 
sations aue nous avons eues. 

Quand nous les acquérons par la 
incthode analytique^ découverte dans 
le clîapiLre précèdent^ elles s'arrangent 
avec ordre dans l'esprit; elles y con- 
servent l'ordre que nous leur avons 
donne', et nous pouvons facilement 
nous les retracer avec la même netteté 
avec laquelle nous les avons acquises. 
Si^ au lieu de les acque'rir par cette 
me'thode, nous les accumulons au ha- 
sard, elles seront dans une grande 
confusion , et elles y resteront. Cette 
confusion ne permettra plus à l'esprit 
de se les ra.ppeler d'une manière dis- 
tincte; et si nous voulons parler des 
connoissances que nous croyons avoir 
acquises, on ne comprendra rien à nos 
discours, parce que nous n'y compren** 
drons rien nous-mêmes. Pour parler 
d'une ma.nière à se faire entendre , il 
faut concevoir et rendre ses idées dan» 
l'ordre analytique qui décompose et 
recompose chaque pensée. Cet ordr# 



34 La Logique. 

estleseuî qui puisse leurdonner toute 
la clarté et toute la précision dont elles 
sont susceptibles; et comme nous n'a- 
vons pas d'autres moyens pour nous ins- 
truire nous-mêmes, nous n'en ayons 
pas d'autres pour communiquer nos 
connoissances. Je l'ai dëja prouvé , 
mais j'y reviens, et j'y reviendrai en- 
core, car cette vérité n'est pas assez 
connue; elle est même combattue , 
quoique simple, évidente et fonda- 
mentale. 

En effet, que je veuille connoître 
une machine, je la décomposerai, 
pour en étudier séparément chaque 
partie. Quand j'aurai de chacune une 
idée exacte, et que je pourrai les re- 
mettre dans le même ordre où elle» 
ëtoient,alorsjeconcevraiparfaitement 
cette machine, parce que je l'aurai 
décomposée et recomposée. 

Qu'est-ce donc que concevoir cette 
machine? C'est avoir une pensée qui 
«5t composée d'autant d'idées qu'il y a 



La Logique- jç 

départies dans cette machine même , 
d'idées qui les représentent chacune 
exactement , et qui sont disposées dans 
le même ordre. 

Lorsque Je Tai étudié avec cette 
méthode qui est la seule ^ alors ma 
pensée ne m'oflre que des idées dis- 
tinctes; et elles'analyse d'elle-même , 
soit que j e veuille m'en rendre compte, 
soit que je veuille en rendre compte 
aux autres. 

Chacun peutse convaincre de cette 
vérité par sa propre expérience; il n'y 
? pas même jusqu'aux pluspetites cou- 
turier es qui n'en soient convaincues : 
car si, leur donnant pour modèle, 
une robe d'une forme singulière, vous 
leur proposez d'en faire une semblable, 
elles imagineront naturellement de dé- 
I faire et de refaire ce modèle, pour ap- 
prendre à faire la robe que vous de- 
mandez. Elles savent donc l'analyse 
aussi bien que les philosophes, et elles 
çn connoissent l'utilité beaucoup 



36 La Logique. 

mieux que ceux qui s'obstinent à sou- 
' tenir qu'il y a une autre méthode pour 
«'instruire. 

Croyons avec elles qu'aucune autre 
Inéthode ne peut supple'erà l'analyse. 
A ucune autre ne peut répandre la mê- 
me lumière : nous en aurons la preuve 
toutes les fois que nous voudrons étu- 
dier un objet un peu composé. Cette 
méthode, nous ne l'avons pas imagi- 
née; nous ne l'avons que trouvée, et 
nous ne devons pas craindre qu'elle 
nous égare. Nous aurions pu, avec les 
philosophes , en inventer d'autres, cl 
mettre un ordre quelconque entre nos 
idées : mais cet ordre qui n'auroit pas 
été celui de l'analyse, auroitmis dans 
nos pensées la même confusion qu'il a 
mise dans leurs écrits; car il sembleil 
que plus ils affichent l'ordre, plus ils 
s'embarrassent , et moins on les entend. 
Ils ne savent pas que l'analyse peut 
seule nous instruire, vérité-pratique 
^'oaxiu e des artisaus les plus grossiers. 

Il 



La L o e I q tt k. 37 

îlya des esprits justesqui paroîssent 
ïïe rien avoir étudie ^ parce qu'ils ne 
paroissent pas avoir médite pour s'ins- 
truire;cepeiidantilsoiîl: fait des études, 
et ils les ont bien faites. Comme ils les 
faisoient sans dessein prémédité , ils 
ïlesongeoient pas à prendre des leçons 
d'aucun maître, et ils ont eu le meil- 
leur de tous, la nature. C'est elle qui 
leur a fait faire Tanalyse des choses 
qu'ils étudoient, et le peu qu'ils sa-* 
vent 5 ils le savent bien. L'instinct, qui 
est un guide si sûr ; le goût , qui juge s| 
bien,etqui cependant juge au moaient 
même qu'il sent ; lestalens, quinesont 
^eux-mêmes quelegoû.}: ,lorsq i'il pro- 
duit ce doîit il est le juge ^ toutes ces 
facultés sont; l'ouvrage de la nature , 
qui, en nous fiiisant analyser a notre 
'^nsu , semble vouloir nous cacher tout 
ce que nous lui de^/ons. C esr elle qui 
in-spire l'homme de génie ; elle est la 
muse qu'il invoque lorsqu'il ne sait pas 
d'où lui viennent ses pensées. 

Il y a des esprits faux qui ont fait dô 



grandes études; ils repiquent debe.^u- 
coup de me'thcde ^ et ils nen raisonnent 
queplasmal: c'est quelorsqu'une mé- 
thode n'est pas la tonne, plus on la suit, 
plus ons' e'gare. On prend pourprîncipes 
des notions vagues , des mots vide? de 
senSjOn se fait un jargon scien ifique , 
dans lequel on crcil; voir l'e'vidence ; 
et cependant on ne sait dans le vrai ni 
ce qu'on voit, ni ce qu'on pense , m ce 
qu'on dit. On ne sera capable d'ana- 
lyser ses pen3e'esqu'auta.nt qu'elles se- 
ront ellê.^-mémes l'ouvrage de l'analyse» 
C'est donc, encore une tois.parrana— 
îyse et par l'anaUse seule que nous de- 
Yons nous' instruire. C'est la voielaplus 
«impie 5 parce qu'elle est la plus natu-- 
relie,etnous verrons qu'elleest encore 
ia plus courte. C'est elle qui a fait toutes 
les de'couvertes^c'est par elle que nous . 
retrouverons tout ce aui a e'të trouve'; 
et ce qu'on nomme méthoùe d'inven^ 
$1071, n'est autre chose que i'analvse. 
( Cours d'étude . Ajt de penser , part. 



Là L o e I <j u e. 5^ 

C H A P I T 11 E IV. 

Com^^^itlcL naturi' nous fait observer 
' ii^s objets sensibles pournous donner 
*^^es idées de dijprentes espèces. 




eus ne pouvons aller que du connu 
à l'inconnu > et an principe bien tri- 
vial dans la théorie , et presque ignoré 
dans la pratique. Il semble qu'il ne 
soit senti quepar les hommes qiû n'ont 
point e'iudie. Quand ils veulent \ous 
faire comprendre une chose que tous 
ne counoishez pas , ils prennent uns 
compai'aison dans un autre que vous 
connoissez ; et s'ils né sont pas tou- 
jours heureux dans le choix des com- 
|înrai-Ons , iL fonî: voir au moins qu'ils 
sentent ce quil faut foire pour être 
entendjjs. 

Il nen est pas de m-eme des sayansv 
Quoiqu'ils veulent instruire , ils ou-' 
î^ii^ut Yolculiers d'aller du connu à 

D 2 



'40 L À L O G I Q TJ E. 

l'inconnu. Cependant ; si tous voulez: 
me faire concevoir des idées que je n'ai 
pas 5 il faut me prendre aux ide'es c^ue 
j'ai. C'est à ce que je sais que coni- 
îuence tout ce aue i'i2:nore , tout ce 
qu'il est posdble d'apprendre ; et s'il 
y a une méthode pour me donner de 
nouvelles conuoissances ; elle ne peut 
être que la méthode même qui m'en 



a déià donne. 



En eiîet , toutes nos connoissances 
viennent des sens, celle:^ que je n'ai 
pas comme celles que j'ai ; et ceux qui 
sont plus savans que moi^ont été aussi 
àgnorans que je le suis aujourd'hui. Or, 
s'ils se sont instruits en allant du connu 
à l'inconnu pourquoi nem'ins':ruirois-je 
pas aussi en allant comme eux du connu 
à l'inconnu? Et si chaaue coBnoi:sance 
que j'acquiers me prépare à une con- 
jîoissance nouvellejpourquoi ne pour- 
rois-je pas aller , par une suite d'ana- 
lyses , de cohnoissance en connois- 
^ance ? En un mot , pourquoi ne trou- 
yerojs-je pas ce que j'ignore , dans des 



L A L O (^ I Q U E. 

sensations où ils l'ont trouve ^ et qui 
nous sont communes ? 

Sans doute ils me fcroient facilement 

^.découvrir tout ce qu'ils on; de'couvert, 
s'ils savoient toujours eux-mêmes com- 
ment ils se sont instruits. Mais ils 
l'ignorent , parce que c'est une cliose 
qu ils ont mal observée , ou à laquelle 
la plupart n'ont pas même pense. Cer- 
tainement ils ne se sont instruits qu'au- 

^.tant qu'ils ont fal des analyses , et 
qu'il'î les ont bien faites. Mais ils ne les 
lemarquoient pas : la nature lesfaisoit 
en quelque sorte en eux sans eux; et ils 
aimoient à croire que l'avantage d'ac- 
quérir des connoissances est un don , 
untaJeLt qui ne se communique pas 
fiicilement. Il ne faut donc pas s'e'- 
tonner si nous avons de la peine à les 
entendre : dès qu'on se pique de ta- 
leMS privilégies, on n'est pas fait pour 
se mettre à la portée des autres. 

Quoiqu'il en soit , tout le monde 
est force de reconnoitre que nous ne 
pouvons aller que du connu ài'incon- 

V 3 



42 La I^ o g I q u e 

nu. Voyons l'usage que nous pouyoni 
faire de ce:t3 vérité. 

Encore enfans , nous avons acquis 
des conooissances par une sui^e d'ob- 
servations et d'analyses. C'est donc à 
ces connoissances que nous devons re- 
commencer pour continuer noj e'tu- 
des. li fa ut les observer ^ les analyser , 
et dëcou vrir , s'il est possible ; tout ce 
qu'elles renferment. 

Ces conooissances sont une collec- 
tion d'idées ; et cet!:e collection est un 
système bien ordonne' , c'est-à-dire , 
une su'Xd d idées exactes , où l'analrsa 
a mis Tordre qui est entre les choses 
mêmes. Siiesidéesétoientpeu exactes 
et sans ordre , nous n'aurions que des 
connôisscinces imparfaites , qui même 
neseroien:pasproprementdesconnois- 
sances.Maisil n'y a personne qui n'eût 
quelque système d idées exactes bien 
ordonnées ; si ce n'«st pas sur des ma- 
tières de spéculation, ce sera du moins 
5ur des choses d'usage relatives a nos 
besoins. Il ntn faut pas davantage. 



L A L O G T Q U E. 43 

Ceçt à ces idées qu'il faut prendre ceux 
qu'on veut instruire -, er. il est eyidenÉ 
qu'il faut leur en fiâre reraarqiier l'o-* 
rigine cl la géneTation, si de ces ide'e« 
en veut les conduire à d'autres. 

Or , si nous observons rorigine et la 
gene'ralion des ide'es, nous les verront 
naître successivement les unes des am-^ 
très; et si celte succession cot conforma 
à la manière dont nous les a.cqueTons, 
îious en auvons bien fiiit l'anal) se. 
L'ordre de l'analyse estdoncici l'ordrs 
même de la génération des idées. 

Nous avons dit eue les ideesiîns ob- 
|ets sensibles nesont^dans leur origine, 
que les sensations qui représentent ces 
pbjets. Mais il n existe dam la nature 
que des individus : donc nos première* 
idées ne sont que des idées indivi- 
duelles , des idées de Ici ou tel objet. 

No ;* n'avons pas imaginé des noms 
pour chaque individu^nous avonsseu- 
lement distribué les individus dans dif-* 
férentes classes, que nous distinguons 
par des noms partie iiliers; et ces cias^cs 



^44 L ^ L o G I Q V E. 

sont ce qu'on nomme genres et espèces^ 
Wons avons , par exemple , mis clans la 
classe à' arbre ^ les plantes dont la tige 
«élève à une certaine hauteur , pour 
^e diviser en une multitude de bran- 
ches 5 et former de tous ses rameaux 
une touffe plus ou moins grande. Yoi- 
là une classe géneTalc qu'on nomme 
^e/27r.Lorsqu'ensuiteon aobservé que 
les arbres diffèrent par la grandeur , 
par la. structure , pa.r les fruits , etc. 
on a distingue d'autres classes subor- 
donne'es à la première qui les com- 
pre.^d Joutes ; et ces classes subordon- 
îièes ^out ce qu'on nomme espèces. 

C'est ainsi que nous distribuons, dans 
différentes classeSjtoutes les choses qui 
peuvent venir à notre connoissancerpar 
ce moyen , nous leur donnons à cha- 
cune une pla.ce marque'e y et nous sa- 
vons toujours où les reprendre. Ou- 
Liions ces classes pour un moment, et 
imaginons qu'on eût donne' à chaque in- 
diiidu un nom différent : nous sentons. 
aussitôt que îamultitude des noms eût 



La L o Ct I q u e. 45 

fatigue notre mémoire pour tout con- 
fondre, et qu'il nous eut ëte' impossible 
d'étudier les objets qui se multipiient 
sous nos yeux ^ et de nous en faire des 
idées distinctes. 

Rien n'est donc plus raisonnable que 
cette distribution ; et quand on consi- 
dère combien elle nous est utile , ou 
même ne'ce'ssairOjOn seroit porte'à croi- 
^re que nous l'avons fait a dessein. Mais 
on se tromperoit : , ce dessein appar- 
tient uniquement à la nature : c'est 
elle qui a commence à notr^ insu. 

Un enfant nommera arbre , d'après 
nous 5 le premier arbre que nous lui 
montrerons, et ce nom sera pour lui le 
îiomd'un individu. Cependant^sionlui 
înontre un autre arbre , il n'imaginera 
pas d'en demander le nom ille nomme- 
ra arbre ^ et rendra ce nom commun à 
deux individus. Il le rendra rie même 
commun à trois, a quatre , et enfm à 
toutes les plantes qui lui paroîtront 
avoir quelque ressemblance avec les 
premiers arbres qu'il a vus. Ce uom 



^6 La Logique 

deviendra même si général, qu'il nom- 
mera ai'bre tout ce que nous nommons 
plante. Il est naturellement porté à 
généraliser , parce qu'il lui est plus 
commode de.se servir d'un nom qu'il 
sait , qued'en apprendre un nouveau. 
Il généralise donc sans avoir formé le 
dessein de généraliser , et sans même 
remarquer qu'il généralise. C'est ainsi 
qu'une idée individuelle devient tout- 
à-coup générfile ; souvent même elle 
le devient trop ; e" cela arrive toutes 
les fois que nous confondons des choses 
qu'il eut été utile de- distinguer. 

Cet enfant le sentira bientôt lui-^ 
même. Il ne dira pas, J'ai trop géné- 
ralisé , il faut que je distiiigue cùffe'— 
7'entes espèces d'drbj'es : il formera 
sans dessein et sans lé remarquer, des 
classes subordonnces^comme il a formé 
sans dessein et sans le remarquer , une 
classe générale. Il ne fera qu'obéir à 
ses besoins. C'est pourquoi je dis qu'il 
fera ces distributions naturellement et 
à son insu. En eilet , si ou le mèn<^ 



L JL L O Gr I Q tf E. ^J 

dans un jardin , et qu'on lui fasse 
cueillir et manger différentes sortes de 
fruits , nous verrons qu'il apprendra 

- bientôt les noms de cerisier , pécher , 
poirier, pommier, et qu'il distinguera 

' différentes espèces d'arbres. 

Nos idées commencenûdoncparéir« 
individuelleSjpour devenir tout à coup 
aussi ge'nërales qu'il est possible; et 
nous ne le.s distribuons ensuite dans 
différentes classes.qu'antant que nou-s 
sentons le besoin de les distinguer. 
A'oilà l'ordre de leur^ génération. 

Puisque nos besoins sont le motif de 
cette distribution , c'est pour eux 

j qu'elle se fait. Les classes qui se multi- 
plient plus ou moins, forment donc ua 
«ystéme dont toutes les parties se lient 

naturellement, parce que tous nos be- 

II 

soins tiennent les uns aux autres; et ce 

systëme,plus ou moins e'tendu^est con- 

1 forme àTusage que nous voulons faire 

I des choses. Le besoin quinous e'claire, 

: nous donne peu-à-peu le discernement 

qui ïious fcit voir dans uu tems de« 



4(5 L A L O fe t Ç TT fi. 

différences où auparavant nous n'e^^ 
appercevionspas; cl: si nous étendons 
et perfectionnons ce système , c'est 
parce que nous continuons comme la 
nature nous a fait commencer. 

Les philosophes ne Font donc pas 
imagine : ils l'ont trouve' en observant 
la nature ; et s'ils a voient mieux obser- 
vé , ils Tauroient explique beaucoup 
mieux qti'ils n'ont fait. Mais ils ont 
cru qu'il et oit à eux , et ils l'ont traité 
comme s'il étoi à eux en effet. Ils y 
ont mis de l'arbitraire , de l'absurde , 
et ils ont fait un étrange abus des idées 
générales. 

Malheureusement nous avons cru 
apprendre d'eux ce système que nous 
avions appris d'un ineilleur maître. 
Mcds parce que la nature ne nous fai- 
soit pas remarquer qu'elle nous l'ensei- î 
gnoit 5 nous avons cru en devoirla con- j 
noiss nce à ceux qai ne man uoient \ 
pas de nous fiiire remarquer qu'ils 
étoient nos maîtres-. Nous avons donc 
confondu h^ leçons dc$ philosophes 

avcQ 



Là L o Ct I q u e. 4f) 
fixcc les leçons de la nature ^ et nous 
avons mal raisonne'. 

D'après tout ce que nous ayons dit, 
former une classe de certains objets , 
ce n'est autre chose cjue donner un 
même nom a tous ceux que nous ju- 
geons semblables; et quand de cette 
classe nous en fermons deux ou d'avan- 
ta£:e, nous ne fcdsons encore autre chose 
que choisir de nouveaux noms, pour 
distinguer des objets qu.^ nous jugeons 
difî^e'rens. C'est uniquement par cet 
artifice que nous mettçns de l'ordre 
dans nos idées : mais cet artifice ne 
fait que cela; et il faut bien remarquer 
qu'il ne peut rien faire de plus. En efl^et , 
nous nous tromperions grossièrement, 
ci nous nous imaginions qu'il y a dans 
la nature des espèces et des genres, 
parce qu'il j' a des espèces et des genres 
dans noire manière de concevoir. Les 
noms généraux ne sont proprement les 
-lîoms d'aucune chose existante ; ib n'ex- 
priment qu e les vues de l'esprit , lorsqu e 
, ]|iipuif coxiiïidérous lei choses sous dci» 
i E 



50 La LôeiQusE 

rapports de ressemblance ou de diffe* 
rence. Un y apoint d'arbre en gëne'ral, 
de pommier en gênerai , da poirier eit I 
général; il n'y a que des individus ; 
donc il n'y a dans la nature ni genres, 
ni espèces. Cela est si simple , qu'oit 
croiroit inutile dele remarquer : mais 
souvent les choses les plus simples 
échappent , précisément parce qu'elles 
sont simples : nous dédcdgnons de les 
observer; et c'est- là une des px'inci^ 
pales causes de nos mauvais raison— 
jiemens et de nos erreurs. 

Ce n'est pas d'après la nature àeê 
choses que nous distinguons des classes, 
c'est d'après notre manière de conce-* 
voir. Dans les commencemens , nous 
sommes frappés des ressemblances^ et 
nous sommes comme un enfant qui 
prend touteslesplantespour des arbres. 
Dans la suite, le besoin d'oberver dé— 
Teioppe notre discernement ; et parce 
cj"u' alors nous remarquons des diffé- 
rences , i3,ou« faisons de nouyelles 
eiaâ.^es. 



Ji  li O O ï Q U E 5.1 

Plus notre dij^cerncment se perfec- 
tionne jpluslesclassespeuventsemul— 
tiplier; et ppaxe qu'il ny a pas deux 
liadîTidus qui ne diffèrent par quelque 
endroit ^ il est e'\ ident qu'il y auroit au- 
tan! dqciasse que d'individus, si à cha- 
que diirërence on youloit faire une 
classe nouvelle. Alorsil n V auroit plus 
d'ordre dans nos idées , et la confiisiom 
succe'deroit à la lumière qui se re'pan- 
doit sur elleslorsque nous généralisions 
avec méthode. 

Il y a donc un terme après lequel il 
faut s'arrêter : car s'il importe do faire 
des distinctions^ il importe plus encore 
de n'en pas trop faire. Quand on n'en 
fait pas assez, s'il y a des choses qu'on 
ne distingue pas et qu'on devroit dis- 
tinguer ^ il en reste au moins qu'on 
distingue. Quand on en fait trop, on 
:i^^^yrouille tout ^ parce que l'esprit s'égara 
'dans un grand^ nombre de distinctions 
dont il ne sent pas la nécessité. Deman- 
der a-t-on jusqu'à quel point les genres 
cslea espèces peuvent se multiplier.^ Je 

E 2 



52 L A L O G 1 Q U E, 

réponds 5 on plutôt la nature répond 
elle-même 5 jusqu'à ce que nous ayons 
assez de classes pour nous régler dang 
l'usage des choses Relatives à nos be- 
soins : et la justesse de cette réponse 
est sensible , puisque ce sont nos besoins 
seuls qui nous déterminent à distinguer 
àes classes, puisque nous n'imaginons 
pas de donner des noms à àes choses 
dont nous ne voulons pen faire. Au 
moins est-ce ainsi queles nommes se con- 
duisent naturellement. Il est vrai que 
lorsqu'ils s'écartent de la nature pour 
devenir mauvais philosophes, ils croient 
qu'à force de distinctions , aussi sub- 
tiles qu'inutiles^ ils expliquergnt tout, , 
et ils brouillent tout. 

Tout est distinct dans la nature: mais 
notre espx'it est trop borné pour la voir 
en détail d'une manière distincte. Eu 
vain nous analysons ; il reste toujours 
des choses que nous ne pouvons ana- 
lyser, et que par celte raison nous ne 
voyons que confiisémçnt. Lcirt de 
classer ^ si nécessaire pour se faire des 



La L o c I <^ u e 53 
idées exactes, n'éclaire que les points 
principaux : les intervalles rei^tent dans 
l'obscurité, et dans ces intervalles les 
classes mitoyennes se confondent. Un 
arbre, par exemple, et un arbrisseau , 
sont deux espèces bien distinctes. Mais 
un arbre peut être plus petit , un ar- 
brisseau peut être plus grand; et l'on 
arrive à une plante qui n'est ni arbre, 
ni arbrisseau, ou qui est tout à-la-fois 
l'un et l'autre; c'est-à-dire, qu'on ne 
sait plus à quelle espèce la rapporter. 
Ce n'est pas là un inconvénient; car 
I demander si cette plante est un arbre 
ou un arbrisseau , ce n'est pas , dans le 
vrai, demander ce qu'elle est; c'est 
seulement demander si nous devons lui 
donner le nom d'arbre ou celui d'ar- 
brisseau. Or, il importe peu qu'on lui 
'donne l'un plutôt que l'a-utre.: si elle 
"est utile, nous nous en servirons, et 
nous la nommerons plan*^e. On n'agi- 
teroit jamais de pareilles questions , si 
l'on ne supposoit pas qu'il y a dans la 
nature , comme dans notre esprit, des 

E 3 

I. 



Ç4 î^ A L ® G I Q U E. 

genres et des espèces. Voila rabusqu'oa 
fait des classes : il le fcdîoit connoître. 
Il nous reste à observer j usqu'oii s'e'ten- 
deat nos connoissances, lorsque nous 
classons les choses que nous étudions. 

Dès que nos sensations sont les seules 
idées que nous ayions des objets sensi- 
bles 5 nous ne voyons en eux que ce 
'qu'elles repre'sentent ; au-delà nous.' 
îi'appercevons rien, et par conséquent 
110 us ne pouvons rien connoître. 

îl n'y a donc point de réponse à faire 
à ceux qui demandent : Quel est le sujet 
des qualit'Js du corps ? quelle est sa 
natiirs ? quel est scn essence ? Nous ne 
voyons pas ces sujets, ces natures, ces 
essences : en vain même on von droit 
nous les montrer ; ce seroit entre^ 
prendre de faire voir des couleurs à 
des aveugles. Ce sont-là des mots dont 
nous n'avons point d'idées ; ils signifient 
seulement qu'il y a sous les quaîitéi; 
quelque chosiî que nous ne cbnnois-^ 
5ons pas. 

L'analyse ne nous donne des idée^ 



exactes qu'autant qu'elles ne nous fait 
voir dans les choses que ce qu'on y voit ; 
et il faut nous accoutumer à ne voir 
que ce que nous voyons. Cela n'est pas 
facile au commun des hommes , ni 
même au commun des philosophes. Plus 
en est ignorant , plus on estimpatienl de 
juger : en croit tout savoir avant d'a- 
voir rien observe': et l'on dircit aue la 
connoissance de la nature est une es- 
pèce de divination qui se fait avec des 
"^ïnots. 

Les idées exactes que Ton acquiert 
par l'analyse, ne sont pas toujours des 
idées complètes; elles ne peu vent même 
jamais l'être, lorsque nous nous occu- 
pons desobjels sensibles. Alors nous ne 
de'couvrons que quelques qualités , et 
nous ne pou vonsconnoître qu'en partie. 

Kons ferons l'ëtude de chaque objet 
de la même manière que nous faisions 
celle de cette campagne qu'on voyoit 
des fenêtres de notre château : car il y 
a dans chaque objet, comme dans cette 
campagne, des choses principales aux- 



56 La. Logique.' 
quelles toutes les autres doivent se rap- 
porter. C'est dans cet ordre qu'il les faut 
saisir , si Ton veut se faire des idées 
distinctes etbien ordonnées. Par exem- 
ple^ tous les phénomènes de la nature 
supposent Tétendue et lé mouvement : 
tontes les fois donc que nous voudrons 
en étudier quelques-uns, nous regarde- 
rons l'étendue et mouvement comme 
les principales qualités des corps. 

P^ous avons vu comment l'analyse 
nous fiiit connoître les objets sensibles , 
et comment les idées qu'elles nous en 
donne, sont distinctes et conformes à 
l'ordre des choses. Il lliut se souvenir 
que cette méthode est l'unique , et 
qu'elle doit être absolument la même 
dans toutes nos études : car étudier des 
sciences différentes, ce n'est pas chan- 
ger de méthode , c'est seulement ap- 
pliquer la méma^méthode à des objets 
différens, c'est refaire ce qu'on a déjà 
fait ; et le grand point est de le bien 
faire une fois, pour le savoir faire tou- 
jours. Yoilà_, dsQXi^ Iç vr;;ii;, où uous eu 



La L o r, I q u e. 57 

ctions lorsque nous avons commence. 
Dès noire enfonce nous avons acquis, 
des connoissances : nous avions donc 
5uivi à notre inbu un bonne méthode. 
Il ne nous restoit qu'à la remarquer : 
c'est ce que nous avons foit , et nous 
pouvons désormais appliquer cette 
méthode à de nouveaux objets. ( Cours 
d'étude , levons préliminaires ^ art. L 
Art de penser j partie I, chap. VIH' 
Traité des sensations j partie IV , 
ch, VI.) i 



C H A^ P I T R E V. 

Des idées des choses gui ne tombent 
pas sous les sens. 



E 



N observant les objets sensibles,' 
nous nous élevons naturellement à de» 
objets qui ne tombent pas sous les sens, 
parce que, d'après les effets q^i'on voit, 
on juge des ca uses qu'on ne voit pas. 

l'C mouvement d'un corps est un 
effet : il a donc une cause. Il est hors 
de doute qu® cette cause existe ^ quoi- 



ç8 LaLo^iquk. 

qu'aucun de mes sens ne me îa fasse 
iippeixevoir, et je la nommeybrce. Ce 
nom ne me la fait pas mieux Oomioître : 
je ne sais que ce que je savois aupara- 
vant j c'est que le mouyemeni: a une 
cause que je ne connois pas. Mais j'en 
puis parler : je la juge plus grande ou 
plus foible, suiyant que le mouveiiient 
est plus grand ou plusfoible lui-même y 
et je la mesure ^ en quelque sorte j en 
mesurant le mouvement. 

Le mouvement se fait dans l'espèce 
et dans le tems. J'apperçois l'espace, 
en voyant les objets sensibles qui l'oc- 
cupent ; et j'apperçois la dure'e dans 
la succession de mes ide'es ou de mes 
sensations; mais je ne vois rien d'ab- 
solu y ni dams l'espace ni dans le tems* 
Les sens ne sauroient me dévoiler ce 
que les choses sont en elles-mêmes; ils 
ne me montrent que quelques-uns des 
rapports vqu'elles ont entre elles , et 
quelques-uns de ceux qu'elles ont à 
moi. Si je mesure l'espace^ le tems, le 
niou veinent, et la force qui le produit, 



î, A L O G I Q U S. 5g 

c'est que les résultats de mes mesures 
jie sont que des rapports; car chercher 
des rapports , ou mesurer , c'est la 
même chose. 

Parce qyc nous donnons des noms à 
des choses dont nous avons une idée 
on suppose que nous avons une*ide'e , 
de toutes celles auxquelles nous don- 
nons des noms. Voilà une erreur dont 
il fan t se garantir. Il se peut qu' un nom 
ne soit donne à une chose que parce 
que nous sommes assurés de son exis- 
tence : le mot force en est la preuve. 

Le mouvement, que j'ai considéré 
comme un effet , devient une cause 
à mes yeux , aussitôt que j'observe qu'il 
est par-tout , et qu'il produit, ou con- 
court à produire tous les phénomènes 
de la nature. Alors je puis , en obser- 
vant les loix du mouvement , étudier 
l'unÎTers^commed'une fenêtre; j'étudie 
une campagne: îaméthodeestlaméme. 

Mais quoique dans l'univers tout 
50i;- scEsitîe, D.ous ne voyons pas tout- 
€t quûc[iue l'art vienne au secours des 



sens , ils sont toujours trop foibîe^.. 
Cependant, si nous observons bien, 
nous découvrons des phénomènes; nous 
les voyons, comme une suite de causes 
et d'effets, fornner difierens systèmes; 
et nous nous faisons des idées exactes 
de quelques parties du grand tout. 
C'est ainsi que les philosophes modernes 
ont fait des d.G'couvertes qu'on n'auroit 
pas juge possible quelques siècles au- 
paravant ^ et qui font présumer qu'oa 
en peut faire d'autres. ( Cours d'étude , 
Art de raisonner. Hist. mod, liv. 
4ern, , chap. V et suivans. ) 

Mais comme nous avons juge que le 
mou/Vement a une cause , parce qu'il 
est un effet , nous jugerons que l'uni- 
vers a également une cause , j)arce 
qu'vil est un effet lui-même; et cette 
cause 5 nous la nommerons i)/eu. 

Il nen est pas de ce mot comme de 
celui de force , dont nous n'avons 
point didee. Dieu , il est vrai , ne 
tombe pas sous les sens ; mais il a im- 
primé i>OA caractère d^ms les choses. 

«eji;4bies^ 



\ 



Là L o e I q t; s. 6i 

sensibles; nous l'y voyons , et les seii« 
nous e'ièvent jusqu'à lui. 

En effet 5 lorsque jeremarque que 
les pîie'nomènes naissent les uns des 
autres, comme une suite d'eflets et de 
causes, je vois ne'cessairement un« 
première cause; et c'est à l'id^'e de 
cause première , que commence Tidée 
que je me fais de Dieu. 

Dès que cette cause est première , 
elle est inde'pendante , nécessaire ; elle 
est toujours , et elle embrasse , dans 
son immensité et da.ns son éternité ^ 
tout ce qui existe. 

Je vois de l'ordre dans l'univers : 
j'observe sur-tout cet ordre dans les 
parties que je connois le mieux. Si jl^i 
de rintelligencc moi-même , je ne l'ai 
acquise qu'autant que les idées dan^ 
mon esprit sont conformes à l'ordre 
dés choses hors de moi ; et mon intel- 
ligence n'est qu'une copie , et une 
copie bien foible de l'intelligence avec 
laquelle ont été ordonnées les choses 
que je con^^ois; et celles que je ne co^i. 

S . 



6z L A L O G I Q U E, 

cois pas, La première cause est donc 
intelligente : elle atout ordonne'^ par- 
tout et de tout tenis ; et son intelli- 
gence, comme son immensité et son 
éternité , embrasse tous les tems et 
tous les lieux. 

Puisque la première cau.«e est indé- 
pendante 5 elle peut ce qu'elle veut , et 
puisqu'elle est intelligente, elle veut 
avec connoissance, et par eonséquent 
avec choix : elle est libre. 

Comme intelligente , elle apprécie 
tout ; comme libre , elle agit en con- 
séquence. Ainsi d'après les idées que 
nous nous sommes faites de son intelli- 
gence et de sa liberté , nous nous 
formons une idée de sa bonté , de sa 
justice , de sa miséricorde , de sa pro- 
yidence , en un mot. Voilà une idée 
imparfaite de la Divinité. Elle ne vient 
et ne peut venir que des sens : mais ^ 
elle se développera d'autant plus que 
nous crairofondirons mieux l'ordre 
ciue Bleu a mis dans ses ouvrages. ; 
( Cours d'étude , leçons prémin. art. jK, 
Traité des anim, chap VI ). 



L A L O G I Ç U E. 63 



i_j 



C H A V I T II E V I. 

Continuation du même sujet. 

E mouvement considéré comme 
cause de quelque effet , se nomme 
oction.'Un corps qui se meut, agit sur 
Tair qu'il divise, et sur les corps^ qu'il 
choque; mais ce n'est là que racliou 
d'un corps inanimé'. 

L'ac lion d'uu corps animé estégale- 
înent daiîs le mouvement. Capable de 
diiTérei3s mcuvemens , suivant la dif- 
férence des organes dontila été doué, 
il a diiTcrentes manières d'agir ; et 
chaaue espèce a dans sort ad ion, 
comme dans son organisation, quel- 
que chose qui lui est propre. 

Toutes ces actions tombent sous les 
sens, et il suffit de les observer pour 
s^en faire u^neidée. Il n'est pasplus dif- 
ficile de remai'quer comment le corps 
prend ou perddés'habitudes ; car cha- 
cun sait y par sa propre expérience , qua 

F z 



§4 L A L O & T Q T7 E. 

ce qu*on a souvent répète , on le fait 
sans avoir besoin d'y penser; et qu'au 
contraire on ne fait plus avec la même 

facilite ce qu'on a cesse de faire pen- 
dani 'quelque temps. Pour contracter 
une habitude 5 il suffit donc de faire et 
de refaire àplusieurs reprises :^ et pour la 
perdre, ilsuffitde ne plus faire. ) Cours 
d étude j Iççoiis prélimin. art. III. 
Traité des ariiiTL, part, II j chap, I. ) 
' Ce sont les actions de l'ame qui dé- 
terminent celles du corps ; et d'après 
celles-ci que Ton voit , on j uge de celles- 
là qu'onne voit pas. Il su ffid d'avoir re- 
marque' ce qu'on fait lorsqu'on désire 
ou qu'on craint ; po iir appercevoir dans 
les mouvemens des autres , leurs désirs 
ou leurs craintes. C'est ainsi que les ac- 
tions du corps repre'sentent les actions 
derame, et dévoilent quelquefois jus- 
qu'aux plussecreltes pen: ëes. Ce lan- 
gage est celui de la nature : il est le pre- 
mier , le plus expressif, le plus vrai ; et 
nous verrons que c'est d'après ce mo- 
dèle que nous ayous appris à finira des; 
langues. 



La L o Gt I q u, F,. 6ç 
Les idées morales paroissent échap- 
per aux sens : elles échappent du moins 
à ceux des philosophes qui niei^t que 
nos connoissances viennent des sensa- 
tibris. Ils denianderoieiU volontiers de 
quelle couleur est la vertu , de quelle 
couleur est le vice. Je repoji.ds que 
la vertu consiste dans l'habitude des 
bonnes actions ^commele vice consiste 
dans r habitude des mauvaises. Or , ces 
habitudes et ces actions sont visibles. 
Mais la moraliti des actions est-elle 
une chose qui tombe sousjes sens? Pour- 
quoi donc n'y tomberoit-elle pas? Cette 
nioraliié consiste uniquement dans la 
conformité de nos actions avec les loix; 
or, ces actions sont visibles, et les loix 
le sonte'galemeEt^ puisqu'elles sont deg 
conventions que lei hommes ont faites» 
Si les loix , dira-t~on , sont des? 
conventions , elles sont donc arbitra.!^ 
res. Il peut y en avoir d'arbitraires; 
il n'y en a même que trop : mai celles 
qui déterminent si nos actions sont 
i)OMïics ou mauvaises , ne le sont pas ,^ 

F 3 



66 La L o g I u e. 

etnepeuTentpasTétre. Ellej sontnotre 
ouvrage 5 pa.rce que ce spnt des conven- 
tions que nous ayons faites : cependant 
nous ne les avons pas faites seuls ; la 
nature les faisoit avec nous , elle nous 
les dictoit , et il n etoit pas en notre 
pouvoir d'en faire d'autres. Les besoins 
et les facultés de l'homme étant don- 
nés 3 les loix sont données elles-mêmes : 
et quoique nous les fassions , Dieu qui 
nous a créés avec tels besoins et telles 
facultés 5 est dans le vrai notre seul 
légi lateur. En suivant ces loix coiifor- 
mes à notre nature , c'est donc à lui 
que nous obéissons ; et voilà ce qui 
achève la moralité des actions. 

Sij de ce que riiomme est libre, on 
juge qu'il y a sou-> eut de l'arbitraire 
dans ce qu'il fuit y la conséquence sera 
juste: mais si l'en juge qu'il n'y a ja- 
mais que de l'arbitraire ^ on se trom- 
pera. Comme il ne dépend pas de nous 
de ne pas avoir les besoins qui sont un© 
suite de notre conformation , il ne dé- 
pend pas de nous de n'être pas portés 



La Logique. 67 
à faire ce à quoi nous sommes deler- 
mincs par ces besoins ; et si nous ne 
lefai.^ons pas , nous en sommes punis. 
( Traite des anim. part. Il, ch, VII J. 



CHAPITRE V ï ï 

Analyse des facultds de lame. 




ou s avons vu comment la nature 
310US apprend à faire l'analyse des 
objets sensibles , et nous donne ,v,par 
celte voie^ deside'es de toutes espèces. 
Nous ne pouvons donc pas douler que 
toutes nos ccnnoissances ne viennent 
des se^s, 

MpJs il s'aait d'étendre la sDÎiére de 
noscpnnoiosances.Or^sipourretendr^ 
nous avons besoin de savoir conduire 
notre (esprit , on conçoit que pour ap- 
prendre à le conduire , il le faut ccn- 
noître parfaitement. Il s'agit donc dé 
dëmëler toutes les facultés qui sont 
enyeloppe'esdans la faculté de penser. 



63 L A L G I Q tr e; 

Pour remplir cet objet ^ et d'autres en* 
core j quels qu'ils puissent être, nous 
n'aurons pas à chercher, comme on a 
fait j usqu'à présent j une nouvelle mé- 
thode à chaque e'tude nouvelle : l'ana- 
lyse doit suffire à toutes , si nous 
savons l'employer. 

C'est l'ame seule qui connoît, parce 
que c'est l'ame seule qui sent ; et il 
n'appartient qu'à elle de faire l'analyse 
de tout ce qui lui est connu par sensa- 
tion. Cependant , comment apprendra- 
t-elle à se conduire, si elle ne se con- 
noît pas elleméme, si elle ignore ses fa- 
culte'ii?Ilfaut donCjComme nous venons 
del@remarquer,qu'elles'ëtudie; il faut 
donc que nous découvrions toutes les 
faculte's dont elle est capable. Mais où 
les de'couvriron -nous, sinon dans la fa- 
culté de sentir ? Certainement cette fa- 
culté enveloppe toutes celles qui peu- 
vent venir à notre connoissance. Si ce 
n'est que parce que l'ame sent , que 
nous connoissonsles objets qui sont hors 
d'elle , connoîtrons-nous ce qui se passe 



A Logique. 69 

en elle , autrement que parce qu'elle 
sent? Tout nous invite donc à faire l'a- 
nalyse de la faculté de sentir; essayons^. 
Une reflexion rendra cette analyse 
bien fLicile; c'est que, pour de'composer 
la faculté de sentir, il suffit d'observer 
successivement tout ce qui s'y passe 
lorsque nous acque'rons une connois- 
5ance quelconque. Je dis une connois-^ 
sauce gueicoii.^ue^pcirce que ce qui s'y 
passe pour en acqiie'rir plusieurs ^ ne 
peut être qu'une répétition de ce qui 
s'y est passé pour en acqo érir une seule. 
* Lorsqu'une campagne s'offre à ma: 
\^ue 5 je vois tout d'un premier coup-^ 
d'ceilj et je ne discerne lica encore. 
Pour démêler diflerens obje's , et ma- 
ftiire une idée distincte de leur forme et 
de leur situation , il ftiut que j'arrétô 
mes regards sur chacun d'eux : c'est 
fcë que nous avons déjà observé. Mai« 
C[uand j'en regarde un , les autres, 
I quoique je les voie encore, sont cepen- 
I dant , par rapport à moi comme si je 
»Q les voyois plug; et parmi tant de 



t-i1 



'70 La li g I ç tt e, 

sensations qui se font à-la-fois , il semlole 
que je n'en e'proiive qu'une, celle de 
Tobjet sur lequel je fixe mes regards. 

Ceregard est une action par laquelle 
mon œil tend à Tobjet sur lequel il se 
dirige : par cette raison , je lui donne 
le nom à! attention ; et il m'est évident 
qu e cette direction del'organe est toute 
la part que le corps peut avoir à l'at- 
tention. Quelle est donc la part de 
l'anie ? une sensation que nous eprou- 
Tons comme si elle ëtoit seule , parce 
que toutes les autres sont comme si 
310US ne les éprouvions pas. 

L'attention que nous donnons à uj% 
objet 5 n'est donc , de la part de Tame y 
que la sensation que cet objet fail: sur 
nous, sensation qui devient en quel- 
que sorte exclusive ; et cette faculté 
est la première que nous remarquons 
dans là faculté de sentir. 

Comme nous donnons notre attention 
àunobjet^nousnepouvonsladonnerà 
deux à-la-fois. Alors, au lieu d'uneseulor 
sensation exclusive^ nous en e'prouvo]?^ 



ti A Logique* 7t 

deux ; et nous dkons que nous les com- 
parons , parce que nous ne les éprou- 
vons exclusivement que pour les ob- 
server l'un à côté de Tautrô , sans être 
distrait par d'antres sensations : or , 
c'est proprement ce que signifie le 



mot comparer. 



La comparaison n>st donc qu'une 
double attention : elle consiste dans 
.deux sensations qu'on ëprouve comme 
si on les ëprouvoit seules; et qui ex- 
cluent toutes les autres. 

Un objet est pre'sentou absent. S'il 
est présent, l'attention est la sensation 
qu'il fait actuellement sur nous; s'il est 
absent , l'attention est le souvenir de la 
sensation qu'il a faite. C'est à ce souye- 
Tiir quenousdevons lepouvoir d'exer- 
cer la facnltë de comparer des objets 
absens comme des objets présens. 
Koustraiterons bientôt de la me'moire. 

Nous ne pouvons comparer deux; 
objets , et e'prouyer , comme l'une à 
coXi de l'autre , les deux sensations 
qu'ils font exclusivement sur nous , 



72 LaLogiqi/ë. 

qu'aussitôt nous n appercevions qu'ils 
se ressemblent ou qu'ils diffèrent. Or, 
appercevoir des ressemblances ou des 
difiërences , c'est juger. Le jugement 
n'est donc encore que des sensations. 
( Grammaire ^ part. /, chap. IV). 

Si , par un premier jugement ^ je | 
connois un rapport^ pour en connoître 
Vin autre, j'ai besoia d'un second juge- 
ment. Que je Yeuille, par ex:emple, sa- 
Toir en quoi deux arbres diffèrent, j'en 
observerai successiveiiïent la forme, 
la tige , les branches , les feuilles , les 
fruits , etc. je|Comparerai successive^ 
ment toutes ces choses , je ferai une 
suite de jugement ; et parce qu'alor;^ 
mon attention re'flëchit , en quelque 
sorte, d'un objet sur un objet, je dirai 
quejère'flëchis. Larëflexion n'estdonc 
qu'une sui;e de jugemens qui se font 
par une suite de comp^irai^ons et puis- 
que dans les comparaisons et dans les 
jugemens , il n'y a que des seasa ions, 
ii nj a donc aussi que des sensations 
lîanâ la réflexion. 

Lorsque 



Ix A L o G I Q If, r^T 73 
Lorsque , par Ui r#flexio:i , on a re- 
marque les qaaïités-par où les objets 
différent, on pbut , par la iiicme rc-. 
flexion, rassembler dans un seul lei 
crualitcs qui se sont ^'parées aans piu^ 
sieurs. C'est aiafi qu'un poeLe s^Juit,; 
Dar enenrjle ., lidee d'un he'roi qui n a 
iamais existe. Alors les idees-qu'oiise. 
fait sont des images qui vloskX de réa- 
lité que dans l'esprit ; et îa ,i:eflexioa 
Qui fait ces iniai^es , prend, le nom 

Un jugement que je prpjipaG^^ i?.Ç.^t 
en r5^;,i:fenner impiiciicnient.un^auti'ô 
que je ne prononce pas. oi je ûis qu \iii 
corps. e.^tpesaut , je dis implicitement 
que :ji on ne le soutient pas , il tom- 
bera. Or, lorsqu'un second jugement 
eit ainsi renferme' ^iins un autre , oa 
le peut prononcer comme une suite 
du premier , et par celte raison on dit 
qu'il en est la conséquence. On dira, 
par exemple : Celte voûte est bien pe-^ 
santé; donc , si elle n'est pas asse:z 
soutenue, elle tombera, Yoila ce qu'on 

G 



74 h A L O G I Q u E. 

entend Y-e^r faire un rGisoniiement ; ce 
n est autre chose que prononcer deux 
jugeinens de cette espèce.IInyadonc 
que des sensations dans nos raisohne- 
mcns comme dans nos jugemens. 

Lesecond jugement du raisonnemtot 
que nous venons de faire , est senntîe- 
ment renferme dans le premier /et c'est 
imeconse'quence qts'onu'a pas Besoin 
cîê chercher. Il faudroit au contraire 
chercher si le second jugement ne se 
monlroitpas dans le premier d'une ma- 
îiière aussi sensible , c'est-à-dire , qu'il 
faudfoit/eii allant du contiii àTîncon-" 
Tiu,passer,bar une suite de jcgemens in- 
îel médiaires , du premifeT jusqu'au der- 
nier, et les voir tous successivement 
renfermés les uns dans les autres. Ce 
jugement par exemple : Le meirure se 
iou'lenc à vue certaine hauteur dans 
te tuBe dnn harornètré , est renfermé 
dtàs cfelûi-ci : Lair est pesant. Wais 
|jarceqii*onnclesvoitpasi:dùt--?-^cbup, 
il faut en allant du connu â l'inconnu , 
a^'ccuvrir par une siiite'de jugemens 



Là î^ c g I o u E. 75 
înlerniëdiaires; que le premier e.^1 uiiq 
CQQse'quence du second. Nous ayous 
déjà faildepc^reils raisounçiiiens , nous 
en ferons encore; et quand nous au- 
rons contracté i habitude d'enfaire^il 
ne nous sei^a pas difficile d'en de'niélçi* 
tout rarûfice. On explique toujours 
les choses qu'qn sait faire : commen- 
çons donc pari'aisonner (i). 

Vous voyez que toutes les facultés 
que nous venons d'observer , sont ren- 
fermées dans la facul té de sentir. L'anie 

acquiert par elle toutes ses connois- 

- ■ I I I II I I - 
(i) Je me souviens q l'on enseîgnoltau collège, 
que ii Vart de raisonner consiste à comparer 
>» ensemble deux idées par le moyen d'une troi- 
>♦ sième. Pour juger , disoit-on , siTidée A ren- 
« ferme ou exclut TidéeE, prenez une tfoi- 
»> sième idée C, à laauelle vous les comparez 
i» successivement l'une et Tauire. Si Tidée A 
>» est renfermée dans l'idée C , et l'idée C 
>♦ dans l'idée B , concluez que l'idée A est ren* 
2» fermée dans Tidée B. Si l'idée A est renfer- 
>» mée dans Tidée C , çt que l'idée C exclut 
>♦ l'idée B , concluez que i'id.'e A exclut l'idée 
»> B. Nous ne ferons aucun usage de tout 
cela. 

G 2 



76 La Logique. 
sa^^ces : par eues ,eile entend les cho- 
ses qu'elle étudie en aoelaue .^orte, 
comme uar l'oreille elle entend les sons: 
c'estpourquoi laré^-'nion de toutes ces 
facultés se nomme cmlendemeiit, I^'en- 
teudcment comr.rend donc Taiten" ion, 
la comparaison j le jugement, la ré- f 
flexion; Timagination et le rai-onne- 
rnent ; on ne^auroit s'en faire une 
ide'e pins exacte ( Cours d'étude^ leçon 
frélim, y art, 1 1. Traité des anini, 
part. II j chap. V. 



C H A P I T K E Y I I L 

ContiniLCition du même sujet. 

ïliy considérant nos sensations comme 
repreVentatives, nous en aïons tu naî- 
tre toutes aos idc'es ettou'es les opéra- 
tions de l'entendement: si nocslescon- 
sidcrouj comme agrëabks ou dc^a- 
grëcitles^iious en verrons naître loutei 
les opcrpâions qu 011 rapporte u la yo* 
lonté* 



Là L © Gr I ^ u s. 77 
Q^Toique , par soufirir , en entend 
proprement éprouver une s^riMi ioa de* 
sagrcable, il e^t cerLiiin q.e la priva- 
tion d'uac sensation agî'cabîe, e^t une ^ 
soufh n:e plus ou moins grande. Mais 
il faut remarq er quetrepriv-'et inan^ 
quer , ne signifient pa.i la même chose. 
On peut n'avoir jamai^^ joui des choses 
dont on maooue , on r^eat même ne les 
pasconnoitre. Il en est tout autrement 
des choses dont nous sommes prives : 
non-seulement nous les connoissons^ 
mais encore nous sommes dans l'habi- 
tude d'en jouir, ou d u moins d'imaginer 
le plaisir que la jouissance peut pro- 
mettre. Oi-j une pareille privation est 
une soulïrance,qu'oa nomme pins par- 
ticulièrement besoin. Avoir besoin 
d'une chose, c'est souôrir parce qu'on 
en est prive'. 

Celte souffrance-dans son plus foible 

degre',est moins une douleur qu'un elat 

où nous ne nous trouvons pas bien , où 

nous ne son: mes pas à notre aise : JQ 

nommç cet cteit mal-ai^e, - 

^- 3 



yS La L o ^ I # ir e. 

Le mal-aise nous porte à nous donner 
des mouvemens pour nous procurer la 
chose dont nousayons besoin. Nous ne 
pouvons donc pasrester dans un parfait 
repos ; et par cette raison , le nicd-aise 
prend le nom A' inquiétude. Plus nous 
trouvons d'obstacle à jouir ^ plus notre 
inquiétude croît; et cet état peut de- 
venir un tourment. 

Le besoin ne trouble notre repos , 
ou ne produit l'inquiétude , que parce 
qu'il détermine les facultés du corps et 
de Tamesurles objets dont la privation 
nous fait soufFrir. Nous nous retraçons 
le plaisir qu'il nous ont fait : la ré- 
flexion nous fait juger de celui qu'ils 
peuvent nous faire encore; Finiagina- 
tion rexagère ; et pour jouir, nous 
jioiîs donnons tous les mouvemens dont 
nous sommes capables. Toutes nos fa- 
cultés 50 dirigent donc sur les objets 
dont nous sentons le besoin ; et cette 
direction est proprement ce que nous 
entendons par désir. 

Comme il est naUirel de se faire ime 



La L • * f ^ u £. 7«p^ 

îiiibit n de de jouir des choses agréables , 
i] est nati^rel aussi de se faire une ha- 
bitude de les désirer; et Içs désirs tour- 
nés en habitudes^se nomment pa^^^^/o/i^. 
Depareils désirs sont en quelque sorte 
permanens ; ou du moins s'ils se sus- 
pendent par intervalles, ils se renou- 
vellent à la plus légère occasion. Plus 
ils sont vifs , plus les passions sont 



violenles. 



Si, lorsque nous desirons une chose,' 
nous jugeons que nous l'obtiendrons , 
alors ce jugement joint au désir , pro-« 
duit l'espérance. Un autre jugement 
produira la volonté : c'est celui que 
nous portons ,lorsqiT e l'expérience nous 
a fait une habitude de juger que nous 
ne devons trouver aucun obstacle à 
lAOs désirs. Je veux signifie ye désire , 
et rien ne peut s'opposer à raon désir } 
tout doit y concourir. 

Telle est au propre l'acception da 
mot volonté. Mais on est dans l'usage 
de lui donner une significa.tion plus 
cîeaduç- et Toh entend par volonté 



So II A li O Cr TOT £. 

une faculté qui ccDipreiid toues les 
habitudes qui naissent du besoin ^ les 
dccirs , les pasnciis , l'espérance, le 
désespoir, la crainte, la confiance, la 
prc'soKipticn , etph:sieurs au'fres dont 
il e.^t facile de ^e faire dc;^ ir'ccs. 

Enfin le n:ot rrnst'e , ri us i?,ëna'al 
encore, comprend dans s n acception 
tontes le.^faciîlte^ derejtendementet 
toutes cellco de la volonté. Car penser 
c''est sentir . donner son attention , 
comparer, juger, réfléchir, imaginer, 
raironner , délirer, avoir des passions ^ 
espérer , 'craindre, f Traite des aniin. 
part. IL chcp, / IH , IX et X. 

Nous avons exp^Iiquë comment lés 
facultés de i'anie naissent successive- 
ment delà en^a*ion ; et on voit cru'elies 
ne sont ^.[uc la sensation qui se trans- 
forme pour devenir cactcifûe d'elles. 

Dans la seconde parue de a^X ou- 
Trage, ylo'as nousproposons de décou- 
vrir loul l'artifice du raisonnement. II 
s'agit donc de nous préparer a ceViÇi 
recherche: et nous nous y preraremn» 



La Logique. Si 
en essavanl: de raisonner sur celte ma- 
tière cfui est simi^le et facile , ciuoiuu'ou 
soit porte a en juger autrement^ quand 
on pense anx elibrts q^i'on a faits jus-^ 
qu':-! prèsentpour l'expliquer tcajoiu-S' 
fort m.iî. Ce sera le s^ijet du chapiire 
suivant. 



C 11 A P i THE I X. 

Des causes de la sensibilité de lei 
mémoire. 



1 



L n'est pas possible d'expliquer en 
détail toutes les causes physiques delà 
sensibilité et de la mémoire. Mais , au 
lieu de raisonner d'après de fausses hy- 
pothèses, on pourroit consulter l'ex- 
përience et l'analogie. Expl/iquons ce 
qu'on .peut expliquer, et nG nous pi- 
quons pas de rendre raiî-on de tour. 

les {MIS se repre'sentent les nerfs 
comme des cordes tendues , capables 

d'ëbranlemens et de vibrations , e? ils 
croient avoir dévinë la cause des sen- 
sation! et' de la incmoirc. Il est e'vident 



q2 La Logique. 

que celte supposition esUout-à-fait 



imaginaire. 



D'autres disent que le cerveau est 
unesubslance molîe, dans laquelle les 
esprits animaux font des traces : ces 
traces se conservent ; les esprits ani- 
maux passent et repassent; l'animal est 
doue de sentiment et de mémoire. Ils 
n'ont pas fait attention que si la subs- 
tance du cerveau est assez molle pour 
recevoir des traces , elle n'aura pas 
assez de consistance pour les conserver; 
et ils n'ont pas conside'ré combien il 
est impossible qu'une infinité de traces 
subsistent dans une sub: tance cù il y a 
une acsion, une circulation conti- 
nuelle.^. 

C'est en jugeant des nerfs par les 
cordes d'un instrument , qu'on a irna- 
gin i la première hypothèse ; et l'on a 
imarine la seconde en se reoresentant 
les impressions qui se font dans le cer- 
veau 5 par des empreintes sur une sur- 
face dont toutes les parties sont eu 
repos. Certainement ce n'est pas là 



La Logique. 83 
raisonrxer d'après l'observation ; d'a- 
près l'analogie ; c'est comparer de. 
choses qiu n'ont point de rapport. 

J'ignore s'il y a des esprits animaux; 
j'ignore même si les nerfs sont l'organe 
dii sentiment. Je ne connois ni le tissu 
des fibres , ni la nature des solides , 
ni celles des fluides : je n'ai , en un 
mot , de tout ce mécanisme , qu'une 
idée fort imparfaite et fort vaffue. Je 
sais seulement qu'il y a un mouvement 
qui est le principe de la végétation et 
de la sensibilité'; que l'animal vit tant 
que ce mouvement subsiste ; qu'il 
meurent dès que ce mouvement cesse. 

L'expe'rience m'apprend que l'ani- 
nial peut être re'duit a un état de vé- 
gétation : il y est naturellement par 
nn sonmieil profond ; il y est acci- 
dentellement par un attaque d'ap- 
poplexie. 

Je ne formepoint deconjecturessur 
le mouvement qui se fait alors en Ini. 
tout ce que nous savons , c'est que le 
sang circule , que le* viscères et le^ 



84 I-^ A L O G I Q V E. 

glandes fonl: les fonctions nécessaires 
.pour entretenir et re'parer les forces : 
mais nous ignorons par quelles loi^ le 
mouvement opère tous ces clTels. Ce- 
pendant ces loix existent , et elles font 
prendre au mouvement les détermi- 
nations qui font végéter FanimaL 

Mais quand fanimal sort de l'ëtat 
de vëge'tation pour devenir sensible , 
le mouvement obéit à d'autres Ioik, et 
suit de nouvelles de'terminations. Si 
Tœil par exemple , s'ouvre a la lu- 
mière, les rayons qui le frappen font 
prendre au mouvement qui le fai-oit 
ve'ge'ter , les de'terminations qui le ren- 
dentsensiWes.Il enest demenie desau- 
tres sens. Chaque espèce de sentiment 
a donc pour cause une espèce partiçu; 
lièrc de détermination daj^is le mouvé 
-ment . aui est le Drincipie delà aie. 

On voit par-la quele mouvement q^u: 
rend ranimai sensible, ne peut etr^ 
qu'une modification du mouvementqu: 
le fait végéter ; modiflcatiou occasion- 
laëepar rkction des objets sur les sensi 






La Logique. 85 

Mais le mouvement qui rend sensi- 
ble 5 ne se fait pas seulement dans Tor- 
gane exposé à raclion des objets exté- 
rieurs; il se transmet encore jusqu'au 
cerveau , c'est-à-dire, jnscru'a l'organe 
que l'observation demonlre être le pre^ 
inier et le principal ressorl' du senti- 
jiient. la sensibilité a donc pour cause 
3a communication qui est entre les 
organes et le cerveau. 

En elTet, que le cerveau comprime 
par quelque cause , ne puisse pas obéir 
aTix impressions cnvoye'es par les or- 
ganes, aussitôt l'animal devient insen- 
sible. La libsrté est-elle rencltie à ce 
premier ressort ? alors les organes agi- 
sent siîr lui , il re'agit sur eux , et le 
'sentiment se reproduit. 

Quoique libre, il pourroit aiTÎver 
que le cerveau eût peu , ou que même 
il n'eût point de coniniunication a.vec 
quelqu'autre partie. Une obstruction, 
par^xemple, ou une forie ligaturé au 
hras , diminueroit ou suspendroit le 
commerce du cerveau avec la main.' 



86 La Logique. 

Le sentiment de la main s'affoibliroit 

donc y ou cesseroit entièrement. 

Toutes ces propositions sont cons-* 
tatées par les observations ; je n'ai fait 
que les dégager de toute hypothèse 
arbitraire : c'ètoit le seul moyen de les 
mettre dans leur vrai jour. 

Dès que les diffe'rentes détermina- 
tions données au mouvement qui fait 
vége'ter^ sont l'unique cause phvsique 
et occasionnelle de la sensibilité' , il 
s'ensuit que nous ne sentons qu'autant 
que nos organes touchent ou sont tou- 
che's ; et c'est par le contact que les 
objets, en agissant sur les organes, 
communiquent au mouvement qui fiiit 
végéter, les déterminations qui rendent 
sensible. Anisi Ton peut considérer 
l'odorat, Touïe, la vue et le goût, 
comme des extensions du tact. L'œil 
ne verra point si des corps d'une cer- 
taine forme ne viennentlieurter contre 
ia rétine ; Toreille n'entendra pas si 
d'autres corps d'une forme diilérénte 
ne viennent frapper le tympan. En ua 



t 



La Logique. 87 

inot , le principe de la variété' des sen- 
sations est dans les difiërentes détermi- 
nations que les objets produisent dans 
le mo^ivenient, suivant Torganisation 
des parties expose'es à leur aéîion. 

Mais comment le contaéî de certains 
corpuscules occasionnera-t-il les sen- 
sations de son , de lumière , d e couleur ? 
On en pourroit peut-être rendre raison, 
si l'on connoissoit Tessence de l'ame , 
le me'canisme deTceil, de l'oreille , du 
cerveau^ la nature des rayons qui se 
re'pandent sur la rétine, et de l'air qui 
frappe le tympan. Mais c'est ce que 
nous ignorons; etTon peut abandonner 
rexplication de ces phénomènes à 
ceux qui aiment à faire des hypothèses 
sur les choses où Texpe'rience n'est 
d'aucun secours. 

j Si Dieu formoit dans notre corps un , 
'|nouvel organe propre à faire prendre 
lau mouvement de nouvelles de'termi- 
jnations, nous éprouverions des sensa- 
jtions dif'ercntes de celles que nous 
lavons eues jusqu'à présent. Cet organe 

H 2" 



So La Ij o g I q u e. 

nous feroit découvrir dans les objets 
des propriétés dont aujourd'liiù nous 
ne saurions nous fitire aucune idée. Il 
serait une source de nouveaux plai- 
sirs^ de nouvelles peines, et par conse'- 
Cfuent de aouyeaux besoins. 

Il en faut dire autant d'an septième 
sens, d'un hiiideme, et de tous ceux 
qu'on voudra supposer, quel qu'en soit 
le nombre. Il est cerLain qu'un nouvel 
org:ane dans notre cori^s rendroit la 
mouvcmeiit qui le fait vegcter , sus- 
ceptible de bien des modifications qu© 
nous ne saurions ima2;incr. 

Ces sens seroient remues par des 
corpuscules d'une certaine forme; ilf 
s'instruiroient, comm^ les autres , d'a- 
près le toucher, et ils apprendroient 
de lui à rapporter leurs sensations sur 
[qs objets. 

Mais les sens que nous avons faffi- 
sent à notre conservation ; ils sont 
même un trëfor de connoi^sance pour 
ceux qui savent en faire usage; et si les 
autres n y puisent pa.s les mêmes rW 



L A L O G I Q î; E. B'X 

^lesses, ils ne se doiilenl pas de Jeur 
ifidicence. Coninierit imarineroient-ils 
'fijon voit dans des sen^^a ions qtù leur 

■lit communes , ce qul's iiV yoient 

■:.s C'ix-mtnics ? 

L 

L'action àes sens sur le cerveau rend 
^'^îc ranimai seiisible. Mais cela ne 
i fat pas pour donner a ii corps tous les 
mouveniens dont il e: t .cai^able ; il 
faut encore aue le cerveau a?:isse sur 
tous les muscles et sur tous les organes 
intérieurs, destines à mouvoir chacun 
ces membres. Or, Tobservalion dé- 
montre coi Le action du cerveau. 

Far conseçuenl , lorsque ce principal 

resiort reçoit certaines déterminations 

de la part des sens^ il en communique 

d'autres à cjnelques - unes dos parties 

au corns , et î'animal se meut. 

I/animal n/auroit aue v.cs mouve- 

j mens incertains , si l'action sur les 

j membres n'eût ete' accompagnée d'au- 

1 cun sentiment. Mû, sans éprouver m 

; peir.e ni plaisir , il n eût pris aucun 

'! ialcrcl aux mouyemens de son corps : 

H 3 
I ' 



ÇO L A L « ê I f V E. 

il ne les eût donc pas observe's.il n'eût 
donc pas appris a les re'gicr lui-même. 
Mais dès qu'il est invite par la peine 
©u par le plaisir, a e'viter ou à faire 
certains moiivemens, c'est une conse'- 
quence qu'il se fasse une étude de les 
éviter ou de les faire. îi compare les 
seiitimens qu'il éprouve : il remarque 
les mouvemens qui les pre'cèdent , et 
ceux qui les accompagnent; il tâtonne, 
eu un mot; et après bien des tàlqnne- 
mens, il contracte enfm l'habitude de 
se mouvoir à volonté : c'est alors qu'il 
a des mouvemens règles. Tel est le 
principe de toutes les habitudes du 
corps. 

jL 

Ces habitudes sont des mouvemens 
réglés qui se font en nous sans que 
nous paroissiens les diriger nous-mé- ; 
mes , parce qu'a force de les avoir 
rëpëlës, nous les taisons sans avoir be- 
soin d'y penser. Ce sont ces habitudes 
qu'on nomme moui^eniens naturels , 
actions mécaniques , instin^ct^ et qu'on 
suppose iaussement être nées aTes 



Là L o g T O U F.. ^ï 

nous On évitera ce préjuges, si Ton 
juge de ces habitudes par d'autres qui 
nous 5orit devenues tout aussi natu- 
relles , quoique nous nous souvenions 
de les avoir acquises 

La. première fois , par exemple, 
que je porte les doigst sur un clavecin, 
ils ne peuvent avoir que des mouve- 
mens incertains ; mais a mesure que 
j'apprends à jouer de cet instrument , 
je me fais insensiblement une habitude 
de mouv^oir les doigts sur le clavier. 
D'abord ils obéissent avec peine aux 
déterminations que je veux leur faire 
prendre : peu-à peu ils surmontent les 
obstacles; enfm , ils se meuvent d'eux- 
mêmes à ma volonté, il s la préviennent 
même 5 et ils exécutent un morceau 
de musique pendant que ma re'flexion 
se porîe sur toute autre chose. 

Ils contractent donc Thabitude de 
se mouvoir suivant un certain nombre 
de délerminations; et comme il n'e^t 
point de touche par où un air ne 
puis^jc comiucricer , il n'est point de 



g 2 La Logique. 
dëterminf^tion qui ne presse ëlre la 
première d'une certaine suite. L'exer- 
cice combine toi s les jours diflAr'rem-- j 
ment ces de'terminations ; les dois^ts 
acquièrent tous les jours plus de fa- 
cilite' : enfin , ils obeisfent conniia 
d'eux-mêmes, à uns suite de niouve- 
rnens de'termines ; et ils y obci:-sent 
sans Qiioit , rans qu'il soit nëces- ' 
saire que i'v fa.^se aUention. C'est 
ainsi que les organes dics sens , ayant 
contracte' difFerentes habitudes , se 
meuvent d'eux-mêmes , et que Tame 
n'a plus besoin de veiller continuelle- 
ment sur eux pour en re'zler les ruou- 

a. \-^ 

veniens. 

Mais le cerveau est le r/remier or- 
gane: c'est un cenlre ccm nun où tous 
se re'unissent , et d'où même tous pa- 
roissent naître. En jugcani: donc du 
ccr7eau par les autres sens , nous se- 
rons en droit: de conclure aue toutes 
les habitudes du corps T3assent iusïTu'à 
lui, et que par conse'quent les fibres qui 
le composent, propres, par leur flexi-- 
i)iîite'; a des mouyemens de tcuie es" 



La Logique. 33 
pèce , acquièreni: , comme leii doigts , 
rhabiiude d'obcir a différentes suites 
de mouvemerisdctermines,. Cela étant, 
le pouvoir qu'a moi cerveau de me 
rappeler un oLjet, ne peut être que la 
facilite qu'il a acquise de se mouvoir 
par lui-même de la même manière 
qu'il e'toit mû lorsque ceî: objet frap- 
polt mes sens, 

La cause physique et occasionnelle 
qui conserve ou qui rappelle les ide'es, 
ebt donc dans les déterminations dont 
le cerveau , ce principal organe du 
sentiment, s'est fait une habituda , et 
qui subsistent encore , ou se repro- 
duisent , lors même aue les sens ces- 
sent d'y concourir. Car nous ne nous 
retracerions pas les objets que nous 
ayons vus ^ entendus, touclie's , si le 
iiaouvement ne prenoit pa:; les mêmes 
déterminations que lorsque nous: 
vovons , entendons , touchons. En un 
moî , l'action mécanique suit les mê- 
mes loix , soit q fon e'prouve une 
sensation^ soit qu'on se souvienne seu- 



Ç4 î^ ^^ L O G î Q U 1. 

Jciiient de l'avoir éprouve, et la me-^ 
moire nest qu'une manière de sentir. [ 
' J'ai soirvent ouï demander : Que f 
deviennent les idées dont on cesse\ 
de s'occuper? Oà se conservent-elles? j 
D'où reviennent-elles lorsqu'elles se ! 
représentent à nous ? Est - ce clans 
laine qu'elles existent pendant ces \ 
longs intervalles oà nous n'y pensons '\ 
point ? Est-' e dans le corps ? \ 

A ces questions, et aux réponses 
que font les métaphysiciens, on croi- 
roit que les ide'es sonr comme toutes I 
les choses dont nous faisons des pro- j 
vions , et que la mémoire n'est qu'un ! 
yaste magasin. Il seroit tout aussi 
raisonnable de donner de l'existence 
aux difiérentes figures qu'un corps a 
eues successivement, et de deman- 
der / Que a,e vient la rondeur ae ce 
corps ^ lorsqu'il prend une autre fig^ure? 
Ou se conserve-t-elle ? Et lorsque ce 
cojps redevient rond , d'oie lui vient 
la rondeur, 

ïuQï idées sont comme lessenîations, 



La Logique. nç 

des manières a être de rame. Elles 
existent tant qu'elles la modifient; elles 
tiVxistent plus dès qu'elles cessent de 
la modifier. Chercher dans lame celles 
âuxqviellrs je ne pense point du tout , 
c'est les clierchcr où elles ne sont plus ; 
lès chercher dans le corps , c'est les 
cherv^her où elles n'ont jamais ëte'. Où 
sont-elles donc ? Nulle part. 

Ne seroil-il pas absurde de deman- 
der où sont les sons d'un clavecin , 
lorsque cet instrument cesse de rai- 
sonner ? Et ne repondroii-on pas : Ils 
ne sont iitUlè part; mais si les doigts 
jrappi^^^t le clavier ^ et se meuvent 
tôrnnte i's se sont inûs j ils reprodui- 
[ font les mêmes sons. 

Je re'pondrai donc que mes idées 
ne sont mille part , lorsque mon ame 
cesse d'y penser ; mais qu'elle se re- 
traceront à moi aussitôt que lès mou- 
vemens propres a les reproduire se re- 
bOuvelleront. 

Quoique je ne connoisse pas le mé- 
canisme du cerveau ^ je puis danc juger 



q6 L a. L o g I q tj s. 
qiio scsdiffcreaicsparaes ont acquis Igl 
facilité de S8 mou voird'cîies-mémes de 
la même manière dont elles ont etq 
mues par i'aetion des sens; que les ha] 
bitudes de cet organe se conservent 
que ton les lei fois qu'il leur cbëit , il rel 
trace les mêmes idées , parce que le; 
mêmes moiiYemens se renouvellent er 
lui; qu'en u:nmot, on a des idées dans 1e 
mémoire, comme on a dans les doia:ti 
des pièces de clavecin : c'est-à-dire 
quele cerveau a , comme ions les autres] 
sens, la facilite de se mouvoir suiyan 
les déterminations dont il s'est ùût unt] 
habitude. Nous éprouvons des sensa- 
tions à-peu-pri s comme un clavecîr 
rend des sons. liCS organes e.:îteTici:r| 
du corps numam sont comme les lou- 
cher; les objets qui les frappent sont 
comme les doigts sur le clavier ; îeî 
oreaoes inte'rieurssont comme le con::^:' 
du clavecin : les sensations ou les idceii 
sont comme les sons ; et la mémoire r 
Heu lorsque les idées qui ont été pro- 
duites par l'action des objets sur let 

sens , 



La L o g I q u e, 97 

sens , sont reproduites par les mouvc- 
mens dont le cerveau a contracte 
riiabitude. 

Si la mémoire , lente ou rapide , 
retrace les choses , tantôt avec ordre, 
tantôt avec confusion , c'est que la 
muhitude des idées suppose dans le 
cerveau des mouyeniens -en si grand 
nombre et si varies , qu'il n'est pas 
possible qu'ils se reproduisent toujours 
avec la même facilite et la mérne 
exactitude. 

Tous les phc'nomènes de la memoirô 
dépendent des habitudes contractées 
par les parties mobiles et flexibles du 
cerveau ; et tous les mouvemens dont 
ces parties sont suscep.ibles , sont lies 
les uns aux autres , comme toutes le? 
idées qu'ils ra.ppellent sont lie'es en- 
tr elles. 

C'est ainsi que les mouvemens des 
doigts sur le clavier, sont lie's entreux^ 
comme les sons du chant qu'on fait 
entendre; que le chant est trop lent, si 
les doigts se meuyent trop lentement ; 

I 



çS L À L O G I Q U E. 

et qu'il est confus , si les mouvemens 
des doigts se confondent. Or ^ comme 
la multitude des pièces qu'on apprend 
sur lecîavecin^ne permet pas toujours 
aux doigts de conserver les habitudes 
propres a les exécuter av^ec facilite et 
netteté' ; de même la multitude des 
choses dont on veut se ressouvenir, 
ne permet pas toujours au cerveau de 
conserver les habitudes propres a re- 
tracer les idées avec facilité et pré- 
cision. 

Qu'un habile organiste porte sans 
dessein les mains sur le clavier ; les 
premiers sons qu'il fait entendre , dé- 
terminent ses doigts a continuer de se 
mouvoir , et a obeïr a une suite de 
mouvemens qui produisent une suite 
de sons dont la mélodie et 1 harmonie 
Te'tonnent quelquefois lui-même. Ce- 
pendant il coaduit ses doigts sans ef- 
fort , sans paroitre y faire attention. 

C'est de la sorte qu'un premier mou- 
vement oeccisionné dant le cerveau 
par l'action d'un objet sur nos sens , 



La Ij o g I q u e. 99 

détermine une suite de mouvcnieRS 
qui retracent une suite d'ide'es ; et 
parce que , pendan' tout le tems que 
nous veillons , nos sens , toujours ex- 
poses aux impressions des objets , ne 
cessent point d'agir sur le cerveau , il 
arrive que notre monioire est tou- 
jours en action. Le cerveau , conti- 
nu ellement ébranle par les organes , 
{f n'obëit pas seulement a l'impression 
qu'il en reçoit immédiatement; il obéit 
encore a touo les mouvemens que 
cette première impression doit repro- 
duire. Il va par habitude de mouve- 
ment en mouvement , il devance l'ac- 
tion des sens , il retrace de longue* 
suites d'idëes:il fait plus encore . il réa- 
git sur les sens avec vivacité', il leur 
renvoie les sensations qu'ils lui ont 
auparavant envoyées , et il nous per-- 
suade que nous voj^ons ce que nous 
ne voyons pas. 

Ainsi dojic que les doigts conser- 
vent Thabitude d'une suite de mouve- 
mens, et peuvent ^-à-'-fe pi 

' '^ 






100 La Logique 
occasion , se mouvoir comme ils se 
sont mus y le cerv^eau coasery^ éga- 
lement ses liabitudes ; et ayant une 
fois été excité par Taction des ?:^ns , il 
passe de lui-même par les mcuvemens 
qui lui sont familiers , cl: il rappelle 
des idées. 

Mais comment s'exécutent ces mou- 
vemens ? commenL suivent-ils diffé- 
rentes déterminaticnsPc'estce qu'il est 
impossible d'aDurofondir. Si même on 
faisoit ces questions sur les habitudes 
que prennent les doigts , je n'y pour- 
rois pas répondre. Je ne tenterai donc 
pas de me perdre à ce sujet en conjec- 
tures. Il me suffit de juger des habi- 
tudes du cerveau par les habitud^es de 
chaque squs ; il faut se contenter de 
connpitre que le même mécanisme , 
quel quil soit , donne ^ conser re et re- 
produit les idées. 

Nous venons de voir que la mémoire 
a principalement son siège dans le cer- 
veau ; il meparoiL qu'elle l'a encore 
dans tous les organes de nos sensations ^ 



y 



La I. o g I q u k. 101 

car elle doit Tavoir par~tout où est la 
cause occasionnelle des idées que nous 
nous rappelons. Or si, pour nous donner 
la première fois une idée, il a fallu que 
les sens aient agi sur le cerveau , il 
paroit que le souvenir de celte idée 
n« sera jamais plus distinct que lors- 
qu'à son tour le cerveau agira sur les 
^^"^x^. Ce commerce d'action (tsl donc 
nécessaire Dour susciter Tidée d'une 
sensation passée , comme il est ne'ces- 
saire pour produire une sensation ac- 
tuelle. En effet, nous ne nous repré- 
sentons , par exemple , jamais mieux 
une figure , que lorsque nos mains re- 
prennent la même forme que le tact 
leur avoit fait prendre. En pareil cas, 
la me'nioire nous parle en quelque 
sorte un laurai^e d'action. 

La mémoire d'un air qu'on exécute 
sur un instrument , a son sie^^e dans les 
doigts , dans l' oreille et dans le cer- 
veau : dans les doi'-':ts , qui se font une 
habitude d'une suite de mouvemens ; 
dans roreillc; qui ne juge les doigts ^ 

I 3 



IC2 La L o e î q u e. 
et qui . au besoin , ne les dirige , qu% 
parce qu'elle s'e.tmit de son cote une 
habitude d'une autre suite de niouve- 
îiiens ; et dans le cerveau , qui s'est 
fait une habitude de passer par les 
formes qui re'pondent exactement aux 
habitudes des doigts et à celles des 
oreilles. 

On remarque facilement le^; habi- 
tudes que les doigts ont con racte'es ; 
on FxO peut pas également observer 
celles des oreilks , moins encore celles 
du cerveau ; mais l'analogie - prouve 
qu'elles existent. 

Pourroit-on savoir une langue , si 
le cerveau ne prenoit pas les habitudes 
qui répondent à celles de la bouche 
pour la parler , à celles des yeux pour 
la lire ?Le irouyenir d'une langue n'est 
donc pas uniquement dans les habi- 
tudes du cerveau; il est encore dans 
les habitudes des organes de rouïe,de 
la parole et de la vue. 

D'après les principes qu« je viens 
d'établir, il scroit facile d'expliquer 



La L o Gr ï q u ï:. jc^ 

les songes; car les idées que nous avons 
dans le sommeil , ressemblent assez à 
ce qu'exécute un organiste , lorsque , 
dans des momens de distraction , il 
laisse aller ses doigts comme au hasard. 
Certainement ses doigts ne font que ce 
qu'ils ont appris à faire 5 mais ils ne le 
fonl: pas dans le même ordre ; ils cou- 
sent; ensemble divers passages tire'sdes 
diffe'rens morceaux qu'ils ont e'tudiës. 
Jugeons par anéilogie de ce qui se 
ï passe dans le cerveau , d'après ce que 
nous observons dans les habitudes 
Ri' une main exercée sur un instru- 
^lent ; et nous conclurons que les son- 
*s sont l'effet de l'action de ce prin- 
cipal organe sur les sens , lorsqu'au 
milieu du repos de toutes les parties 
u corps , il conserve assez d'activité 
^ourobe'ira quelqus-unes de ses habi- 
udes. Or , dès qu'il se meut comme 
il a été mu lorsque nou^^ avions des 
vensations, alors il agit sur les sens, 
;t aussi-tôt nous entendons et nous 
"voyons : c'e^t ainsi qu'un manchot 



ï04 î^ ^ Logique. —^ 

croit sentir la main qu'il n'a plui. 
Mais j Cil pareil cas , le cerveau re- 
retrace d'ordinaire les choses avec 
beaucoup de de'sordre , parce que les 
habitudes, dont l'action est arrêtée 
par le sommeil , interceptent un grand 
nombre d'idées. 

Puisque non s avons explique com- 
ment se contractent les habitudes qui 
font la mémoire , il sera facile de com- 
prendre comment elles se perdent. 

Premièrement , si elles ne sont pas 
continu eliement entretenues , ou du 
moins renonveilees frëqoemment. Ce 
sera le sort de ton es celles auxqueile§^ 
les sens cesseront de donner occasion.* 

En second lieu , si elles se multi- 
plient à un ceriain point; car, alors il j 
enaijrao:ue nous neirli^erons. Aussi 
nous e'chappe-t~il des connoissances 
à mesure que nous en acquérons. 

En troisième lieu , une indisposition 
dans le cerveau affoibîiroit ou trou- 
bleroit la mémoire , si elle étcit un 
obstacle a quelques-uns des mouve-^ 



L i Logique. loy' 

mens dont 11 b' est .fait: une habitude. 
Alcro il V auroit des choses dont on ne 
conserveroit point de souvenir; il n'eu 
resteroit même d'aucune , si l'indispo— 
sition enipéchoit toutes les habitudes 
du cerveau. 

En quatrième lieu , une paralysie 
dans lej or^ranes Drcdinroit le même 
effet : les habitudes du cerveau ne 
manqueroieiitpas de se perdre peu- 
à-peu , lorsqu'elles ne seroient plus 
entretenues par l'action des sens. 

Enfin , la vieillesse porte coup à la 
me'moire. Alors les parties du cerveau 
sont comme des doigts qui né sont plus 
assez flexibles pour se mouvoir sLîiva.nt 
toutes les déterminations qui leur ont 
été flimlliéres. Les habitudes se per— 
dent peu-à-peu ; il ne reste que des 
sensations foibles qui voat bientôt 
échapperde mouvemen" qui paroit les 
entretenir , est prêt à finir lui-même. 
Le principe physique et occasionnel 
^ de [a sensibiliLe' est donc uniaucment 
dans certaines déterminations dont le 



ip6 La Logique. 
mouvement qui fait ve'geter ranimai 
est sii&c^piible; et celui de la mémoire 
est clans ces déterminations , lors- 
qu'elles sont devenues autant d'habi™ 
tudes. C'est l'analogie qui nous auto- 
rise a sv!pp05er que dans les organes 
cjue nous ne pouvons pas observer , il 
se passe quelque chose de sembuibie 
à ce que nous observons dans les au- 
tres. J'ignore par quel me'canisme ma 
Hîain a as-ezi de fledbilité et de mobi- 
lité pour contracter l'habitude de 
cer'aixies dcteniiinations de mouve- 
mens , mais je sais qu'il y a en elle 
flexibilité , mobilité' , exercice , habi- 
Ipdes , et je supposa que tout cela se 
retrouve dans le cerveau et dans les 
organes qV- sont avec lui le siège de 
la mémoire, 

Par~l:\ je n'ai sans doute qu'uneidee 
très-imparfaite des causes physiques et 
occasionnelles de la sensibilité et de la 
me'moire ; j'en ignore tout-a-fait les 
premiers principes. Je connois qu'il y 
a en nouo un m.ou vement 3 et je ne puis 



j 



La L o g I q u r Î07 

comprendre par quelle force il estpro- 
duil. Jecoiiiicisque ce mouvement est 
capabl'e de différentes déterminations, 
et je ne pnis découvrir le mecaninie 
qui les règle. Je n'ai donc que l'avari- 
tage d'avoir dégage de toute hypothèse 
arbitraire ce peu de connoiosance aue 
nous avons sur une matière des oins 
oDscures. C'est, je pense, à quoi les 
physiciens doivent se borner toutes les 
fois qu'ils veulent Kiire des systèmes 
sur deo choses dont il n'est pas possible 
d'observer les premières causes. 



I08 L A L G G I Q U E, 



SECONDE PARTIE. 

JJ analyse considérée dans ses moyens' 
et dans ses ejjets j ou l art de rai- 
sonner réduit a une langue bien 
Jhite. 

X\ ous connoissons l'ongine et ]a gë- 
néraûon de toutes nos idées : TxOus 
connoissons également rorigine et la 
géneValion de toutes les 'facultés de 
Tame; et nous savons que l'analyse 
qui nous a conduits à ces connois- 
sances , est l'unique méthode qui peut 
nous conduire à d'autres. Elle est pro- 
prement le levier de l'esprit ; il la faut 
étudier , eî: nous allons la conside'rer 
idans ses moyens et dans ses effets. 



CHAPITRE 



Là Logique. lo^ 



C H A P I T R E PU E M I E R. 

Comment les connoissances que nous 
devons à la nature forment un 
système où tout est parfaitement 
lie; et comment lions nous égarons 
lorsque nous oublions ses levons, 

il ovs> avons vu que par le mot désir ^ 
on ne peut eoitendre que la direction 
de nos facuUës sur les choses dont nous 
avons besoin. Wous n'avons donc àe% 
désirs que parce que nolis avons des 
})esoins a satislaire. Ainsi , besoins, 
de.sirs , voila le mobile de toutes nos 
recherches. 

■ Nos besoins et les moyens d'y satis- 
faire ont leur raison dans la confor- 
mation de nos org^^nes , et dans les 
rapports des-choses à cette conforma- 
tion. Par exemple , la maniérô dont je 
%uh conforme ^ détermine les espèces 



tïO La Logique. 

d'ciliniens dontj'ai besoin* et lamanière 
dont les productions sont conforme'ei 
elles-mêmes, détermine celles qui peu- 
vent me servir d'alimens. j 
Je ne puis avoir de toutes ces diffe'- 
rentes conformations qu'une connois- 
sance bien imparfaite; je les ignare 
proprement : mais l'expe'rience m'ap- 
prend l'usage des choses qui me sont 
absolument nëce-saires; j'en suis ins- 
truit par le plaisir ou par la douleur ; 
je le suis promptement : il me sercit 
inutile d'en savoir davantage, et la 
nature borne la ses leçons. 

Nous voyons dans ses leçons xin sjs-* 
témadont toutes les parties sont par-^ 
faitement bien ordonnées. S'il y a ea\j 
moi des besoins et des désirs, il y a 
hors de moi des objets propres à les 
satisfaire, et j'ai la faculté de les con-? 
noître et d'en jouir. 

Ce système resserre naturellement 
mes connoissances dans la sphère d'un 
petit nombre de besoins, et d'un petit 
nombre de choses à mon U5a2;e. Mai«^ : 



Là' Lo<^ique. III 

si mes connoissauces ne sont pas nom- 
breuses , elles \sont bien ordonnées, 
parceque je les ai acquises dans l'ordre 
même de mes besoins , et dans celui 
des rapports où les choses sont à moi. 

Je vois donc dans la sphère de mes 
connois;a.nces un système qui corres-^ 
pond à celui que l'auteur de ma nature 
a suivi en me formant ; et cela n'est 
pas étonnant , car mes besoins et mes 
facultés étant donnés, mes recherches^ 
et mes connoissances sont données elles^ 
m.émes. 

Tout est lié également dans l'un et 
Tautre système. Mes organes ^ les sen- 
sations que j'éprouve^ iesjugemensque 
je porte, l'expérience qui les confirme 
ou qui les corrige , forment F un et 
l'autre syctéme pour ma conservation; 
et il semble que celui qui m'a fait n'ait 
tout disposé avec tant d'ordre , que 
pouf- veiller lui-même sur moi. Voilà 
le système qu'il faudroit étudier pour 
apprendre à raisonner. 

On ne sauroit trop observer les fa-» 



lîl L A L G ï Q U E. 

cultes que notre aonfoimalion nous 
donne , l'usage qu'elle nous en fait 
faire; en un mot ^ on ne sauroittioji 
observer ce que nous faisons unique- 
ment d* après elle- Ses leçons, si nous 
savions en profiler, sercient la meil- 
leure de toutes les logiques. 

En effet, que nous apprend-elle ? A 
éviter ce qui peut nous nuire , et a 
rechercher ceqni peut nous être utile. 
Biais faudra-t-ii pour cela que nous 
j u gions de l'essence d es é Ires? L'auteur 
de notre nature ne l'exige pas. Il sait 
qu'il n'a pas mis de ces essences à notre 
portée; il veut seulement que nous ju- 
gions des rapports que les choses ont à 
nouSj et de ceux qu'elles ont entre elles, 
lorsque la connoissance de ces derniers 
peut nous être de quelque utilité'. 

Nous avons un moyen pour juger de 
ces rapports, et il est unique : c'est 
d'observer les sensations que les objets 
font sur nous. Autant nos sensations 
peuvent s'étendre, autant la sphère de 
nos connoissances peut s'e'tendre elle- 



La Logique. î 13 
mf me : aiî-dela^ toul e découverte noiis 
est interdite. 

Dans l'ordre aue noire nature ou 
noire conformation met e^'re nos be- 
soins et les choses ^ elîe nous indique 
celui dans lequel nous devons étudier 
les rapports qu'il nous est essentiel de 
connoitre. D^autant plus dociles à ses 
leçons , que noi be;:oiris sont plus près- 
sans, nous faisons ce qu'elle nous in- 
dique de faire , et nous observons avec 
ordre. Elle nous fait donc analyser He 
bien bonne heure. 

Comme nos recherches se bornent 
aux moj^ensde satisfaire au petit nomf- 
bre de besoins qu'elle nous a donne's ; 
ii nos premières observations ont été 
bien faites , l'usage que nous faisons 
des chosesles confirme aussi-tôt : si elles 
ont été mal faites , ce même usage les 
détruit tout aussi promptement^et nous 
indique d'autres observations à ftiire. 
-Ainsi nous pouvons tomber dans des 
méprises , parce qu'elles se trouvent 
sur notre chemin : mais ce chemin eôt 

K3 



ÎI4 La L a g I q îj e* 

celui de la vérité , etil nous y conduit. 

Observer des rapports, confirmer ses 
Jugemens par de nouvelles observations 
ou les corria-er en observant de nou- 
veau, voilà donc ce que la nature nous 
fait faire, e!; nous ne faisons que le 
faire et le refaire à chaque nouvelle 
connoissance que nous acquérons. Tel 
est l'art de raisonner : il est simule 
comme la nature qui nous l'apprend/ 

Il semble donc que nous connois- 
sions déjà cet art, autant qu'il est pos- 
sible de le connoîlre. Cela seroit vrai 
en effet, si nous avions toujours été 
capables de remarquer'que c'est la na- 
ture qui l'enseigne, et qui peut seule 
l'enseigner; car alors nous aurions con- 
tinué comme elle nous a fait commen-* 
cer. 

Mais nous avons fait cette remarque 
trop tard, : disons mieux , nous la fai-^ 
sons^ujourd'huipour la première fois. 
C'est pour la première fois que nous 
voyons dans les leçons de la nature 
tout l'artifice de cette analj^se qui a 
donné aux hommes de génie lepouvoijf 



La Logique. 115 
de créer des sciences ou d'en reculer 
les bornes. 

Nous avons donc oublie ces leçons ; 
et c'est pourquoi , au lieu d'observer 
les choses que nous voulions connoître, 
nous avons voulu les imaginer. De sup- 
positions fausses en suppositions fausses 
nous nous sommes égate-s parmi une 
niultituded'erreurs-,eL ces erreurs e'tant 
devenues des préjuges, nous les avons 
^ prises, par cette raison , pour des prin- 
cipes : nous nous sommes donc égarés 
de plus en plus. Alors nous n'avons 
su raisonner que. d'aéré:, les mauvaises 
habitu des que nous avions contractées. 
L'art d'abuser des mots a été pour nous 
l'art de raisonner : arbitraire, frivole, 
ridicule, absurde, il a eu tous les vices 
des imaginations déréglées. 

Pour apprendre à raisonner, il s'agit 
donc de nous corriger de toutes ces. 
mauvaises habitudes , et voilà ce qui 
rend aujourd'hui si difïicile cet art qui 
seroit facile par lui-même ; car nous 
obéissons à ce« habitudes bien plus 



tî6 La L o g I q u e. 

Volontiers qu'à la nature. Nous les ap- 
pelons une seconde nature , pour ex- 
cuser notre foiblesse ou notre aveu- 
glement; mais c'est une nature altcre'e 
et corrompue. 

Nous avons remarque que pour con- 
tracter u ne habitude, il n'y a qu'à faire* 
et que pour la perdre , il ny a qu'à 
cesser de faire. II semble donc que l'un 
soit aussi facile que l'autre , et cepen- 
-dant cela n'est pas. C'est que, lorsque 
nous voulons prendre une habitude j 
nous pensons avant de faire ; et que 
lorsque nous la voulons perdre , nous 
•avons fait avant d'avoir pense'; d'ail-, 
'ïeursquand les habitudes sontdevenues 
ce que nous appelons une seconde na- 
ture 5 il nous est presqu'impossiHé de 
remarquer qu'elles sont mau vaises. Le^ 
découvertes de cette espèce sont les 
plus difficiles; aussi e'chappen belles an 
plus grand nombre. - ' 

Je n'entends parler que des habitu- 
des de l'esprit; car lorsqu'il s'agit de 
celles du corps , tout le monde est fait 



I. À L O G T Q U E. 117 

pouren juger. L'expérience suffit pour 
nous apprendre si elles sont utiles ou 
nuisibles ; et lorsqu'elles ne sont ni 
l'un ni l'autre , l'usage en fait ce qu'il 
veut, et nous en jugeons d'après lui. 

Malheuren sèment les habitudes de 
l'aine sont également soumises aux ca- 
prices de l'usage 5 qui semble ne per- 
mettre ni doute , ni examen ; et elles 
sont d'autant plus contagieuses ^ que 
l'esprit a autant de re'pugnance avoir 
ses deTauts , que de paresse à réfléchir 
sur lui-même. Les uns seroient hoTi- 
teux de ne pas penser comme tout le 
monde : les autres trouveroient trop de 
fatigue à ne penser que d'après eux ; 
et si quelques-uns ont l'ambition de se 
singulariser 5 ce sera souventpour pen- 
ser plus mal encore. En contradiction 
avec eux-mêmes, ils ne voudront pas 
penser comme les autres, et cependant 
ils ne toléTeront pas qu'on pense autre- 
ment qu'eu K 

vSi vous voulez connoître les mau- 
vaises habitudes de l'esprit humain ^ 



11$ Là Logique. 
observez le:? différentes opinions dei 
peiip!e5. Voyez les ideei fausies, co: - 
tradictoires , absurdes qne ia supers- 
tîtioa a répandues de toutes parts ; et 
juc;€z de la force des habitudes , à la 
passion qui fiit respecter Terreur biea 
pîu5 que îa vérité. 

Considérez les nations depuis leur 
commencement jusqu'à leur décaden- 
ce^ et vous verrez les préjugés se muld- 
pîier avec les désordres : vous serez 
étonné du peu de lumière que vous 
trouverez dans les siècles même qu'on 
nomme éclairés. En général >quelîeslé- 
gi-lations , quels gouvememens, quelle 
jurisprudence ! Combien peu de peu- 
ples ont eu de bonnes loix l et combiea 
peu les bonnes loix durent-elles ! 

Enan ^ si vons observez Tesprit phi- 
losophique chez les Grecs ; chez le* 
Rcmains et chez les peuples qui leur 
ont succédé, vous verrez, aux opinions 
Cfui se transmettent d'âge en âge, com- 
bien Tart de régler la pensée a été peu 
«aanu dans tout lei iiécles ; et yqus 



La Logique. 1 19 

serez surpris de rignorance où noùf 
sommes encore ci cet e'gard , si vous 
conside'rez que nous venons après des 
hommes de génie qui ont recule les 
bornes de nos connoissances. Tel est 
enge'neral le caractère des sectes : am- 
bilieuses de dominer exclusivemeht^ il 
est rare qu'elles ne cherchent que la 
Vcrite'; elles veulent snr4out se singu- 
lariser. Elles agitent des questions fri- 
voles , elles parlent des jargons inin-^ 
tcUigibles , elles observent peu , elles 
donnent leur^ rêves pour des interpr(^- 
tations de la nature ; enfin, occupée* 
à se nuire les unes aux autres , et à se 
faire chacune de nouveaux parli.^ans, 
elles emploient à cet effet toutes sortes 
de moyens, et sacrifient tout aux opi- 
nions qu'elles veulent re'pandre, 

La vérité est bien difficile à recon- 
noître pa.rmi tant de systèmes mons- 
trueux qui aont entretenus parles cau- 
ses qnilesontproduits ; c'est-à-^dire, par 
les superstitions, par les gouvernement 
fit par la mauyaise philosophie. Les 



erreurs, trop liées les uues aux autres, 
se défendent nuitiîeîlement. Envain 
on en combattroit quelques-unes , il 
faudroit les détruire toutes-à-la fois ; 
c'est-à-dire, qu'il faudroit tout à~coup 
changer toutes les habitudes de l'esprit 
humain; mais ces habitudes sont trop 
invétëre'es : les passions qui nous aveu- 
glent les entretiennent ; et si, par ha 
sard, il est quelques hommes capables 
d'ouvrir les yeux , ils sont trop foibles 
pour rien corriger, les puissans veulent 
que les abus et les prejuge's durent. 

Toutes ces erreurs paraissent suppo- 
ser en nous autant de mauvaises habi- 
tudes que de jugemensfiiux reçus pour 
vrais. Cependant toutes ont Ici mv^ma 
origine , et viennent également de l'ha- 
bitude de nous servir des mots avant 
d'en avoir déterminé la signification , 
et même sans avoir sen i le besoin de 
la déterminer. Nous n'observons rien; 
noLLs ne savons pas combien il faut ob- 
ser\cr ; nous jugeons à la haie , sans 
îiou,*' rendre compte des jugemens que 

nous 



La Logiqî^e. 121 

nous portons ; et nous ci'oyons acque-- 
rir des connoissances en apprenant des 
mots qui ne sont que des mots. Parce 
que j dans notre enfance, nous pensons 
d'après les autres , nous en adoptons 
tous les préjugés; et lorsque nous par- 
venons a un âge où nous croyons pen- 
ser d'après nous-mêmes^ nous conti- 
nuons de penser encore d'après les au- 
tres j parce que nous pensons d'après 
les prëjuge's qu'ils nous ont donne's. 
Alors , plus l'esprit semble faire de 
progrès ] plus il s'égare , et les erreurs 
s'accumulent de générations en^îéné- 
rations. Quand les choses sont parve- 
nues à ce point, il n'y a qu'un moyen de 
remettre Tordre demsla faculté de pen- 
ser ; c'est d'oublier tout ce que nous 
ayons appris , de reprendre nos idées 
à leur çrigine, d'en suivre la généra- 
tion , et de refaire, comme dit Bacon , 
l'entendement humain. 

Ce moyen est ^'autant plus diflicile 
è pratiqu er, qu'on se croit pi as instruit. 
Aussi des ouvrages ou les sciences se- 

L 



il2 La Logique/ 

roient traitées avec une grande netteté; 
une grande précision , un grand ordre, 
ne seroient-ilspas également àlaportée 
de tout le monde. Ceux quin'auroient 
rien étudié les entendroient bien mieux 
que ceux qui ont fait de grandes étu- 
deS; et sur-tout que ceux qui ont beau- 
coup écrit sur les sciences. Il seroit 
niéme presqu'impossible que ceux-ci 
lussent de pareils ouvrages comme ils 
demandent à être lus. Une bonne logi- 
que feroit dans les esprits xme révolu- 
tion bien lente^ et le temps pourr oit seul 
en faire connoître un jour l'utilité. 

Yoilà donc les effets d' une mauvaise 
éducation \ et cette éducation n'est 
mauvaise que parce qu elle contrarie 
Ja nature. Les enfans sont déterminés 
par leurs besoins à être observateurs et 
analystes; ils ont, dansl^urs facultés 
^naissantes, dequoi être l'un et l'autre: 
i!s le font même en quelque sorte for- 
cément, tant que la nature les conduit 
seule, Wîais aussitôt quenous^ommen- 
çoiis à le§ couduire nous-mêmes ; nous 



îu k Logique. î23 

leur interdisons toute observation et 
toute analyse. Nous supposons qu'ils 
ne raisonnent pas ; parce que nous ne 
savons pa.s raisonner avec eux ] et en 
attendant un âge de raison qui com- 
niençoit sans nous, et que nous retar- 
dons de tout notr<e pouvoir^ nous les 
condamnons à ne juger que 'd'après 
nos opinions , nos prëjage's et nos er- 
reurs. Il faut donc qu'ils soient sans 
esprit , ou qu'ils n'aient qu'un esprit 

tfaux. Si quelques-uns se distinguent , 
c'est qu'ils ont dans leur conformation 
Rssez d'énergie pour vaincre tôt ou tard 
les obstacles que nous avons mis au 
dévelopement de leurs talens : les au- 
tres sojat des plantes que nous avons 
mutile'es jusques dans la racine^, et qui 
meurent stériles. 



L * 



î:4 La. L o g 1 q u e 



CHAPITRE II. 

Comment le langage cV action analysa 
la pensée. 




o u s ne pouvons raisonner qn avec 
les moyens qui nous sont donnés ou 
indiqués par la nature. Il faut donc 
observer ces moyens , et tâcher de 
découvrir comment ils sont sûrs quel- 
quefois , et pourquoi ils ne le sont pat 
toujours. 

Nous venons de voir que la cause 
de nos erreurs est dans Tbabilude de 
.juger d'après des mots dont nous n'a- 
vons pas déterminé le sens : nous avons 
vu dan« la première partie^ qu e les mots 
nous sont absolument nécessaires pour 
nous faire des idées de toutes espèces ;> 
et nous verrons bientôt que les idées 
abstraites et générales ne sont que des 
dénominations. Tout confirmera donc 
que nous ne pensons qu'avec lesecours 



La li o o I q u e. î2j 

des mois. C'en est assez pour faire 
comprePxdre que i'art de raisonner a 
commence' avec les langues ; qu'il n'a 
pu faire de s progrès qu'autant qu'elles 
en ont faites elles-mêmes ; et que par 
conséquent elles doivefit renfermer 
tousks moyens que nous pouvons avoir 
pour analjser bien ou mal. Il faut donc 
observer les langues : il ikut même , 
si nous voulons connoitre ce qu'elles 
ont e'te' à leur naissance , observer le 
langage d'action d'après lequel elles 
ont été fai les. C'est par où nous allons 
commencer. 

Les eîemens du langage d action son t 
nésavecrbomrae, et ces ëlêmens sont 
les organes que l'auteur de notre natu- 
Te nous a donnés. Ainsi il y a unUinga- 
ge inné 5 quoiqu'il n'y ait point d'idée!, 
qui lesoient. En effet ^ il failoit que les 
érémens d'un langage quelconque , 
préparés d'avance , précédassent nos 
idées; parce que, sans des signes de 
quelque espèce, il nous seroit impossi- 
ble d'analvser nos pensées , pour nous 

L 3 



120 La L o g I- QUE 

rendre compte de ce que nous pensons, 
c'est-à-dire^ pour le voir d'une manière 
distincte. 

Aussi notre conformation extérieure 
est-elle destine'e à représenter tout ce 
qui se passe dans i'ame : elle est l'ex- 
pression de nos senlimens et denos ju— 
gemens; et quand elle pairie ^ rien ne 
peut être caclié. 

Le propre del'action n est pas d'ana- 
lyser. Comme elle ne représente les sen- 
limens que parce qu'elle en est l'effet , 
elle représente à-la-fois tous ceux que 
nous éprouvons au même instant ; et 
les idées simultanées , dans notre pen- 
sée j sont naturellement simultanées 
dans ce langage. 

Mais une multitude d'idées simulta- 
nées ne sauroieni être distinctes, qu'au- 
tant ciue nous nous sonmies fait une 
hajbitudedeles observer les unes après 
.les autres. C'est à cette habitude que 
nous devons l'avantage de les démêler 
avec une promptiiude et une facilité 
qui éionaeat cquz. qui u'ont pas cou- 



L A L O G I Q U K. 1^7 

tracte la même habitude. Pourquoi , 
par exemple , un musicien distingue- 
t-il dans l'harnionie toutes les parties 
qui se font entendre à-lci-fois ? C'est 
que son oreille s'est exerce'e à observer 
les sons et à les apprécier. 

Les hommes- commencent à parler le 
langage d'action ai. S:;itôt qu'ils sentent; 
et ils le parlent alors sans avoir le pro- 
jet de communiquer leurs pensées. Ils 
ne formeront le proj et de le parler pour 
se faire entendre^que lorsqu'ils auront 
remarque qu'on les a entendus : mais 
dans les commeneeniens ib ne projet- 
tent rien encore , parce qu'ils" n'ont 
rien oboerve'. 

Tout alors est donc confus pour eux 
dans leur langage ; et ils n'y de'méle- 
ront rien, tant qu'ils n'auront pas ap- 
pris à faire l'analyse de leurs pensées. 

Mais quoique tout sojt confus dans 
leur langage , il renferme cependant 
toutcequ'ilsy sentent : il renferme tout 
ce qu'ils y démêleront lorsqu'ils sau- 
Tont faire l'analyse de leurs pensées^ 



î:S La Logique. 

c*est4î-dire , des désirs , des craintes . i 
des jugemens, des raisonnemens ^ en j 
un mot, toutes les opérations dont- 
Tame est capable. Car enfin ^ si tout | 
cela nj e'toit pas , l'analj se ne ly | 
sai3roit trouver. Voyons comment ces \ 
liommes apprendront de la nature à 
faire l'analyse de toutes ces choses. 

Ils ont besoin de se donner des se- 
cours ; donc chacun d'eux a besoin de 
se faire entendre , et par conséquent 
de s'entendre lui-même. 

D'abord ils obéissent à la nature ; 
et sans projet, comme nous venons de 
le remarquer , ils disent à-la-fois tout 
ce qu'iissentent, parce qu*il est naturel 
à leur action de le dire ainsi. CepeE-- 
dant celui qui écoute des yeux n'en- 
tendra pas 5 s'il ne décompose pas cette 
action 5 pour en observer l'un après 
l'autre les mouvemens. Mais il lui est 
naturel de la décomposer, et par con- 
séquent il la décompose avant d'en 
avoir formé le projet. Car , s'il en voit 
à-la4bis tous les mouyemens , iî nt 



La I^ o g I q u e* 11^ 
regarde au i,^^ coap-d'œil que ceux 
qui le frappent dayantage; au second, 
il en regarde d'autres ; au troisième 3 
d'autres encore. Il les observe donc suc" 
cessivement , et Tanalyse en est faite. 
Chacun de ces hommes remarquera 
donc tôt ou tard qu*il n'entend jamais 
mieux les au très que lorsqu'il a décom- 
pose' leur action; et par conséquent il 
pourra remarquer qu'il a besoin ,pour 
se faire entendre , de décomposer la 
sienne. Alors il se fera peu-à-peu une 
habitude de répéter^ Tun après Tau tre, 
les mouvemens que la nature lui fait 
faire à-îa-fois ; et le langage d'action 
■deviendra naturellement pour lui une 
méthode analytique. Je dis une me- 
thode j parce que la succession des 
; mouvemens ne se fera pas arbitraire-* 
ment et sans règles : car faction étant 
Peffet des besoins et des circonstances 
où l'on se troiire , iî est naturel qu'elle 
se décompose dans Tordre donné par 
l^s besoins et par les circonstances ; et 
quoique cet ordre puisse varier %t 



I 

130 L A L O G I Q U ï. * 

varie, il nepeut jamais être arbitraire 
C'est ainsi que dans un tableau , h 
place de chaque personnage , son ac-l 
tion et son caractère sont de'terminés 
lorque le sujet est donne avec toute 
ses circonstances. 

En décomposant son action , ce^ 
homme décompose sa pensée pour kr! 
comme pour leS/Rutres ; il l'anal}' se | 
et il se fait entendre, parce qu'il s'en-j 
tend lui-même. j 

Comme l'action totale est letableauj 
de toute la pensëe,les actions partiellejj 
sont autant de tableaux des idées qu:; 
en font partie : donc , s'il de'compos(| 
encore ces actions partielles, il dëcomi 
posera ëgalenieat les idées partielles 
dont elles sont les signes , et il se fera; 
continuellement de nouvelles ide'eaj 
distinctes. i 

Ce moyen , l'unique qu'il ait pouïj 
analyser sa pensée, pourraladéveîop-i 
per jusques dans les moindres détails :[ 
car les premiers signes d'un langage | 
étant donnés ^ ou n'a plus qu'à cou-j 



La Logique. i'?x 

3ulter , l'analogie ^ elle donnera tous 
[lès autres. 
■ Il n'y aura donc point d'idées que 

' le lansjaffe d'action ne puisse rendre 
et il les rendra avec d'autant plus de 
clarté et de précision , que l'analogie 

j se montrera plus sensiblement dans la 
suitedessignesqu'onaura choisis. Des 
lignes absolument arbitraires ne se- 
roient pas entendus , parce quen'ctant 
pas analogues , Tacception d' un signe 
connu ne conduiroit pas à l'acception 

itftm signe inconnu. Aussi est-ce l'ana- 

' logie qui fait tout l'artifice des langues : 
elles sont faciles y claires et pre'ci^es , 
a proportion que l'analogie s'y montre 

,d*une manière plus sensible. 

Je ^iensdedirequ'f/ya un laitrao^e 
inné j quoiqu'il ny ait point d'idées 
qui Le soient. Cette vérité' qui pourroit 

jn'avoirpas e'té saisie , est'dëmon-rëe 
par les observations qui la suivent et 

Iqui l'expliquent. 

Le langage que je nomme inné , est 
un langage que nous n'avons point' 



Ï32 La Logique. 

appris.parce qu'il est l'effet naturel et 
immédiat dç notre converoatioo. Il dit 
à-la-fois tout ce que nous sentons : il 

n'est donc pas une méthode analytique; 
il ne dëconipose donc pas nos sen- 
sations : il ne fait donc pas remarquer 
C8 quelîes renferment; il ne donne 
donc point d'ide'es. 

I oriqu il est devenu une mëlhode 
analytique, alors il décompose lesten- 
satfons, et il donne des i lëes.: mais 
comme méthode , il s'apprend; et Dar 
conséquent sous ce point de vue il 
n'est pas innë. 

Au contraire , sous quelque point de 
vue que Ton considère les idées , au- 
cune ne sauroit être innée. S'il est vrai 
qu'elles sont toutes dans nos sensations , 
il n'est pas moins vrai cra'elles ny sont 
pas pour nous encore y lorsque nous 
n'avons pas sli les observer; et voilà ce 
qui fait que le savant et l'ignorant xiq 
se ressemblent pas par les idées, quoi- 
qu'ayant la même organisation ; ils so 
r€5$enxbleut par la iiiaîiière de sentir. 



La L o Cr X q V t, i-^ 

Ils sont nës tous deux ayec les incmes 
sen^îations , comme avec la même leno- 
rance ; mais l'un a plus analysé que 
l'autre. Or 5 si c'est Ta naly^e qui denoe 
les ide'es^ elles sont acquises, puisque 
l'analyse s'apprend elle-même. Il nj 
a donc point d'idées innées. 

Oii raisonne donc mal quand on dit : 
Cette idée est dans nos sensations ; 
donc nous avons cette idée : et cepen- 
dant on ne se lasse pas de répéter ce 
raisonnement. Parce quepersonnen a- 
voit encore remarqué que nos langues 
sont autant de méthodes analytiques, 
on ne remarquoit pas que nous n ana- 
lysons que par elles , et Ton ignoroit 
que nous leur devons toutes nos con- 
noissances. Aussi la métaphysique de 
bien des écrivains n'est-clle qu'un jar- 
gon , inintelligible pour eux conmi« 
pour les autres. 



M 



tj4 La L o g ï q u e. 



CHAPITRE III. 

Comment les langues sont des métho^ 
des cnaly tiques. Imperfection , de^ 
ces méthodes. 




N concevra facilement comment 
les langues sont autant de me'thodes 
analytiques , si l'on a conçu comment 
le langage d'action en est \in^ lui-mé- 
jne; et si l'on a compris que , sans ce 
dernier langage , les hommes auroient 
e'té dans l'impuissance d'analyser leurs 
pense'es ; on reconnoîtra qu'ayant ces- 
se' de le parler ^ ils ne les anpjyseroient 
pas ^ s'ils n'y avoient suppléé par le 
langage' de sons articules. L'analyse 
ne se fait et ne se peut faire qu'avec 
Aes simes. 

Il faut même remarquer que si elle 
ne s'ëtoit pas d'abord faite avec les 
simes du lani^acO;e d'action, elle ne se 
seroitjamais faite avec les sons articules 
deno5 langues^. Eu eflVt, comment un 



La Logique. 13 ^ 

mot seroit-il devenu le signe d'une 
idée, si cette ide'e n'avoitpaspu être 
montrée dans le langage d'action ? Et 
comment ce langage Tauroit-il mon- 
trée 5 s'il ne l'avoit pas fait observer 
séparément de toute autre ? 

Les hommes ignorent ce qu'ils peu- 
vent , tant que l'expérience ne leur a 
pas fait remarquer ce qu'ilsfont d'après 
la nature seule. C'est pourquoi ils n'ont 
jamais fait avec dessein quedeschose* 
qu'ils avoient déjà faites ^ sans avoir eu 
le projetde les faire. Je crois que cette 
observation se confirmera toujours; et 
\% crois encore que si elle n'avoit pas 
échappé 5 on raisonneroit mieux qu'on 

ne fait. 

« 

Ils n'ont pensé à faire des analyses 
qu'après avoir observé qu'ils en avoient 
fait : ils n'ont pensé a parler le lan- 
gage d'actions pour se faire entendre, 
qu'après avoir observé qu'on les avoit 
entendus. De même , ils n'auront pensé 
à parler avec des sons O-rticulés^ qu'a- 
. présavoir observé qu'ils avoient parié 

M % ■ 



/ 



136 La L o g î q u k. 

avec des pareils sons; etîeslaragues ont 
commeace' avant qu'on eût le projet 
a en faire. C'est ainsi qu'ils ont été 
poètes ^ orateurs , avant de songer à 
i'ëtre. En un mot, tout ce qu'ils sont 
derenus ^ ils l'ont d*abord ëtë par la 
nature seule; et ils n'ont étudie pour 
Tétre, que lorsqu'ils ont eu observe ce 
qutêlanatureleur avoit fait faire. Elle 
a tout commencé , et toujours bien : 
c'est une vérité qu'on ne s'auroit trop 
répéter* 

Les langues ont été des méthodes 
exactes , tant qu'on n'a parlé que des 
choses relatives aux besoins de pre- 
mière nécessité. Car s'il arrivoit alors 
de supposer dans une analyse ce qui 
n*y devoit pas être , Texpérience ne 
pouvoit manquer d^les faire appercc- 
Yoir. On corrigeoit donc ses erreurs , j 
et on parîoit mieux. 

A la vérité , les langues étoient alors 
très -bornées ; mais il ne faut pas 
croire que , pour être bornées, elles 
«n fusaient plus mal faites: il se pour- 



La Logique. 137 
roit que le.i nôtres le fussent moins 
bien. En effet , les langues ns sont pas 
exPiCte's ,pnrce qu'elles parlent de beau- 
coup de choses ay«c beaucoup (le con- 
fusion, mais parce qu'ciies parlent avec 
clarté , quoique d'un petit nombre. 

Si, en voulant les perfeclionner , 
fen avoit pu continuer comme on ayoit 
coriiimence' , on n'auroit cherché de 
nouveauxmotidansranalogiequelors- 
qu'iTiieanalyse bien faite auroit eu en 
cfiei; donné de nouvelles idées ; et les 
langues touiours exactes auraient été 
phis étendues. 

Mais celane se pou voit pas. Comme 
les hommes anaîysoient sans le savoir , 
ils ne remarquoient pas que s'ils avoient 
des idée5 exactes, ils les devoientuni- 
quemenî: à l'ancilyse. lis n« connois- 
soient donc pas toute l'importance de 
cette méthode.et ils anal vsoient moins, 
à mesure que le besoin d'analyser se 
faisoit moins sentir. 

Or , quand on se fut assuré desatis- 
faire aux besoins de première nécessité, 



X 3 



Î38 Là liOGÏQUE* 

on s en lit de moins nécessaires : d& 
ceux-îa on pa^sa à de moins nëccs- 
sa.ires encore, et l'ont vint par degre's, 
à se faire des besoins de pure curiosité, 
des besoins d'opinion , cnlin des be- 
soins inutiles , et tous plus frivoles les 
uns que les autres. 

Alors on sentit tous les jours moins 
la ne'cessité d'analj S3r : bientôt on no 
sentit plus que le désir de parler, et 
on parla avant d'avoir des idées de ce 
qu on voulcit dire. Ce n'e'toit plus le ' 
temps où les jugcmens se mettoient na- 
turellement a Fëpreuve de Texpé- 
rience. On avoitpas le méxiie intérêt 
à s'assurersi les chosesdcnt onjugeoit, 
e'toieni telles qu'on l'avoit suppose'. On 
aimoit à le croire sans examen ; et un 
jugemeni dont on s'ëtoit fait une ha- 
bitude , devenoit une opinion dont on 
iiedoutoit plus. Ces méprises dévoient 
être fréquentes , parce que les choses 
dont on jugeoit , n'avoient pas été ob- 
servées, et que souvent elles ne pou--» 
voient pas l'être, 



La L o g I q u e. 139 
Alors un ].M'emier jugement faux 
en fit porter un second , et bientôt oa 
en fit sans nombre. L'analogie con- 
duisit d'erreurs en erreurs , pa.rce 
qu'on ëioit conse'quent. 

Voila ce qui es arrive aux pliiloso- 
phes mêmes. 11 n'y a pas iong-tenis 
qu'ils ont appris 1 cinalyse; encore n'eu 
savent-ils faire usa^e aue dans les ma- 
the'mayiques, dans la physique et dans 
la chiinie. Au moins ii,en connois-je 
pas qui aient su l'cippliquer aux idées, 
de toutes espèces. Aussi aucun d'eux 
n'a-L-il imagine' d^^ considérer les lan- 
gues comme autant de méthodes ana- 
lytiques. 

. Les îa.ngues étoient donc devenues 
des méthodes bien de'fectueuses. Ce- 
pendant le commerce approchoit les 
peuples^ qiâechangeoienten quelque 
sorte leurs opinions et leurs préjuges ^ 
comme les productions de leur sol et 
de leur industrie. Les lan ç^ues se con- 
fondoient , et l'analogie ne pouyoit 
plu5 guider l'esprit dans l'acception de^^ 



Î4^ t A L O G I Q U E. 

mots. L'art de raisonner parut donc 
ignore : on eât dit qu'il n etoit plus 
possible de Tapprendre, 

Cependant , si les hommes av oient 
d'abord été places , par leur nature , 
dans le chemin des de'couvertes , ils 
pou voient par hazard s'y retrouver en- 
core quelquefois : mais ils s'y rètrou- 
voient smis lereconnoître, parce qu'ils 
ïie Favoient jamais étudié; et ils s'ëga- 
roient de nouteàu. 

Aussi a-t-on fai t pe ndant des siècles 
de vaÎMS efforts pour découvrir les rè- 
gles de Tart de raisonner. On nesaycit 
où les prendre , et on les cherchoit 
dans le mécanisme du discours ; méca- 
Bisme qui kiissoit subsister tous les vi- 
ces des lanc:ues. 

Pour les trouver , il n'y avoît qu'un 
moyen ; c'étoit d'observer notre ma~ 
nière de concevoir, et de Téudier 
dans les facultés dont notre nature nous 
H doués. Il falloit remarquer que le« 
langues ne sont, dansle vrai . que de» 
méthodes analytiques; méthode* fort 



La Logique. 14? 

défectueuses aujourd'hui, mais qui ont 
été exactes , et qui pourroient l'être 
encore. On ne l'a pas vu , parce que 
n'ayant pas remar qu e combien les mots 
nous sont ne'cessaires pour nous faire 
des idées de toutes esDeces, on a cru 
qu'ils n'avoient d'autre avantage que 
d'être un 111 oyen de nous communiqu er 
nos pensées, Dailkurs , comme a bien 
des égards les langues ont paru arbi- 
traires aux gramma.iriens et aux pliilc- 
sophes , il est arrivé qu'on a supposa 
qu'elles n'ont pour règles que le ca- 
price de l'usage; c'est-à-dire ^ que sou- 
*vent elles n'en ont point : or , toute 
méthode en a toujours et doit en avoir ^ 
Il nô faut donc pas s'étonner si jusqu'à 
présent personne n'a soupçonné les lan- 
gues d'être autant deniéthodes anal}^- 
tiques. ( Cours d'étude , Graminaire , 
les huit premiers chapitres de la pre- 
mière partie. ) 



•■"•MaHll 



142 La L(>g,iqu 



E. 



C II A P I T R E I V. 

i?e U influence des lancrues. 



d - - —'o 



JL uisQUE les langues, formées à rae- 
5ure quenous an(ilysonS3>ont devenues 
autant de méthodes analytiques , ou 
conçoit qu'il nous est naturel de pen- 
ser d'après les habitudes qu'elles nous 
ont fait prendre. -Nous pensons par 
elles; règles de nosjugemens, elles 
font nos connoissances , nos opinions , 
nos pre'jup^cs : ^nv^^i mot^ elles font 
en ce genre tout le bien et tout le mal. 
Telle est leur influence , et la chose 
ne pou voit pas arriver autrement. 

E j les nous égarent, parce, qu e ce son t 
des niGihodes imparloites: maispuis- 
€{ue ce sont de? me'thodes , elles ne sont 
pas imparftdtes à tous égards , et elles 
nous conduisent bien quelquefois. Il 
n'est personne qui , avec le seul secours 
des hii!;)iiudcs contractées dan^ sa laii-- 



La Logiqite. 14V 
j;iie, ne soit capable de faire quelques 
tons raisonnemens. C'est même ainsi 
que nous avons tous commencé^ et 
l'on voit souvent des hommes sans 
élude , raisonner mieux que d'autres 
qui ont beaucop étudié. 

On desireroit que les philosophes 
eussent présidé à la formation des lan- 
gues ; et on croit qu'elles auroient été 
mieux faites. Il faudrcit donc que ca 
fussent d'autres philosophes que ceux 
que nous connoissons. Il est vrai qu'en- 
Kiathématiqnes y on parle avec préci-> 
«^ion, parce que l'algèbre, ouvrage du 
génie , est^un langage qu'on ne pouvoit 
pas mal fai];e. Il est vrai encore que 
quelcpaes parties de laphysique et de 
la chimie ont été traitées avec la même 
précision par un petit nombre d'excel- 
iens esprits faits pour bien observer. 
D'ailleurs , je ne vois pas qi^e les lan~* 
; gués des sciences aien aucun avanta- 
ge. Elles entres mêmes défauts vqueles 
autres , et de plus grands encore. Ou 
les parle tout aus^i souyent sans riea 



144 L A L o *© I Q tr E. 

dire : souvent encore on «ne les parle? 
que pour dire des absurditë.s ; et, en 
gênerai, il ne paroît pa? qu'on les parle 
avec le dessein de se fliire entendre. 

Jeconjecture que les premières lan- 
gues vulgaires ont été les plus propres 
au raisonnement : car la nature , qui 
présidoit à leur formation , avoit au 
moins, bien commencé. L^ génération 
des idées et des facultés deramedevoit 
être sensible dans ces langues , où la 
première acception d'un mot étoitcon- 
jaue , et où l'analogie donnoit toutes 
les autres.On retrou voit dansiesnotiis 
des idées qui échapoient aux sens , les 
noms mêmes des idées sensibles d'où 
elles viennent ; et au lieu de les voir 
comme des noms propres de ces idées, 
on les voyoit comme des expressions 
figurées qui en montroient l'origine. 
Alors ,par exemple , on ne demandoit 
pas si le mot substance signifie autre 
chose qxnd ce qui e^t dessous ; siie mot 
pensée signifie autre clios.e que peser y 
balancer, comparer. Eu un mot, on 



^ aimagmoit 



La Logique. i45 

ii'iniagînoît pas de faire les questions 
que font aujourd'hui les métaj»hysi- 
ciens : les langues* qui répondoient 
d'avance à toutes ^ ne permettoient 
pas de les faire ^ et l'on ji'avoît point 
encore de mauvaise métaphysique. 

La bonne métaphysique a commencé 
avant les langues; et c'est à elle qu'elles 
doivent tout ce qu'elles ont de mieux. 
Mais cette métaphysique étoit alors 
moins une science qu'un instinct. C'étoit 
la nature qui conduisoit les hommes à' 
leur insu 5 et la métaphysique n'est de- 
venue science, que lorsqu'elle a cessé 
d'être bonne. 

Une langue seroit bien supérieure ^ 
si le peuple qui la fait , cultivoit les 
arts et les sciences sans rien emprunter 
d^'aucun autre 2 car l'anal"gie , dans 
cette langue, montreroit senbiblement 
le progrès des connoissanccs , et l'on. 

1 îi'auroit pas besoin d'e^n chercher l'his- 
toire ailleurs. Ce seroit là une langue 
•vraiment savante , et elle le seroit seule. 

j Mais quand elles sont des ramas de 

N 



a46 La L o g i q v e* 
plusieurs langues étrangères les unes 
aux autres ^ elles confondent tout t 
l'analogi e ne peut jdIus faire appercevoir^ 
dans les différentes acceptions des mots ^ 
l'origine et la génération des connois- 
sances : nous ne savons plus mettre d@ 
la précision dans nos discours , nous 
n'y songeons pas ; nous faisons des 
questions au hasard | nous y répondons 
de même} nous abusons continuelle- 
ment des mots^ et il n'y a point d'opi- 
. nions extravagantes qui ne trouvent 
des partisans. 

Ce sont les philosophes qui ont 
amené les choses à ce point de dé- 
sordre. Ils ont d'autant plus mal parlé, 
qu'ils ont voulu parler de tout : ils ont 
d'autant plus mal parlé, que lorsqu'il 
leur arrivoit de penser comme tout le 
monde , chacun d'eux vouloit parôître 
avoir une façon de penser qui ne fût 
qu'à lui. Subtils , singuliers , vision- 
naires, inintelligibles, souvent ils sem- 
bloient craindre de n'être pas assez 
©bscurS| et iUaffe et oient de couvrir 



La LoGiQtri; 147 

d'un voile leurs connoissances vraies 
ou prétendues. Aussi la langue de la 
philosophie n'a-t-elîe été qu'un jargon 
pendant plusieurs siècles. 

Enfin , ce jargon a été banni des 
sciences* Il a été banni, dîs-je, mais 
il ne s'est pas banni lui-même : il y 
cher '"lie toujours un asyle , en se dé- 
guj antsousde nouvelles formes, et les 
meilleurs esprits ont bien de la peiiie 
à lui fermer toute entrée. Mais enfia 
les sciences ont fait des progrès, parce 
que les philosophes ont mieux observé^ 
et qu'ils ont mis dans leur langage la 
précision et l'exactitude qu'ils avoient 
mise dans leurs observations. Ils ont 
donc corrigé la langue à bien des 
égards, et l'on a mieux raisonné. C'est 
ainsi que Part de raisonner à suivi 
toutes les variations du langage , et c'est 
ce qui de voit arriver. ( Cours d^ étude m 
Hist* anc* liv» III ^ cJiap. XXVI* 
Hht, mod. ^ Ih^ VIII et IX y chap» 
VIII ^ IX et suiç. enfin /zV. dernier* ) 

N a 



i48 La Logique. 

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C H A P I t H'É^^'^V. 

Considérations sur les i^Jées abstraites 
et générales , ou comment If art de 
raisonner ^^è' réduit à une langue 

bien faite* 

i\\ 

X^E5 idées i?énérales dont nous avons 
c-X|)liqué la formation , font partie de 
l'idée totale de chacun des individus 
auxquels elles conviennent ; et on les 
considère ^ par cette raison , comme au- 
tant d'idées partielles. Celle è!' homme ^ 
par exemple, fait partie des idées to- 
tales de Pierre et de Paul , puisque nous 
4a trouvons également dans Pierre et; 
dans Paul. 

Il n'y a point d'komrae en généraL 
Cette idée partielle n'a donc point def 
réalité hors de nous 5 mais elle eri a 
une dans notre esprit, où elle existe 
séparément des idées totales ou indivis 
dueiies dont elle fait partie. 



La Logique. 349 

Elle n'a une réalité dans notre es- 
prit:, que parce que nous là considérons 
comme séparée de chaque idée indi- 
viduelle ; et par cette raison nous la 
nommons abstraite ; car abstrait ne 
signifie autre chose que séparé. 

Toutes les idées générales sont donc 
autant d'idées abstraites ; et vous voyez 
que nous ne les formons qu'en prenant 
dans chaque idée individuelle ce qiii 
est commun à tontes. 

Mais y qu'est-ce au fond que la réalité 
j^u'uneidée générale et abstraite a dans 
notre esprit ? Ce n'est qu'un nom 5 ou 
si elle est quelque autre chose , elle 
cesse nécessairement d'être abstraite et 
générale. 

Quand, par exeiuple , je pense à 
homme ^ je puis ne considérer dans co 
mot qu'une dénomination coianitine ; 
auquel cas il est bien évident que mon 
idée est en quelque sorte circonscrite 
dans ce nom , qu'elle ne s'étend à rien 
au-delà, et que par conséquent elle 
n'est que ce nom même» 

N 3 



i5o La L o o r ç u e 

Si, au contraire j en pensant à homme^ 
je considère dans ce mot quelque autre 
chose qu'une dénomination , c'est qu'en I 
effet je me représente un Iiomms 5 et 
un iioniuie dans mon esprit comme 
dan. la nature , ne sauroit être Thomme 
abstrait et général. 

Lea idées abstraites ne sont donc qua 
des dénominations. Si nous voulions f 
absolument y supposer autre chose ^ 
nous ressemblerions à un peintre qui _ 
s'obslineroit à vouloir peindre l'homme 
en général , et qui cependant ne pein- 
droit jamais que des individus. 

Cette observation sur les idées abs- 
traites et générales , démontre que leur , 
clarté et leur précision dépendent uni- 
quement de l'ordre dans lequel nous 
avons fait les dénominations des classes J 
et que par conséquent pour déterminer 
ces sortes d'idées j il n'y a qu^m moyen^ , 
c'est de bien faire la langue. -r 

Elle confirme ce que nous ayons déjà , 
démontré 5 combien les mots nous sont 
îiécessaires ; car si nous n'avions poini . 



La L o o I q u e.^ i5i 

c?e dénominations ^ nous n'aurions point 
d'iclées abstraites ; si nous n'avions point 
cl^idées abstraites^ nous n'aurions ni 
genres, ni espèces; et* si nous n'avions 
Tii genres, ni espèces, nous ^ ne pour- 
rions raisonner sur rien. Or , si nous 
ne raisonnons qu'avec le secours âe 
ces dénominations, c'est une nouvelle 
preuve que nous ne raisonnons bien 
on mal que parce que notre langue est 
bien ou mal faite. L'analyse ne nous 
iipprèndra donc à raisonner, qii'aulant 
qu'en nous apprenant à déterminer les 
I idées abstraites et générales, elle nous 
apprendra à bien faire notre langue 5 
€t tout i'art de raisonner se réduit à 
l'art de bien parler. 

Parler , raisonner, se faire des idée* 
générales ou abstraites , c'est donc au 
fond la même chose 5 et cette vérité, 
toute simple qu'elle est^ pour roi t passer 
pour une découverte* Certainement on 
ne s'en est pas douté 2 il le paroi t à la 
manière dont on parle et dont on rai- 
sonne } il le paroît à l'abus qii'on fait 



i52i La L o g ï q tt e* 

des idées générales ; il le paroi t eiifia 
aux fUfficultés que croient trouver à 
concevoir des idées abstraites ceux qui \ 
en trouvent si peu à parler! 

L'art de raisonner ne se réduit à une 
langue bien faite , que parce que l'ordre 
dans nos idées n'est lui-même que la 
subordination qui est entre les nom$ 
donnés aux genres et aux espèces ; et 
puisque nous n'avons de nouvelles idées 
que parce que nous formons de nouvelles 
clauses y ilest évident que nous ne déter- 
ininerons les idées qu'âutanVque nous 
âétërminerbns les classes ^êmps. Alors 
înous raisonnerons bien , parce que 
Panàlogie nous conduira dans nos iu-i 
geinens comme dans l'iatelligence des 
mots*. 

Convaincus que les classes ne sont 
qiié dés dénominations I nous n'imagi- 
nerons pas de supposer qu'il existe dans 
la, nature des genres et des espèces , et 
xiqus ne verrons dans ces mots * genres 
et espèces , qir une manière de dlasser \^^ 
clioses suivant les rapports qu'elles ôiit 



"feî 



La Locîqu e. i53 

à nous et eritr'elleb. N<>u> rt connoîtrons 
que iK^usiie pouvons dé< ouvrir que ces 
rapports ^ et nous ne croirons pas pou- 
voir dire ce qu'c lies sont. Nous évi- 
terons par conséquent bien deserr' urs. 

Si nous remarquons que toutes ces, 
classes ne nous sont nécessajres que 
parce que iiousavons besoin y pour nous 
îaire des idées diblînetes y de décoiu- 
, es objets qu(>nous vouions etu- 

oier 5 nous reconnoitrons non -'seu-^ 
lement la limitation de notre esprit* 
nous verrons encore où en sont les 
bornes I et nous ne songerons point à 
les franchir. Nous ne nous ptrdrons pas 
dans de vaines questions : au lieu de 
cKercher ce que nous ne pouvons pas 
trouver, nous trouverons ce qui sera à 
210 tre portée. 11 ne faudra pour ct la que 
se faire des idées exactes; ce que nous 
saurons toujours 5 quand nous saurons 
nous servir des mots. 

Or , nous*^ saurons nous servir des 
mots , lorc^qu'au lieu d'y chercher des 
essences que nous n'avons pas pu y 



i54 La Logique, 

mettre , nous n'y chercherons que c@ j 
que nous y avons misj les rapports des \ 
choses à nous j et ceux qu'elles out j 
€nîr'eiles. l 

Nous saurons nous en servir, lorsque | 
les considérant relativement à la limi- 
tation de notre esprit, nous ne les re- 
garderons que comme un moyen don^ 
jioiu avons besoin ppur penser- Alors 
nous senlirionis qùe««la plus grande ana- 
logie en doit déterminer le choix ^ 
qu'elle en doit déterminer toutes les 
acceptions ^ et nous bornerions né- 
cessairement le nombre des mots au 
nombre dov»t nous aurions besoin, Noua 
ne nous égarerions plus parmi des dis- , 
tinc'aons frivoles, des divisions, des 
sous-divisions sans fin , et des mots , 
étrangers qui deviennent barbare^ dans 
notre langue. 

JEnfîn , nous saurons nous servir des 
mots , lorsque l'analyse nous aura fait 
contracter l'habluide d'en chercher la 
première acception dans leur premier 
emploi, et toutes les autres dans Tana- 
lo2ie. 



La Logique. i55 

C*est à cette analyse seule que nous 
devons le pouvoir d'abstraire et de 
généraliser. Elle fait donc les langue*. ; 
elle nous donne donc de5 idées exactes 
de toutes espèces. En un mot, c'est par 
elle que nous devenons capables de 
créer les arts et les sciences. Disons 
mieux 5 c'est elle qui les a créés» Elle 
a fait toutes les découvertes , et nous 
"n'avons eu qu'à la suivre. L'imaoî- 
nation 5 à laquelle on attribue tous les 
lalens, ne seroit rien i.ans l'analyse. 

Elle ne seroit rien ! je nie trompe : 
elle seroit une source d'opinions , de 
préjugés , d'erreurs 5 et nous ne ferions 
que des rêves extravagans, si l'arialvse 
• me la régloit pas quelquefois. En cffet^ 
les écrivains qui n'ont que de l'imagi- 
»«iation , font-ils autre chose ? 

La route que l'analyse nous trace ^ 
•est marquée par une suite d'observations 
bien faites 5 et nous y marchons d'un 
pas assuré ^ parce que nous savons 
toujours où nous sommes ^ et que nous 
voyous toujours où nous ailons, D'ail^ 



i56 La L o c I q r :e; 

leurs f Partalyse nous aide de tout c© 
qui peut nou.s être de quelques secours» 
Notre esprit si foible par lui-même ^ 
trouve en elle des leviers de toutes 
espèces ^ et il obberve les phénomènes 
de la nature , en quelque sorte ^ avec 
la même facilité que s'il les régloit 
lui-même. 

Mais , pour bien juger de ce qu(5 
nous lui devons, il la faut bien coiv- 
noître ^ autrement son ouvrage noua 
paroi tra celui de l'imagination . Parce 
que les idées que nous nommons abs- 
traites , cessent de tomber sous les sens, 
nous croirons qu'elles n'en vicnnertt 
pas ; et parce qu'alors nous ne verrons 
pas ce qu'elles peuvent avoir de commun 
avec nos sensations, nous nous imagî* 
neroîis qu'elles sont quelqu'autre chose, 
Préoccupés de cette erreur, nous nous 
aveuglerons sur leur origine et leur géné- 
ration : il nous sera impossible de voirc€ 
qu'( lies sont, et cependant nous croirons 
le Voir : nous n'aurons que des visions. 
Tantôt les idées seront des êtres qui ontj 

par 



La Logique. î5t 

pnr riix - mêmes, une existence dans 
l\inie , des êtres innés ^ ou àes êtres 
ajoutés successivement au sien 5 d'au- 
tres fois j ce seront des êtres qui li^exis- 
s^ tenl qu'en DJeu ^ et que nous ne voyons 
qu'en lui. De pareils rêves nous écar- 
teront nécessairenient du chemin des 
Cjécouvfrtes, et nous n'irons plus que 
p d'eirreur en erreur. Voilà cependant les 
. - systèmes que fait l'imagination : quand 
t une fois nous les avons adoptés ^ il ne 
»j nous est plus possible d'avoir une langue 
_ bien faite ; et nous sommes condamnés 
à raisonner presque toujours mal j parce 
que nous raisonnons mal sur les facultés 
•, de notre esprit. 

^ Ce n'est pas ainsi que les hommes ^ 
comme nous l'avons remarqué ^ se con- 
duisoient ausortir des mains de l'auteur 
de la nature. Quoiqu'alors ils cherchas- 
sent sans savoir te qu'ils cher choient, ils 
cherchoient bien ^ et ils trouvoient sou- 
vent, sans ^^appercevoir qu'ils avoient 
cherché. C'est que les besoins que l'au- 
teur de la nature leur avoit donnés ^ et 

O 



i58 La Logique* 
les circonstances où itles avoît placés^' 
ies^ fôr(^oièiît à observer , et les aver- 
tissoinr souvent <i^ ije jpas imagifier» 
L'analyse qui fiûsoit la langue 5 la faisoit 
bien, parce c|vi^eUe déterminoit tou- 
j(mrs le sens, des mots 5 et la langue ^^ 
qui n'éîoit pas étendue, mais qui étoit 
bien faite, condui:;oit aux découvertes 
les plus nécessaires. Malheureusement 
les hommes ne savoîent pas observer 
comment ils s'instruisoient. On dirolt 
qu'ils ne sont capables de bien faire quQ 
ce qu'ils font à leur insu 5 et les philo- 
sophes, qui auroient du chercher avec 
plus de lumière , ont ch« rché souvent 
pour ne rien trouver, ou pour s'égarer. 
( Cours d^ étude f Art de penser ^part^ 
11^ ch. V. ) 



tmmmmmmttmmmtfmmmmmm'mÊrM^ 



La L o g I q tt e. i5() 



CHAPITRE VI. 

Combien se trompent ceux qui regar^ 
dent les définitions comme U unique 
moyen de rem.édier aux abus du 
langage» 

Xjes vices des langues sont sensibles ^ 
sur-tout dans les mots dont l'acception 
n^est pas déterminée ^ ou qui n'ont pag 
^e sens. On a voulu y remédier; et parce 
qu'il y a des mots qu'on peut définir ^ 
on a dit ^ il les faut définir tous. En con- 
séquence 9 les définitions ont été regar- 
dées comme la base de l'art de raisonner» 
Un triangle est une surface termi^ 
née par trois lignes* Voilà une défini- 
tion. Si ell'.- donne du triani>le une idée « 
sans laquelle il seroit impossible d'en 
déterminer les propriétés ^c'est que pour 
^ découvrir lus propriétés d'une chose 5 il 
' la faur analyser ^ et que pour l'analyser y 
^ il la faut voir. De pareilles définitions 

O % 



î6o La L o g I qu e, 

montrent donc les choses qu^oa se pro- 
pose d^analyser , et c^est tout ce qu^elles 
foîit* Nos sçnsnous montrentéealerneiit 
leSiC/j^l^ts sensibles 9 et nous les analy- 
sions , quoique nous ne puissions pas les 
définir. La n<^*cessité de définir n'est donc 
que iâ nécessité ie voir le^s çlioses sur 
lesquelles pn yeut raisonner ; et 31 Von 
peut voir sans définir , les définitions de- 
viennent iautiies : c'est le cas le plus 
ordinaire, fn'ih -> 

Sfius doutô que pour étudier une 
chose , il fout qjLie je levxQiej mai|i,qui|,nd 
je la vois;, jtô^^V>aiq.^'^À'^maJiKs^^,,ïiQi's 
donc que je découvre les prc^p^i^tps 4' une 

surface terminée, p^r,t^W ^^-ig^^^^j c^est 
Panalyse seule qui est le principe de mes 
découvertes, siPon veut des principes 5 
et cette définition ne fait que me mon- 
trer le triangle qui est l'objet de mes 
recherches , comme mes sens me mon- 
trent les objets sensibles, Q'ie siguine 
donc ce lansa^e : Les dé/î/titions sont 
des pri/icipes^' H simili fie qu'il iant com- 
mencer par voiries choses pour les élu* 



La Logique. i6î 

dicr y et qu'il les faut voir telles qu\4les 
sont. Il ne signifie que cela , et cepen- 
dant on croit dire qu* Ique chose de plus. 

Principe est synoiiy me de commence^ 
ment ^ et c'est dans cette sigriification 
qu'on l'a d'abord employé; Jiiais ensuite 
àforce d'en faire usage , on s'en est servi 
par habitude , machinalement, sans y at- 
tacher d'idées, et l'on à f^udes pYincipes 
qui ne sont le commencement de rien . 

Je dirai que nos sens sont le principe 
de nos cdiinoissances , parce que c'est 
aux sens qu'elles commencent , et je 
dirai une chose qui s'entend. Il n'en sera 
pas de même si je dis , \^une surface 
termin ée par trois lign es est leptin cipe 
de toutes les propriétés du triangle ^, 
parce' que toutes les propriétés du 
triangle cofnmencemt à une surface tùr>* 
minée pa,r trois lignes 5 car j'ai me rots 
autant dire , que toutes les propriétés 
d' une surf ace terminée par trois lignes ^ 
commencent aune surface terminée par 
trois lignes i^w \\i\ mot , cette défini- 
tion ue m'apppraxid rien ; elle ne fait quQ 

O 3 



î6a La Logique»' 
xne moîîtref; une chose que jcco.nnols^ 
et dont i'aiîalyse peut seule aie décou- 
vrir les propriétés. 

Les définitions se bornent donc à mon- 
trer les choses 5 msis elle ne les éclai- 
rent pas toujours d'une lutaière égale. 
JL^anie est une suhstajicci^qui sent^ est 
une définition qui montre i'ame bien iin- 
parfaitement^à tous ceux à qui PanaLyse 
n'a pas appris que toutes ses facultés ne 
sont ^ dans le principe ou dans le com- 
mencement ^ que la faculté de sentir, Co 
n'est donc pas |var une pareille d飫ii- 
îion qu'il faudroit commencera Iraiter 
4e l'âme; c^r, quoique toutes sqs facul- 
tés ne soient, dans le principe, que ^eu- 
tir j cette vérité n'est pas un principe ou 
un consmencement pour nous , si ^ au 
lieu d'être une première connoissance ^ 
elle est une dernière» Or elle est une der- 
nière , puisqu'elle est un résultat donné 
par l'analyse. 

Prévenus qu'il faut tout définir , les 
géomètres font souvent de vains efforts ^ 
et cherchent de§ définitions qu'ils iia 



La L o g I q 17 je, i63 

trouvent pas. Telle est;, {mr exemple , 
celle de la ligne droite 5 car dire avec eux 
qu'elle est la plus courte d' an p^int àua 
autre y ce ii'^sl; paa la ^£ïiref '{^é^^itéhre , 
c'est supposer (|a'un^ la ^édïMîoîi. Or, 
dans leur lang^gê^y^ikî^lfôâiiitW^ 
un prmcipe , elle he^ doit? ^àv^'" au pp oser 
queclachosesoit coniîu :'. Voilà un éciièil' 
où échouent tous les faiseurs d'éiétiiens^' 
au grand scandale de quelques géoriiètres' 
qui se plaignent qu?on n'ait pas encoté^ 
donné une bonne définiticinT de la ligné 
ciroite , et qui semblent ignorer^qu'on né* 
doit pas définir ce qui estindéfinissablé.^ 
Mais si les déiinitions se bc^rnent à nous 
montrer les choses , qu'impo^Hè que ce 
€oit avant que nous îes connoissions ou 
seulement après ? Il me semble que le 
point essentiel est de le connoître. 

Or 5 on seroit convaincu que l'unique 
moyen de les connoître est de les analy- 
ser, si on avoit remarqué que les meil- 
leures définitions ne sont que des ana- 
lyses. Celle du triangle , par exemple , 
«a est une 5 car certainement j pour dire 






264 La Logique* 

qu'il est une surface terminée par îroîs 
lignes, ii a faliu observer' Pun 'après 
l'autre les côtés de cette figure ^J^^fet les 
compter. II est vrai que tètte ^à^n'âHj^àe 
se fait en quelque sorte du prerttier Co\ip y 
parce que nous comptons promptenieiit 
jusqu'à trois. Mais un enfant ne comp- 
teroit pas aussi vîte , et cependant il àna- 
lyseroit le triangle aussi bien que'ndtis. 
Il ranalyseroit lentement jCofiiiîiè' noirs- 
mêmes 5 après avoir compté léntfeinènt , 
BOUS ferions la définition ôU l'inalvse 
d'une figure d'un grand nombre de côtés. 

Ne disons pas qu'il faut dàriàrioâ' re- 
cherchés airoii* 'pour pririàîVjes dés déiî- 
iiitions : dï^t>ris ' plus ^SîHiblenlèfft 'qli'it 
faut bien Cëm%iéhcer y c'est-à-dire 5 Voîi^- 
li^s choses telles qu'elles s6nt 5 et ajou- 
tons que j pour les voir âîrisi , il fuut 
toujours commencer par des analyses. 

En nous exprimant de la sorte ,11 ous' 
parlerons avec plus de précision, 'e'É^ 
nous n'aurons pas la peine de chercher 
des définitions qu'on ne tro^ivë pas. Nous 
saurons^ par exemple; que' jiQiu' çoà* 



La Logique^ i65 

iioître la ligne droite , il n'est point du 
tout nécessaire de la définir à ia maiiièro 
des géomètres , et qu'il suflxid'ob.^erver 
comment nous en aypiis ac{|ui>i*idée. 

Parce que la pcomélri^^ t^st une 
science qu'on nomme exacte • ou a cru 
que, pour bien traiter toutes, Iç;? autres 
sciences* il n'y ayoit ou'^ contrefaire 
les péomètres ; 'et la m^uiQ de dé£uir à 
leur manière est devenue Iq. manie de 
tous les philosophes^ ou de ,ceux qui se 
donnent pour te Is^ Ouvrez iiij xliition- 
naire de langue, you^ vepez qu'à cha- 
que article on veut fttire dtjsd^fi^^j tiens 
et qu'on y réussit mal. Les meilleures 
supposent j comme celle de la ligne 
droite , que la signification des mots 
est connue ; ou si elles ne supposent rien j 
on ne les entend pas. 

Ou nos idées sont simples ^ ou elles 
sont composées. Si elles sont simples ^ 
on ne les définira pas : un géomètre le 
tenteroit inutilement ; il véchoueroit 
comme à la ligne droite. Mais quoi- 
qu'elles ne puissent pas être définies, 



i56 La Logique. 

Tanalyse nous montrera toujours com- 
ment mous les avons acquises , parce 
qu'elle montrv^ra d'où elles viennent ^ 
et comment elles nous viennent'. 

Si une idée est composée , c^est en- 
core à l'analyse seule à la faire cohnoî- 
tre , parce qu'elle peut seule , en la de- 
composant ^ nous en montrer toutes les 
idéespartielles. Ainsi, quellesque soient 
nos idées y il n'appartient qu'àl'analyse 
de les déterminer d'une manière claire 
et précise. 

Cependant il restera toujours des idées 
qu'on ne déterminera point, ou qu'au 
moins on ne pourra pas déterminer au 
gré de tout le monde. C'est que les hom- 
mes n'ayant pu s'accorder à les compo- 
ser chacun de la même marnère, elles 
sont nécessairement indéterminées} tell© 
est, par exemple, celle que nous dési- 
gnons par le mot esprit. Mais quoique 
l'analyse ne puissse pas déterminer ce 
que nous entendons par un mot que nous 
îi'entendons pas tous de la même ma- 
nière , eil^ déterminera cependant tôuS 



La L o g I q u e. 167 
ce qu'il est possible d'entendre par ce 
mot, sans enipeclier néanmoins que 
chacun n'entende ce qu'il veut , comme 
cela nrrÎYC ; c'est-â-dire, qu'il lui sera 
plus facile de corriger la langue que de 
nous corriger nous-mêmes» , 

Pvîaisenfin^ c'est elle seule qui corrî-^ 
gcratoutce qui peut être corrigé, parce 
que c'est elle seule qui peut faire coii- 
Tioître la génération de toutes nos idées. 
Aussi les pîiilosoplies se sont-ils prodi- 
gieusement égarés , lorsqu'ils ont aban- 
donné l'analyse , et qu'ils ont cru y sup- 
pléer par des définitions. Ils se sont 
d'autant plus égarés , qu'ils r'ont pas su 
donner encore une bonne définition de 
l'analyse même. Aux efforts qu'ils font 
pour expliquer cette méthode, on di- 
roit qu'il y a bien du mystère à décom-^ 
poser un en toutes ces parties, et aie re- 
composer; cependant il suffit d'observer 
successivement et avec ordre. Voyez 
dans l'Encyclopédie , le mot analyse» 

C'est la synthèse qui a amené la 
macie des définitions} cette méthode» 



3 68 La X.OGÎQUE. 
téinébreuse qui commence toujours par 
où il faut finir ^ et que cependant on 
appelle méthode de doctrine* 

Je n'en donneraî pasunc notion plus 
précise^ soit parce que je ne la com- 
prends pas ^ soit parce qu'il n'est pas 
possible de la comprendre. Elle éc^xappe 
d'autant plus 5 qu'elle prend tous les ca- 
ractères des esprits qui veulent l'em- 
ployer , et sur - tout ceux des esprits 
faux. Voici comment un écrivain cé- 
lèbre s'explique à ce sujet. Enfin ^ dit- 
il^ ces deux niétliodes ( L'analyse et la 
syntîièse ) ne diffèrent que comme le 
chemin qu'ion fait en montant d^iniQ 
njalléeen une montagne et celui qu^ort 
fait en desendant de la inontagne 
dan^la "v allée, { "^ ) A ce langage ^ je 
vois seulement que ce sorJ-là deux mé- 
thodes contraires ^ et que si l'une est 
bonne , l'autre est mauvaise. En effet ^ 
on ne peut aller que du connu à l'in- 



( * )La Logique, ouT^irt depçnser, part. IV* 
cliapit.II. 

connu* 



La h o g 1 q V e. 169 

connu. Or, si Piiiconnu est sur la 
montagne, ce ne sera pas eu descendant 
qu'on y arrivera 5 et s'il est dans la 
vallée ^. ce ne s^era pas en montant. 
Il ne peut donc pas y avoir deux chemins 
contraires pour yarriver. De pareilles 
Gpiuionô iie lîtériteat pas une critique 
plus sërieuse. ( Cours d^ élude y Art de 
penser y part. I y chap, ZÂ. ) 

jQ 11 suppose que le propre de la syn- 
tlièie est de composer nosidees^ et que 
le propriûvde l'analyseest de lesdécom^ 
poser. Voilà pourquoi Fauteur de la 
logique croit les faire connoître , lors- 
qu'il dilcjue l'une conduit de la vallée 
sur la montagne , et l'autre de la mon- 
tagne dansla vallée. Mais qu'on raisonne 
bien ou mal , il faut nécessairement que 
l'esprit monte et descende tour-à-tour ^ 
on pour parler plus simplement y il lui 
est essentiel de composer comme de dé- 
composer, parce qu'une suite de rai- 
sonnemens Ji'est et ne peut être qu'une 
suite de compositions et de décom- 
positions. 11 apparlicnt donc à la 

P 



570 La L o ci que. 
synthèse de décomposer comme d« 
composer^ et il appartient à Panalyse j 
de composer comme de décoiifiposer, 
îl seroit absurde d'imaginer que ces 
deux choses s'excluent, et qu'on pour- 
roit raisonner en s intercijsant a son 
clioîx toute couiposîtion ou toute dé- 
composition .En quoi donc diffèrent ces^ 
4.eux méthodes ? Eiii . ce que l'analyse 
commence toujours bien ^ et que la | 
svnîlièse commence touîoursmal. Celle- 
làj sans affecter Tordre , en a îiatiirel-^ 
lement , parce qu'elle est la méthode ; 
de la nature ; celle-ci qui ne çonnoît 
pas l'ordre naturel ^ parce qu'elle estla 
méthode des philosophes 9 en af£eç|§ 
beaucoup , pour fatiguer l'esprit sans 
l'éclairer. En un mot ^ la vraie ana* 
lyse 9 l'analyse qui doit être préférée 5 
est celle qui commençant par le com-* 
menceraent, montre dans l'analorie Ja 
formation de la langue, et dans la 
formation de la langue les progrès deir 
sciences. 



 



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La Logique. 171 



E Uafc^ JW IWI J M WgM W JLff*JWWil1<m ■ 



CHAPITRE VII. 

Comhien le rciisonnemeiit est simple ^ 
quand la langue est simple d^elle^ 
même* 



xJ o I QUE l^analyse soit Tunique 
métliocle ^ lès mathématiciens mêmes ^ 
toujoiirb pr^ts à Pabanfîoiiner , parois- 
sent îi'en faire osag'^ qu'autant qn^ils 
y sont forcés. Ils donnent la préfé- 
rence à la syiithèsè'y 4#ite^èroien£ pins 
simple et piiis courte, et leurs écrits en 
sont pliiseïî3barra:3sé.> rt plus longs '(^). 



nmftmm\ } t»t-jMmmtëi rj niia*uMrfaa Baafs 



( *) Ce reproche fonrlé en général , n'est pas 
sans exception. MM. Euier et la Grange, par 
exemple, portés par leur gf'nie à la plus 
grande clarté er à la plus grande nlé,crance, onC 
préféré l'analyse qu'ils ont perfectionnée. Dana 
leurs écrits, pleins d'inventions , cet're méîhodô 
; prend un nouvel essor, et ils sont grands nig- 
thémaiiciens , pjirce qu'ils sont grands analystes. 
Ils' écrivent supérieuremeni l'algèbre, de toutes 
les langues celle ou les bons écrivains soh£ 
plus lâies , parce qu'elle est la mieux faitç, 

V % 



î^^ La L o g ï^q u e. 

Nous venons de voir que cette syn- 
thèse est précisément le contraire de 
l'analy-se. Elle nous met liprs du^^clie- 
iniii des découvertes 5 et cependant le 
grand nombre des mathématiciens 
s'imaginent que cette méthode est la 
plus propre à l'instruction. Ils le 
croient si bien ^ qu'ils ne veulent pas 
qu'on en suive d'autre dans leurs livres 
élémentaires. 

Ciairaut a pensé autrement. Je ne 
sais pas si MM. Eu 1er et la Gran,?e 
ont ait ce qu'ils pensent à ce. sujet ^ 
niais ils ont fait comme s'ils i'avoient 
dit : car dans leurs élémens d'algèbre - 
ils ne suivent que la méthode ana- 
lytique ( ^ ). 



(*) Les élémens de M. Euler ne ressemblent I 
à aucuns de ceux qu'on a faits avant lui. Dans j 
îa première partie, Fanalyse, déterminée est' 
îraiîéeaYec une méthode simple , claire, qui est 
toute à l'auteur; seulement la théorie des. équa- 
tions est quelquefois trop sommaire. Sans doute ! 
M. Euler a dédaigné d'entrer dans des détails 
qui ont été tant rebattus par d'autiej;*, mais il 



La Logique. ij3 

Le suffrage dé' * 'téi^' nià'lîle'iiialîclens 
peut être compté pbiir quelque chose. 
Il faut donc q\ié' les autres soient sin- 
gulièrement prévenue en faveur de la 
synthèse, pour se persuader que Pana- 
lyse, qui est la métliode d'invention ^ 
n'est pas encore la niéiliode de doc- 
trine^ et qu'il y ait , pour apprendre 
les découvertes des autres , miinoyen 
préférable à celui qui nous les feroit; 
faire.^ -ft^vi»^-.^'••^: 

Si Panalyse est en général bannie des 
malheDjiatiques toutes les fois qu'on y 
peut faire usage de la synthèse ^ il 
semble qu'on lui ait fermé tout oxcès 
dans les autres sciences ^ et qu'elle ne 

■ I I II II II II I-»— M— ■ »— »«M« I IPW— »» I • . Il 11 II I Ll» . 

laisse àes regrets au lecteur f[ui veut s'instruire. 

L'analyse indéterminée, qui est si peu «onnue 

içii France , et aux progrès de laquelle MM» 

Éuler et la Grange ont tant contribué, esC 

l'objet de la seconde partie , qui est un clief- 

cl' oeuvre , et qui comprend les additions dB 

M. la Grange. Uexcellence de cet ouvrage TîenK 

ée la méthode analytique que ces deux grands 

géomètres connoissent parfaitement, t-cux qui 

ne la connoîtront pas, tenteront inulilemcnS 

û'éciire 5ur les élèmeiis des sci^^^ces. 

P a 

i' 



j 74 L A L O G ï Q V 

s'y introduise qu'à l'iniii' d'é cén± qiiî 
îes traitent. Voilà 'pourquoi-^ de tant 
d'ouvrages des philosophes anciens ou 
modernes j il y en a si peil qui' soient 
faits pour instruire. La téVité est ra- 
rement reconnoisiable , qùarid {'àîïalysé 
ne la montre pas ^ et qii'âû contraire 
la synthèse l'enveloppé dans tin ramas 
de notions vagues V d'bpinièris, d'er-' 
reursj ètsè fait un Jargon qfii'on prend 
pour la langue des arts et des sciences. 
Pour peu qu'Ali réfléchisse sur l'ana- 
lyse , on r^Cprin oit i^a qu'elle doit ré- 
îpàndré plus de lumière à proportion 
qu'elle est plus v^imple et pliis précise j 
et si l'on se rappelle que l'art de rai- 
èonner se réduit à une langue bien faite ^ 
on jugera que la plus grande simplicité 
et la plus grande précision de Panalyse ^ 
ne peuvent être que l'effet de la plus 
grande simplicité et de la plus grande 
précision du langage. Il faut donc nous 
faire une idée de cette simplicité et 
de cette précision^ afin d'en approcher 
dans toutes ïio3 études autant qu'Usera 
possible» 



La Logique* 1^5 
On nomme sciences exactes celles où 
l'on dëaioiitre rigoureusement. Pour- 
quoi donc toutes les sciences ne sont- 
eiles pas exactes ? lit s'il en est où 
l'on ne démontre pas rigoureusement^ 
comment y déniontre-t-on ? Sait- on 
bien ce qu'on veut dire ^ quand on 
suppose des démonstrations qui j à la 
rigueur, ne son t pas des démonstrations? 
Une démonstration n'est pas une dé- 
monstration ^ ou elle en est une rigou- 
reusement. Mais il faut convenir qus 
Afii file ne parle pas la langue qu'elle 
^doit parler, elle ne paroîtra pas ce 
qu'elle est. Ainsi ce n'est pas la faute 
des sciences , si elles ne démontrent 
pas rigoureusement; c'est la faute des 
savans qui parlent mal. 

La langue des malliématiques , l'al- 
gèbre , est ia pins simple de toutes les 
langues. N'y auroit-il donc des dé- 
monstrations qu'en matliématiqur\s ? Et 
parce que les autres sciences ne peuvent 
j^as atteindre à la même simplicité ^ 
«eront-elles çoiidamnécâ ^ ne PQUvoir 



176 La L o g I q u e.^ 

pas être assez simples pour convaincre 
qu'elles démontrent ce qu'elles dé- \ 
montrent ? 

C'est Panalyse qui démontre dans 
toutes; et elle y démontre rigoureu- 
sement toutes les fois qu'elle parle la 
langue qu'elle doit parler. Je sais bien 
qu'on distingue différentes espèces d'a- 
nalyse : analyse logique y analyse nié-* 
taphysique ^ analyse mathématique | 
mais il n'y en a qu'une, et elle est la 
même dans toutes les sciences 9 parce 
que dans toutes elle conduit du connu 
à l'inconnu par le raisonnement , c'est- 
à-dire , par une suite de jugemens qui 
sont renfermée les uns dans les autres. 
Nous nous ferons une idée du langage 
qu'elle doit tenir, si nous essayons dô 
résoudre un des problêmes qu'on ^*i^ie^ 
résout d'ordinaire qu'avec les secours 
de l'aWèbre. Kous choisirons an des 
plus facile, parce qu'il sera plus à 
notre portée; d'ailleurs, il vsuffira pour 
développer tout l'artifice du raisontié*' 
meut» 



La Logique. 377 

\Âyant des jetons i dans ni§S deuoc 
mains y,{si,^ ipjn, fa. is pOiSse^r un de la 
main droite dans la gauche ^j^en aurais 
aiUant d^ns ;lU(ne que dans l^ autre y 
€t si j^ en fais passer un de la gauche 
dans\^<^ droite y j^cn aurai le double 
dans celle-^ci* Je .voiis? demande queb 
est le nombre de jetons que* j'ai dans 
chacune \? . 

Il ne ta'^git^ pas de ^f^'mpt ce nombre 
en faisant des suppositions; yiij le 'faut 
trouver en raisQnn^nJ; j, en allani; dii 
connu à i'iriconnu par une suite de 
iupemens. 

Il y a ici deux conditions données ^ 
ou j pour parler comme les malhéma- 
ticicns^ il y a deux données; ^une j 
que si je fais passer un jeton de la tnaiii 
droite dans la gauche , j'en aurai le 
même nombre dans chacune ; l'autre y 
que si je fais passer un jeton de la fau- 
che dans la 'droite, j'en aurai le double 
dans celle-ci. Or , vous voyez que s'il 
est possible de trouver le nombre que 
je vous donne à chercher j ce ne peuB 



Î7S La L o g I q II e,' 
être qu'en observant lek^^apports oùK^i 
CCS deux données sont l'ur^^^à i'autre ^W 
iet vous concevez que ses rapports se- If" 
ront plus ou moins sensibles ^ suivant! 
que les données seront exprimées d'uno 
manière plus ou moins simple. 

Si vous disiez : Le jiomhre que vous fc 
nvez dans la main droite , lorsqu^on 
^n retranche un jeton ^ est égal à celui 
^ue vous avez dans la main gauche ^ 
lorsqu^à celui - ci on en ajoute un y 
vous exprimeriez la première donnée 
avec beaucoup de mots. Dites donc 
plus brièvement : Le nombre de votre 
main droite diminué d'une unité ^ est 
égal à celui de votre gauche augmenté 
d^ un^i unité ^ ou , le nombre de votre 
drc^% moins une unités est égal d 
celui de votre gauche plus une unité ^ 
ou k'vïiw plus brièvement encore^ la 
droite moins un ^ égal à la gauche 
plus un, 
'^:^ C'est ainsi que, de traduction en 
traduction^ nous arrivons. à Pexpressiou 
la plus simpiô de la première donnée^ 



La Logique, 370 
Or 9 plus vous abrégerez votre discours ^ 
plus vos idées se rapprocheront 5 et 
plus elles seront rapprochées y plus il 
vous sera facile de les saisir sous tous 
leurs rapports. Il nous reste donc à 
traiter la seconde donnée comme la 
première ; il la faut traduire dans 
l'expression la plus simple. 

Par la seconde condition du pro- 
blême 9 si je fais passer un jeton de la 
îaviche dans la droite j j'en aurai le 
louble dans celle-ci. Donc le nombre 
le ma main gauche diminué d'une 
mité , est la moitié de celui de ma 
nain droite augmenté d'une unité , et 
)ar conséquent vous exprimerez la se- 
îonde donnée en disant : Le ^o^m^e 
ie "votre inaîn droite aitgmeni&%^une. 
mité ^ est égal à deux fois ce fui de 
)ùtre gauche diminué dUine unité. 

Vous traduirez cette expression en 

me autre plus simple, si vous dites z 

^a droite augfUentée d'une unité ^ est 

gale à deux gauches diminuées cha-' 

une d'une unité ^ et vous arriverez à 



xSo La Logique; 
cette expression ^ la plus simple de 
toutes V la droite plus un , égal d 
deux gauches moins deux. Voici donc! 
les expressions dans lesquelles nous 
avons traduit: les données. 

La droite plus un , égal à la 

gauche plus un. 
La droite moins un , égal à deu:^i 
gauches moins deux. 

Ces sortes d'exprCvSsions se nommen 
en mathématiques équations» Elles son 
composées de deux membres égaux : Le 
droite moins un est le premier membre 
de la première équation } la gauche 
plus un est le second, 
ïj^es quantités inconnues sont mêlées 
dans chacun de ces membres^ avec le 
quantités connues. Le?? connues son 
moins un y plus un , moins deux ^ le 
inconnues sont la droite et la gauche 
par où vous exprimez les deux nom 
bres que vous cherchez. 

Tant que les connues et les înconf" 
nues sont ainsi mêlées dans chaqu] 

membr 



La Logique. i8i' 
jîiembre des équatiops , il n'est pas 
j)ossible de résoudre le problême. Maïs 
il ne faut pas un grand effort de ré- 
flexion pour remarquer que s'il y a un 
.jnoyen de transporter les quantités 
j^'^un membre dans l'autre , sans altérer 
\ Tégalité qui est entre eux ^ nous pou- 
vons , en ne laissant dans un membre 
qu'une des deux inconnues , la dégager 
;jdes conni^es avec lesquelles elle est 



ïBeiee, 



Ce moyeii s'offre de lui-même; car 
gi la droite moins un est égale à la 
gauche plus un , donc la droite entière 
^era égale à la gauche plus deux ; et 
«i la droite plus un est égale à deux 
jgauches moins deux, donc la droite 
«seule sera égale à deux gauches moins 
t trois. Vous substituerez donc aux deux 
premières équations les deux suivantes t 

La droite égale à la gauche 

plus deux. 
La droite égale à deux gauchei 
moins trois. 
Le premier membre de ces deux 

Q 



îSa La Logique. 

équations est la même quantité, Im 
droite / et vous voyez que vous con- 
îioîtrez cette quantité , lorsque vous 
connoîtez la valent du second mem- 
bre de l'une ou l'autre équation. Mais 
le second membre de la première estî 
égal au second membre de la seconde^ 
puisqu'ils sont égaux Pan et l'autre à 
la même quantité exprimée par la 
droite. Vous pouvez par conséquent 
faire cette troii>ième équation : 

La gauche plus deux, égala 
deux gauches moins trois. 
Alors il ne vous reste qu'une in- 
connue , la gauche 5 et vous en con* 
noîfcrez la valeur lorsque vous l'aurez 
dégagée , c'est-à-dire , lorsque vou* 
aurez fait passer toutes les connues dà 
même côté. Vous direz donc : 

Deux plus trois ^ égal k deux 
gauches moins une gauche. 

Deux plus trois ^ égal à unû 
t ' gauche. .1 

Cinq é|îal à une gauche* 



La Logique. i8â 

Le problème est résolu. Vous avez 
3écouvert que le nombre de jetons que 
j'ai dans la main pauche , est cinq. Dans 
les équations ^ la droite égale à la gau^^ 
Jie plus deux y la droite égale à deux, 
gauches moins trois ^ vous trouverez 
que sept est le nombre que j'ai dans la 
main droite. Or c^s, deux nombres , cinq 
et sept, satisfont aux conditions du 
roblême. 

Vous voyez sensiblement, dans cet 
exemple , commentla simplicité des ex-^ 
pressions facilite le raisonnement, et 
vous comprenez que si l'analyse a be- 
soin d'un pareil langage lorsqu'un pro« 
biéme est aussi facile que celui que nous 
venons de résoudre, elle en a plus be- 
soin encore lorsque les problêmes sa 
compliquent. Aussi l'avantage de l'ana- 
lyse en mathématique vient-il unique- 
ment de ce qu'elle y parle la langue la> 
plus simj)le. Une légère idée de l'alpè-j 
bre suffira pour la faire comprendre. 

Dans cette langue on n'apas besoin de 
mots. On exprime plus pé^r-f-, moins 

O -• 



iS4 La L o g I <j tt e. 

par— j égal par = , et on désigne \ei 
quantités par des lettres et par des chif- 
fre», a: ^ par exemple 5 sera le nombre] 
de jetons que j'ai dans la main droite j 
et y celui que j'ai dans la main gauche. 
Ainsi y a: — 1 =j/-f-i , signifie que le 
nombre de jetons que j'ai dans la main 
droite, diminué d'une unité, est égal 
a celui que j'ai dans la main gauche 
augmenté d'une unité ; et ^ -f- 1 = 
^ y .— 2 y signifie que le nombre de ma 
2iiain droite augmenté d'une unité , est 
égal à deux fois celui de ma main gau- 
che diminué d'une unité. Les deux 
données de notre problème sont donc 
(renfermées dans ces deux équations : 

:r-f- 1 T=z y -+- 1 ^ 

quî deviennent , en dégageant l'in- 
connue du premier membre ^ 



La I. o g I q tr e. i8S 

Des deux derniers membrfis de ces 
deux équations ^ nous faisons y 

qui deviennent successivement 

2-4-3=2=2. y "^ y j 

2 -4- 3 = y j 
5 =y. 

Enfin , de ^* r=j/-|- 2, nous tirons 
rr^S-H- 2=:75etde:mz:2j' — 3^ 
nous tirons également ^:n:io — ?>=zj» 

Ce langage algébrique fait apperce- 
voir d'une manière sensible, comment 
les jugemens sont liés les uns aux autres 
dans UM raisonnement. On voit que le 
dernier n'est renfermé dans le pénul- 
tième , le pénultième dans celui qui le 
précède , et ainsi de suite en remontant^ 
que parce que le dernier est identique 
avec le pénultième , le pénultième avec 
celui qui le précède, etc. et l'on recon- 
iioît que cefte identité fait toute l'évi- 
d CBce dn raisonnement. 

Lorsqu'un raisorincmentse développ* 

Q 3 



i86 La Logique.' 

avec des mots , l'évidence consiste éga* 
lement dans l'identité ^ qui est sensible 
d'un jugement à l'autre. En effet , la 
suite des jugemcns est la même y et il 
n'y a que L'expression qui change. Il 
faut seulement remarquer que l'identité 
ts'apperçoit plus facilement lorsqu'on 
s'énonce avec des signes algébriques. 

Mais que l'identité s'appercoive plus 
ou moins facilement, il suffît qu'elle se 
montre ^ pour être assuré qu'un raison- 
ïiement est une démonstration rigou- 
reuse ; et il ne faut pas s'imaginer quo 
les sciences ne sont exactes , et qu'on n'y 
démontre à la rigueur que lorsqu'on y 
parie avec des^r , des a et des b . Si quel- 
ques-unes ne paroissent pas susceptibles 
de démonstration ^ c'est qu'on est dans 
l'usage de les parler avant d'en avoir 
fait la langue , et sans se douter même 
qu'il soit nécessaire de la faire 5 car 
toutes auroient la même exactitude , si 
on les par loi t toutes avec des langues 
bien faites. C'est ainsi que nous avons 
traité la métapliysique daus la i. '^^^ partis 



'/ 



La LocxtjuE. iS/ 

Je cet ouvrasse. Nous n'avons par exem- 
ple , expliqué la génération des facultés 
de Pâme ^ que parce que nous avons tu 
qu'elles sont toutes identiques avec la. 
faculté de sentir , et nos raisonnemens 
faits avec des mots, sont aussi rigoureu- 
sement démontrés que pourroient l'être 
des raisonnemens faits avec des lettres. 
S^il y a donc des sciences peu exactes ^ 
te n'est pas parce qu'on n'y parle pas 
algèbre ; c'est parce que les langues en 
fiont mal faites ^ qu'on ne s'en apper- 
çoit pas, ou que si l'on s'en doute ^ 
on les refait plus mal encore. Faut-il 
s'étonner qu'on ne sache pas raisonner^ 
quand la langue des sciences n'est qu'un 
jargon composé de beaucoup trop de 
mots, dont les uns sont des mots vul- 
gaires qui n'ont pas de sens déterminé , 
et les autres des mots étrangers ou bar- 
bares qu'on entend mal ? Toutes les 
sciencesseroientexactes, si nous savions 
parler la langue de chacune. 

Tuibt confirme donc ce que nous 
.avons déjà prouvé ^ que les langues sont 



I 



i88 La L o g I q xj sî. 

autant de méthocles analytiques ; qu© 
leraisonnementneseperfectionnequ'au"* 
tant qu'elles se perfectionnent elles- 
mêuies} et que Fart de raisonner^ 
réduit à sa plus grande sîninllcité ^ ne 
peut être qu'une langue bien faite. 

Je ne dirai pas avec des mathémati- 
ciens 5 que l'algèbre est ubo e?^])èce de 
langue 5 je dis qu'elle est une langue , 
et qu'elle ne peut pas être autre chose. 
Vous voyez dans le problème que nous 
Tenons de résoudre^ qu'elle estune lan- 
gue dans laquelle nous avons traduit le 
raisonnement que nous avions fait avec 
des mot"^. Or ^ si les lettres et les mots 
expriment le même raisonnement , il 
est évident que , puisqu'avec les mots 
on ne fait qu3 parier une langue j on ne 
fait aussi que parler une langue avec 
les lettres. 

On feroi.t la même observation sur 
les problèmes les plus compliqués : car 
toutes ie^ solutions algébriques offrent 
le même langage 5 c'est-à-dire, des rûi- 
snntfîieiis j ou des jugemeus successi- 



La Logiquk. 1 
VPment identiques j exprimés avec des 
letîrçs. Mais parce que l'algèbre est la 
plus méthodique des langues ^ ©tquVile 
développe des raisor*n('mens qu'on ne 
pourroit traduire dans a-ucun autre, on 
s'est imaginé qu'elle n'est \yà^ une langue 
à proprejuent parler 5 qu'elle n'en est 
une qu'à certains égards , et qu'elle doit 
être quelqu'autre chose encore. 

L'algèbre est en effet une méthode 
analytique ; mais dle.n'enest pas moins 
une langue , si toutes les langues soiit 
elles- mêmes des méthodes analytiques. 
Or ^ c'est encolle un coup ce qu'elles sont 
en effet. Mais l'algèbre est une preuve 
bien frappante que les progrès des 
Écîences dépendent uniquement des 
progrès des langues ; et que des langues 
bien faites pourroient seules donner à 
l'analyse le de^ré de simplicité et de 
précision dont elle estsuscepîible , sui- 
Tant le genre de nos études. 

Elles le pourroient, dis- je, car dans 
l'art de raisonner^ comme dans l'art 
de calculer , tout se réduit à des com- 



iço La Logiçttk^ 

positions et à des décompositions 5 et îl 
ne faut pas croire que ce soit-là deux 
arts différens. 



CHAPITRE VII I, 

Un quoi consiste tout V artifice du 
raisonn cnient. 

XjA méthode que nous avons suivi© 
dans le chapitre précédent , a pour règle 
qu'on ne peut découvrir une vérité qu'on 
ne connoit pas , qu'autant qu'elle se 
trouve dans des vérités qui sont con- 
nues, ctque par con^séquent toute ques- 
tion à résoudre suppose des données 9 où 
les connues et les inconnues sont mê- 
lées , comme elles le sont en effet dans 
les données du problême que nous avona 
résolu. 

Si les données ne renferment pas 
toutes les connues nécessaires pour dé- 
couvrir la vérité , le problème -est ir- 
£oluble. Cette considération est la 
première qu'il faudroit faire, et on ne 



La Logique^ 391 
îa fait presque jamais. On raisonne donc 
xn^l y parce qu'on ne sait pas qu'on 
ii^a pas assez de connues four bien 
raisonner. 

Cependant ^ si l'on remarquoît que 
lorsqu'on a toutes les connues, on est 
conduit par un langage clair et précis | 
à la solution qu'on cKerche , on se dou- 
teroit qu'on ne les a pas toutes , lors- 
qu'on tient un langage obscur et confus 
qui ne conduit à rien. On chercheroit 
à mieux parler , afin de mieux raisonner y 
et l'on apprendront combien ces deux 
choses dépendent l'une de l'autre. 

Rien n'est plus simple que le rai- 
sonnement^ lorsque les données ren- 
ferment toutes les connues nécessaires 
à la découverte de la vérité : nous 
valions de le voir. Il ne faudroit pas 
dire que la question que nous nous 
sommes proposé étolt facile à résoudre } 
car.la manière de raisonner est une ^ 
elle ne change point , elle ne peut 
changer, et l'objet du raisonnement 
change seul à chaque nouvelle question 



içs La L o g I q it e, 

qu'on se propose. Dans les plus dif- 
ficiles, il faut, comme dans les p!u$ 
faciles , aller du connu à l'inconnu. îl 
faut donc que les données renfe t'oient 
toutes les connues nécessaires à la so- 
liilion ; çt quand elles les renferment^ 
il ne reste plus qu'àénoncerces données 
d'une manière ai;sez simple pour déga- 
î^er les inconnues avec la plus grande 
facilité possible. 

Il y a donc deux clioses dans une 
question , l'éno.ncé des données, et lé 
déra^ement des inconnues. 

L'énoncé des données est proprement 
ce qu'on entend par l'état de la ques- 
tion , et le dégagement des inconnue^ 
est le raisonnement qui la résout. 

Lorsque je vous ai proposé de décou* 
rrir le nombre de jetons que j'avois 
daîîs chaque main , j'ai énoncé toutes 
les données- dont vous aviez besoin J 
et il bcmble par conséquent que j'aiô 
établi moi-même l'état de la question j 
mais mon langage ne préparoit pas la 
solution du problême. C'est pourquoi ^ 

an 



La Logique, içS 
tu iJf u de vous en tenir à répéter mon 
énoncé mot pour mot ^ vous l'avez fait 
pa^^ser par difiérer^tes traductions , jus- 
qu'à ce que vous soyez arrivé à Pex- 
pr^ssîon la j^lus simple. Alors le rai- 
^ojfixjement s'est fait en quelque sorte 
fout seul , parce que les inconnues so 
(Sort déeas^ées comme d'elles - mémos. 
Etablir l'état d'une question , c'est 
donc proprement traduire les donnée* 
dans l'expression la plus simple, parce 
que c'est l'expression la plus simpld 

cjui facilite le raisonnement ^ en faci- 
ji * ■ 

liîant le dégagmieiit des încorniues, 
. Mais, dira-t-on , c'^st ainsi qu'on 
raisonne en mathématiques, où le rai- 
sonnement ïîe fait ^^^c des équations. 
En sera-t-il de même dans les autres 
fciences , où le raisonnement se fait 
livec des propositions ? Je réponds 
^ ixn^ équations , propositions, jugemensj 
^ont au fand la même chose, et que 
par conséquent on raisonné' de la mêma 
manière dans toutes les sciences. 
Eu malliéxuaticj^ues ^ celui quipropos» 



î(^4 La L o © î q xt e* 

nue question 5 la propose d'ordîriaîrs 
avec toutes ses données 5 et il ne s'agit ^ 
pour la résoudre , que de la traduire eu 
algèbre. Dans les autres sciences y au 
contraire , il semble qu'une question ne 
se propose jamais avec toutes ses don- 
nées. On V0U6 demandera ^ par exemple, 
quelle est l'origine et la génération des 
facultés de l'entendement humain , et 
on vous laissera les données à chercher, 
parce que celui qui fait la question n© 
les connoît pas lui-même. 

Mais , quoique nous ayons à chercher 
les données , il n'en faudroit pas con- 
clure qu'elles ne sont pas renfermées 
au moins implicitement dans la ques- 
tion qu'on proposa. Si elles n'y étoient 
pas , nous ne les trouverions pas; et-- 
cependant elles doiventse trouver dans 
toute question qu'on peut résoudre. Il 
faut seulement remarquer qu'elles n'y 
sont pas toujours d'ane manière à être 
facilement reconnues. Par conséquentî 
les trouver^ c'est les démêler dans un© 
expression où elles ne sont qu'iniplici- 



La L o g I q tt k. içS 

tcment ; et pour résoudre la question ^ 
il faut traduire cette expression dans 
une autre où toutes les données se 
montrent d'une manière explicite et 
distincte. 

Or , demander quelle est l'origine et 
la génération des facultés de l'enten- 
dement humain , c'est demander quells 
est l'origine et la génération des fa- 
cultés par lesquelles l'horame, capable 
de sensations * conçoit les choses en, 
s''en formant des idées , et on voit 
aussitôt que l'attention , la comparai- 
son , le jugement, la réflexion, l'ima* 
gination et le raisonnement sont, avec 
les sensations , les connues du pro- 
blème à résoudre, et que l'origine et 
la génération sont les inconnues. Voilà 
les données dans lesquelles les connues 
sont mêlées avec les inconnues. 

Mais comment dégager l'origine et 
la génération , qui sont ici les incon- 
nues ? Rien* n'est plus simple. Par l'ori- 
gine , nous entendons la connue qui 
c$t le principe ou le commencement 

R 2 



3ç6 La L o g î q tj e« 
de toiîtCvS 1rs autres, et par la généra- 
tion , nous entendons la manière dont 
tontes les connues viennent d'une pre- 
mière. Cette première , qui m'est con- 
nue comme faculté , ne m'est pas con- 
nue encore comme première. Elle est 
donc proprement l'inconnue qui est 
jnêlée avec toutes les connues, et qu'il 
s'agit de déi>ager. Or , la plus légère 
observation me fait remarquer que la 
faculté de sentir est mêlée avec toutes 
les autres. La sensation est donc l'in- 
connue que nous avons à dégager, pour 
découvrir comment elle devient suc- 
cessivement attention ^ comparaison , 
jugement, etc. C'est ce que nous avons 
fait , et nous avons vu que, comme les 
équations :r — i=y-f-i, et:r-Hi 
rr: 2. y — ^ , passent par différentes 
transformations pour devenir y z=z 5 ^ 
et ^ = 7 j la sensation passe également 
par différentes transformations pour 
devenir l'entendement. 

L'artifice du raisonnement est donc 
1% même dans toutes les sciences» 



La LociçtTE. 1 

tionS) m'offrlroit différeris phénomènes; 
et j'en pourrois découvrir toutes les 
propriétés par un raisoniiement qui ne 
seroit qu'une suite de propositions iden- 
tiques. Mais ce n'est pas ainsi que je 
le connois. A la vérité j cîiaque propo- 
sition que je fais sur ce métal ^ si elle 
est vraie, est identique. Telle est celle- 
ci , Vor est malléahle:^ car elle signifie : 
ZJn corps que j^ai observé être maU 
léable ^ et que je nomme or y est mal" 
léahle : proposition où la même idée 
est affirmée d'elle-même. 

Lorsque je fais sur un corps plusieurs 
propositions égalementvraies , j'affirme 
donc dans chacune le même du même j 
mais je n'appercois poir.t d'identité 
d'une proposition à l'autre. Quoique la 
pesanteur, la ductilité, la malléabi- 
lité ne soient vraisemblablement qu'une 
même chose qui se transforme diffé- 
remment, je ne le vois pas. Je ne saurois 
donc arriver à la connoissance de ces 
phénomènes par l'évidence de raison : 
je ne les connois qu'après les avoir ob- 



soo La L o c I <5 u p,. 

eervés ; et j'appelle évidence de faîèXn 
certitude que j'en ai. 

Je pourrois également appeler évi- 
dence défait^ la connoisisance certaine 
des phénomènevS que j'observe en nioîj 
mais je la nomme évidence de senti-* 
inent,^ parce que c'est par le sentiment 
que ces sortes de faits me sont connus. 

Puisque les qualités absolues des corps 
sont hors de la portée de nos sens, et 
que nous n'en pouvons c*I^nnoltre que 
des qualités relatives , il s'ensuit que 
tout fait que nous découvrons ^ n'est 
autre chose qu'un rapport connu. Ce- 
pendant, dire que les corps ont des 
qualités relatives, c'est dire qu'ils sont 
quelque chose les uns par rapport aux 
autres \ et dire qu'ils sont quelque chose 
les uns par rapport aux autres^ c'est dire 
qu'ils sont chacun , indépendamment de 
tout rapport, quelque cbose d'ab^ola. 
L'évidence de raison nous apprend donc 
qu'il y a des quaiités absolues , et par 
conséquent des corps; raâis eîlexie nous 
apprend (juo leur existence. 



La L o s î q 'J r. 197 
Comme en mathématiques ^ on établit 
la question en la traduisant en algèbre^ 
clans les autres sciences^ on PélabliC 
en la traduisant dans l'expression la 
' plus simple ; et quand ia question est 
établie, le raisonnement qui la résout 
n'est encore lui-même qu'une suite de 
traductions ^ où une proposition qui, 
traduisant celle qui la précède , est 
traduite par celle qui la suit. C'est 
ainsi que l'évidence passe avec l'iden- 
tité depuis l'énoncé de la question 
jusqu'à la conclusion duraisonnement. 



CHAPITRE IX. 

Des différens degrés de certitude , 
ou de r évidence^ des conjectures et 
de V analogie. 

J E ne ferai qu'indiquer les différens 
degrés de 'certitude , et je renvoie à 
l'Art de raisonner, qui est proprement 
le développement de tout ce chapitre. 
L'évidence dont nous venons d« 

R 3 



y 



îçS La Logique. 

parler , et que je nomme évidence de 
raison ^ consiste uniquement dans 
l'identité ; c'est ce que nous avons 
démontré. Il faut que cette vérité soit 
bien simple pour avoir échappé à tous 
les philosophes , quoiqu'ils eussent tant 
d'intérêt àii'assurer de l'évidence, dont: 
ils avoient continuellement le mot daus 
la bouche. 

Je sais qu'un triangle est évidemment 
une surface terminée par trois lignes , 
parce que , pour quiconque entend la 
valeur des termes, 'surface terminée 
par trois lignes ^ est la même chose 
que triangle. Or , dès que je sais évi- 
demment ce que c'est qu'un triangle ^ 
j^en connois l'essence ; et je puis dans 
cette essence découvrir toutes les pro- 
priétés de cette figure. 

Je verrois également toutes les pro- 
priétés de l'or dans son essence , si je 
la connoissois. Sa pesanteur , sa duc- 
tilité, sa malléabilité , etc. ne seroient 
que son essence même qui se tranfor- 
wsieroir j et qi^i , dans ses transforma- 



La Logique. * aoi 

Par phénomènes ^ on entend pro- 
prement les faits qui sont une suite dea 
loix de la nature 5 et ces loix sont elles- 
mêni^s autant de faits. L'objet de la 
physique est de connoitre ces pKé- 
ïïomènes, ces loix ^ et d'en saisir y s'il 
est possible ^ le système. 

A cet effet y on donne une attention 
particulière aux pîiénomènes ^ on les 
considère dans tous leurs rapports j on 
ne laisse échapper aucune circonstance j 
et lorsqii^on s'en est assuré par des ob- 
servations bien faites ^ on leur donne 
encore le nom (ï* observations. 

Mais pour les découvrir, il ne suffît 
pas toujours d'observer ; il faut encore, 
, par dilféreris moyens ^ les dégager da 
tout ce qui les cache , les rapprocher 
de nous , et les mettre à la portée de 
notre vue : c'est ce qu'on nomme des 
cxjjériences. Telle est la différence 
qu'il faut mettre entre p/iénoinènes ^ 
observations ^ expériences > 

Il est rare qu'on arrive tout-à-coup 
i l'évidence : dans toutes les scieiicei 



ao2 La Logique. 

et dans tous les arts , on a commencé 
par une espèce de lâtonneriient. 

Diaprés des vérités connues ^ on en 
soupçonne dont on ne s'assure pas en- 
core. Ces soupçons sont fondés sur des 
circonstances qui indiquent moins le 
vrai que le vraisemblable 5 mais ils 
nous mettent souvent dans le chemin 
des découvertes ^ parce qu'ils nous 
apprennent ce que nous avons à ob- 
server. C^est - là ce qu'on entend par 
conjecturer. 

Les conjectures sont dans le plas 
foible degré ^ lorsqu'on n'assure uns 
chose que parce qu'on ne voit pas 
pourquoi elle ne seroit pas. Si l'on peut 
s'en permettre de cette espèce ^ ce ne 
doit être que comme des suppositions 
qui ont besoin d'être confirmées. Il 
reste donc à faire des observations ou 
des expériences. 

Nous paroissons fondés à croire que 
la nature agit par les voies les plus 
simples. En Conséquence , les phi- 
losophes sont portéi à jnger que ài^ 



\ 

I 



La Logique" ^o3 

plusieurs rcoycns dont une chose peut 
être produite, la nature doit avoir choisi 
ceux qu'ils imaginent les plus simples, 
lis estévident qu\îne pareille conjecture 
îi'aura de la force qu'autant que nous 
serons capables de connoître tous les 
moyens, et de juger de leur simplicité j 
ce qui ne peut être que fort rare (* ). 
Les conjectures sont entre l'évidence 
et l'analoc'îe nui n'est souvent elle- 

O -L 

mcme qu'une foi ble conjecture. Il faut 
tlonc distinguer dansl'analogie différens 
tiegrés y suivant qu'elle est fondée sur 
dos rapports de ressemblance, sur des 
rapports à la fin , ou sur des rapports 
des causes aux effets j et des effets 
aux causes. 

La terre est habitée ^ donc les pla- 
nètes le sont. Voilà la plus foible des 
•analogies j parce qu'elle n'est fondée 
Cjue sur un rapport de ressemblance. 



(*) Quant à Tusage des conjectures dans 
Ttîtiide de Pliistoire , voyez Cours d'étudej^ 
l'iist. aacIeBne, liv. I, chap. III-VIII, 



ao4 liA Logique. 

Mais si on remarG|ue que les planètes 
ont des révolutions diurnes et annuelles^ 
et que par conséquent leurs parties sont 
£uccesf?ivement éclairées et échaîiffées, 
ces précaiî lions ne paroissent-elles pas 
avoir été prises pour la conservation de % 
quelques habitans ? Cette analogie , 
qui est fondée sur le rapport des moyens 
à la fin , a donc plus de force que la 
première. Cependant si elle prouve quô 
la terre n'est pas seule habitée , elle ne 
prouve pas que toutes les planètes la 
soient : car ce que l'auteur de la nature 
répète dans plusieurs parties de l'univers 
pour une même fin j il se peut qu'il 
ne le permette quelquefois que conmia 
une suite du système général : il se 
peut encore qu'une révolution fasse ua 
désert d'une planète habitée. 

L'analogie, qui est fondée sur le rap» 
port des effets à la cause, ou de la causs 

auxcffets , est celle qui a le plus de 
force 2 elle devient même une démons* 

tration , lorsqu'elle est confirmée par la 
concours d$ toutes les circonstances. 

C'est 



La L o c I q tr e, sc^ 

C'est une évidence de fait qu'il y a 
lur la terre des révolulions diurnes et 
annuelles; et c'est une évidence de rai- 
son que ces révolutions peuvent êtro 
produites par le mouvement de la terre ^ 
par celui du soleil , ou par tous les deux. 
Mais nous observons que les pla- 
nètes décrivent des orbites autour du 
soleil ^ et nous nous assurons égale- 
ment , par Pévidence du fait , €|U9 
quelques-unes ont un mouvement da 
rotation sur leur axe plus ou moins 
"incliné. Or, il est d'évidence de raison 
que cette double révolution doit néces- 
«aireiîient produire des jours j des sai- 
fions et des années ; donc la terre a 
"Une double révolution ^ puisq'aelle a 
des jours , des saisons^ des années. 
- Cette analogie suppose que les mème9 
effetsont les mêmes causes; supposition 
qui , étant confirmée par de nouvelles 
analogies et par de nouvelles observa- 
tions ^ ne pourra plus être révoquée en 
doute. C'est ainsi que les bons philo- 
iophes se sont conduits. Si l'on veut 



^o6 La LoeiçxTX.' 

apprendre à raisonner comme eiix^ lô 
Hieillenr moyeu est d'étudier les dé-* 
couvertes qui ont été faites depuis Ga- 
lilée jusqu'à Newton ( Cours d^ étude ^ 
Art de raisonner. Hist. moderne ^ lis;, 
dernier y cliap, V et suivans» ) 

C'est encore ainsi que nous avons 
essayé de raisonner dans cet ouvrage^ 
Nous avons observé la nature , et nous 
avons appris d'e^lle l'analyse. Avec cette 
méthode , nous nous sommes étudiés 
nous-mêmes 5 et ayant découvert, par 
une suite de propositions identiques ^ 
que nos idées et nos facultés ne sont 
que la sensation qui prend différentes 
formes ^ nous nous sommes assurés d« 
l'origine et de la génération des unes 

et des autres. 

Nous avons remarqué que le déve- 
loppement de nos idées et de nos fa- 
cultés ne se fait que par le moyen àQ% 
sipnes , et ne se feroifc pas sans eux; 
que par conséquent notre manière Ae 
raisonner ne peut se corriger qu'en 
corrigeant le langage 5 et que tout l'art 



La Logique. ^07 

se réduit à bien faire la langue de 
chaque science. 

Enfin , nous avons prouve que les 
premières langues , à leur origine 9 orint 
été bien faites, parce que la métaphy- 
sique , qui présidoit à leur foroialion ^ 
i^étoit pas une science comme aujour- 
d'hui, mais un instinct donné par ia 
nature. 

C'est donc de la nalure que nous 
devons apprendre la vraie logique. 
Voilà quel a été mon objet j et cet 
ouvrage en est devenu plus neuf, plus 
simple et plus court. La nature ne 
manquera jamais d'instruire quiconque 
saura l'étudier : elle instruit d'autant 
mieux, qu'elle parle toujours le lan- 
gage le plus précis. Nous serions bien 
habiles, si nous savions parler avec la 
même précision 5 mais nous verbiageons 
trop pour raisonner toujours bien. 

Je crois devoir ajouter ici quelques 
avis aux jeunes personnes qui voudront 
étudier cette logique^ 

Puisque tout l'art de raisonner £$ 

S 3 



La Logique. 

ï'édult à bien faire la langue decHaqne 
science , il est évident que l'étude 
d'une science bien traitée se réduit à 
l'étude d'une langue bitn faite. 

Mais apprendre une langue , c'est 
se la rendre familière; ce qui ne peut 
être que l'effet d'un long usage» H faut 
donc lire avec réflexion, à plusicurg 
reprises j parler sur ce qu'on a lu y et 
relire encore , pour s'assurer d'avoir 
bien parlé. 

On entendra facilement les premiers 
chapitres de cette logique ; mais si , 
parce qu'on les entend^ on croit pou- 
voir aller tout-à-coup à d'autres ^ on 
ira trop vite. On ne doit passer à un 
nouveau chapitre , c[u'aprà.s s'être ap- 
proprié et les idées et le langage de 
ceux qui le précèdent. Si l'on tient une 
autre conduite y on n'entendra plus 
avec la même facilité , et quelquefois 
on n'entendra point du tout. 

Un plus grand inconvénient ^ c'est 
qu'on entendra mal , parce qu'on fera 
do «on langage ^ dont on conservera 



La Looïqus. ac() 

quelque chose , et du mien qu'on croira 
prendre , un jargon inintelligible. Voilà 
sur- tout ce qui arrivera à ceux qui se 
croient instruits ^ ou parce qu'ils ont 
fait une étude de ce qu'on nomme sou- 
vent bien nial-à-propos philosophie ^ 
ou parce qu'ils l'ont enseignée. Do 
quelque manière qu'ils me lisent, il 
Isur sera bien difficile d'oublier ce 
qu'ils ont appris , pour n'apprendre 
que ce que j'enseigne. Ils dédaigneront 
de recommencer avec moi : ils feront 
peu de cas de mon ouvrage , s'ils s'ap- 
percoivent qu'ils ne l'entendent pas ; et . 
fc'ils ne l'entendent pas^ ils s'ima- 
ginent l'entendre ; ils en feront peu de 
cas encore, parce qu'ils. l'entendront à 
leur manière , et qu'ils croiront n'avoir 
rien appris. Il est fort commun parmi 
ceux qui se jugent savans , de ne voir 
dans les meilleurs livres que ce qu'ils 
savent , et 'par coniiéquent de les lire 
sans rien apprendre : ils ne voient riea 
3e neuf dans un ouvrage où tout est 
Beuf pour euxt 

S 3 



^lo La L o g I q tj ». 

Aussi n'ecris-je que potir les îgno- 
rans. Comme ils ne parlent les langues 
d'aucune science , il leur sera plus 
facile d'apprendre la mienne ; elle est 
plus à leur portée qu'aucun autre y 
parce que je l'ai apprise de la nature j 
qui leur parlera comme à moi. 

Mais s'ils trouvent des endroits qui 
les arrêtent ^ qu'ils se gardent bien 
d'interroger des savans tels que ceux 
dont je viens de parler : ils feront 
mieux d'interroger d'autres ignorans 
qui m'auront lu avec intelligence. 

Qu'ils se disent : Dans cet ouvrage ^ 
en ne va que du connu à P inconnu j 
donc la dijjîculté d^ entendre un cha- 
pitre vient uniquement de ce que les 
chapitres préccdens ne me sont pas 
assez faîiiilicrs» Alors ils jugeront 
qu'ils doivent revenir sur leurs pas 5 
et s'ils ont la patience de le faire , ils 
m'entendront sans avoir besoin ds 
consulter ae^rsonne. On entend jamais 
mieux que lorsqu'on ri'enîend sans se- 



cours eiran^zcrs. 



L À L O G T Q tr K. 211 

Cette logique est courte , et par con- 
séquent elle n'est pas effrayante. Pour la 
lire avec la réflexion qu'elle demande, 
il n'y faudra mettre que le temps qu'on 
ptrdroit à lire une autre logique. 

Quand uîic fois on la saura ; et par 
la savoir ^ j'entends qu'on soit en état 
Je la parler facilement , et de pouvoir 
ail besoin la refaire : quand on la 
saura ^ dis - je , on pourra lire avec 
moins de lenteur les livres où les scien- 
ces sont bien traitées, et quelquefois 
on ^.'instruira par des lectures rapides. 
Car , pour aller rapidement de con- 
noissance en connoissance , il suffit de 
s'être approprié la méthode qui est 
l'unique bonne , et qui par conséquent 
est la même dans toutes les sciences. 
La facilité que donnera cette logique , 
on l'acquerra également en étudiant les 
leçons préliminaires de mon cours d'é- 
tude , si l'on y joint la première | ar- 
lie de la grammaire. Ces éludes ayant 
été bien faites , on entendra facilement 
tous mes autres ou ra^^ i. 



ai!S La Logique. 

Mais je veux encore prévenir les jeu- 
nes gens contre un préjugé qui doit 
être naturel à ceux qui commencent. ' 
Parce qu'une méthode pour raisonner 
doit nous apprendre à raisonner, noua 
Êomnies portés à croire' qu^à chaque 
raisonnement , la première chose dé- 
troit être de penser aux règles d'après 
lesquelles il doit se faire; et nous nous 
trompons. Ce n'est pas à nous à penser 
aux règles , c'est à elles à nous con- 
duire sans que nous y pensions. On 
ne parleroit pas ^ si , avant de com- 
mencer chaque phrase , il falloit s'oc- 
cuper de la grammaire. Or ^ l'art de 
raisonner^ comme toutes les langues ^ 
ne se parle bien qu'autant qu'il se 
parle naturellement. Mérlitcz la métho- 
de j et méditez-la beaucoup ; mais n'y 
pensez plus, quand vous voudrez pen- 
ser à autre chose. Quelque jour elle 
TOUS deviendra familière : alors, tou- 
jours avec vous, ells observera vos 
pensées, qui iront seules, et elle veil- 
lera sur elles pour leur emnêclier tout 



*"" La L o g I qV Er"""* "2i5 

[ écart ; cVs^t tout ce que \ous devez 
attenfîre delamclliode. Les gardes- fous 

; ne^e mettent pas la long des précipices 
pour faire marcher le voyageur , mais 

' pour empêcher qu'il ne se précipite. 
Si j dans les commencemcns y vous 

, avez quelque peine à vous rendre fa- 
milière la méthode que j'enseigne , es 
n'est pas qu'elle soit difficile : elle ne 
tauroit l'être ^ puisqu'elle est natu- 
relle ; mais elle l'est devenue pour 
vous j dont les mauvaises habitudes 
ont corrompu la nature. Défaites-vous 
donc de ces habitudes ^ et vous raison- 
nerez naturellement bien. 

Il semble que j'aurois dû donner 
ces avis au commencement de cette 
logique j mais on ne les auroit pas 
entendus. D'ailleurs y pour ceux qui 
l'auront su lire , dès la première fois^ 
ils sont aussi bien à la fin ; et ils y 
sont bien au^ssî pour les autres , qui en 
lentiront mieux le besoin qu'ils en ont, 

FIN. 



TABLE 

DES CHAPITRES 

Contenus dans cet Ouvrage. 



( 



o 



B J E T de cet ouvrage , pag» 5 
PREMIÈRE PARTIE. ; 

1 

Comment la nature même nous en^ 
seigne l^ analyse ^ et comment d^a^^ 
'près cette méthode ^ on explique 
i^ origine et la génération ^ soit des 
idées j soit des fa c u Ités de Va me ^ i o 

Chap. I. Comment la nature nous 
donne les premières leçons de Part 
de penser ^ ibid. 

Chap. II. que V analyse est Punique 
méthode pour acquérir des connais^ 
sances. Comment nous V apprenons 
de la nature même y 22 

Chap. ÏII. Q^ue V analyse fait les es» 
prits justes ^ 3i 



Tae£e des Chapxtïies, 2i5 
Chap. IV. Comment la nature nous 
fait observer les objets sensibles y 
pour nous donner des idées de 
différentes espèces y P^g- 3 9 

Chap. V. Des idées des choses qui 
ne tombent pas sous les sens p 5j 
Chap. VI. Continuation du même, 
sujet 9 63 

Chap. VII. Analyse des facultés de 
Vame y 67 

Chap. VIII. Continuation du même 
sujet y 76 

Chàp . IX. Des causes de la sensibi-* 
lité et de la mémoire , 81 

SECONDE PARTIE. 
Jjf^ analyse considérée dans ses moyens 
^et dans ses effets ^ ou Vart de rai^ 
sonner réduit à une langue bien 
faite , 108 

Cïîap. I. Comment les connoissances 
que nous devons à la nature ^ for^ 
ment un système où tout est parfai* 
tement lié 9 et comment nous nous 
l égarons lorsgu^ nous oublions ses 
hcons ^ ; J09 



si6 Ta^lje.^ p%s Chapitres. |f 

Chap. lly -Çoîhment le langage d^ac^ 
tion aJicilys.é la pensée y p^^g» 1^4 * 

Chap, lil. Gomment les langues sont 
des méthodes .analytiques. Imper '^ * 
fection de ces méthodes y ^'4l 

Chap. IV. De Vijijluence des lan^ 
gués y ij\'Jk\ 

Chap. V. Considérations sur les idées 
abstraiteSy et générales y ou comment^ 
l'art de raisonner se réduit à une 
langue bien faite ^ J 4^ 

Chap. VI . Combien se trompent Geujc 

' gui regardent les définitions comme 
i^ unique moyen, de: remédier aujs 
abus dti langage \ - i5() 

Chap t^ Vil. Combien le raisonnement- 
est simple quand la langue est s irh'» 
pie d'elle-même p ' 171 

CiiAP. \ ilï. Eîi quoi consiste tout 
r cLrpificedu^, raisonnement ^ i ^o 

Chap, 15L. JJes différcns dégrés ds 
certitude y ou de l^ évidence des 
conjectures et de ^ analogie ^ 197 

Fin dô la Table» 



\ 



^ïMi Tiiyir#tfni?:!Ki^', ,, ;p^ 




V TJ 

CONTRAT social; 
■ u 

PRINCIPES 

DU DROIT POLITIQUE. 

Par J. J. Pi. o u s s E A u i • ' 
K O U V E L L E É D I T [ O N. 



A PARIS ^ 

près le qtiai de la Vallée. 



i 7 9 l 






D U 

CONTRAT SOCIAL, 

o u 
PRINCIPES 

DU DROIT POLITIQUE. 
LIVRE PRE M 1ER. 

«J E rpiîx clierfher si , dans Fordre civiî, 
ii ])eiU y avoir queiqrre rè^^îe d^ulmisîrs^ 
tioTî lv^<:îrimeer. sûre en. prenar.r les liouisries 
tels qsi'il': f^onr ^ et ie,s loix telles qu'elles 
peuvenr être. Je tâcherai d'allier îoujoia'S 
ci tîis ce:.te reclierclie ce que le droit pe?- 
ïTiet: avec ce qr:e l'înîérêt prescrit ,aHn 
que îa JT]s:ice et Futilité ne se troiivcni: 
poinr divisés. 

J*cntre Cît matière s^ns prouver Fimpor- 
îance de mon su je?. On ine demrrnder:! si 
Je SUIS prinrr oh lé^viS'-'^îtMir , t)our écrire 
sur la poliiiqiie? Je répoiuTs que r-oii y et 



qu^ c'est pour cela que j'écris sur la po- 
îitique. Si j'éîois prince oli législateur ^ 
je ne perdrois ]>as mon îcnis à dire ce 
qu'il faut faire -, je ferois , ou je me" 
tairoîs. 

Né citoyen d'un état îil:re , et membre 
da souverain , quelqne fuible influence 
que p'uisse avoir ma voix dans les aiïaircs 
publiques, le drcit d'y vo-er suflit pour 
în'imposer le devoir de m'en instruire. 
Heureux rouies les ibis q'ie }e médite sur 
les ^ouvernemcns, de trouver toujours 
cbns mes reclierches de nouvelles raisons 
«l'airner celai de mon pays! 



C H A P I T II E P II E M I E R. 



Suj^t de ce premier Livre, 



L' 



l'HoMME e?t né libre , e^^par-tour itest 
élans les fers. Tel se croir Ir moirre des 
autres, qui ne laisse pas d'éire ilus est Live 
qu'eux. Comjuent ce chan<:;emeni- s'est- il 
iair V Je l'ip^nore. Qu'est-ce qi:i peut !e^ 
rendre légitime 1 Je crois pouvcii résoudra 
eetîe q-ucstioR. 



s O C t A IL. 5 

Sî je no considéroisquelalorce^ etTeffet 
qui on dérive , jedirois : tant qu'un peuple 
est contraint d'obéir et <|iîlii obéit » il 
fait bien; siiôt qu'il peut secouer le jciig. 
Cl qu'il le secoue , il tiit encore îiiieux : 
car recouvrant sa liberlé var le même 
droit qui la lui a ravie, ou il esi fan dé à 
la reprend: e , ou Ton ne l'éfoit p(;ir.t à la 
lui orer. i> ai^ ' ^l'iïit sociai t-à^ un droip 
Siirro qui srri de ba,:>e n tous tes a litres. 
Cep« ntlani ce dr r ne vîenr pcin? de la 
nature-, i! est donc iondé nu uei^i conven- 
tions. Il .'^'aji.it i^e savoif qiîcile.s sont ces 
conveniions. A.v;..ii dVn \e'ùr la, je dois 
établir ce que je vii ns d^avancer. 

mutJ juumw . nmiiu mts!y m «m. : jM> >g»igR<6£fc'>-iaitei»c5^».-^^wtgaB.>Ata7J^ 

* ii» ■■ I l ■ ■ 1 I II ■ Il ■ ■■ 

C H A P I ï K £ I I. 
Des premières Sociétés. 



L 



A plus ancienne de tonfes les sociétés 
et la feule nf*îureile, esî cel'e de iamiîîe, 
Encore les entans ne restenv-ils lies au 
père , qii^iifssi long- reins qu'ils ont besoin, 
de lui pour le conserver. Sitôt que ce 
besoin cesse , le lien narurel se dissout. 
Les eiifansj exempts de Pobéis8f»nce qu'il» 



"6' DU CoN'TRAT 

xloiveiu au père , le [)èie exeirpt des soins 
qîi'il devoir, aux enfans , rentrent tous 
éa ilerneiit dans rindépendaiice. S'ils con- 
ti.iuenî: de rester unis, ce n'est plus natii- 
relleinent; c'est voîoiitaiienient , et la 
iamilie elie-inéaie ne se maintien!: que pac 
convetuioa. 

Cette Hberté commune est nne consé- 
£|uence de îa nature de l'homme. Sa pre- 
mière loi est de veiller k sa propre con- 
servation; ses premiers soir.s sont ceux 
qu'il se doit à lui-même ; et , sitôt qu'il 
est en âge de raison, lui seul étant j'age 
des moyens propres à se conserver, devient 
par-là son propre maître, 

La famille est donc, si l'on veut, le 
premier modèle des sociétés politiques : 
le chef est l'image du père, le peuple est 
l'image des en l'a us ; et tous étant nés égaux 
et libres , n'aliènent leur liberté que pour 
leur utilité. Toure la différence est que , 
dans la familie , l'amour du père pourses 
enfans le paye des soins qu'il leur rend ; et 
que, dans l'état, le plaisir de commander 
supplée à cet amour que le chef n'a pas 
pour ses peuples. 

Grotius nie que tout pouvoir humaia 
poit établi en faveur de ceux qui sont 
gou.yej.nes j ii cite i .esclavage en exemplç» 



Social. J 

Sa plus constante manière de raisonner est 
(f établir toujours le droit pnr le fait (i)- 
On pourroit employer une méthode plus 
conséquente, mais non pus plus favorable 
aux tyrans. 

Il est iXov^c douteux , selon Grotîus , si 
îe genre humain appartientàune centaine 
ëUiommes, ou si cerre centaine d'*hommes 
appartient au genre humain ; er il paroit 
dans tout son livre pencher pour le premier 
a^is. C'est aussi le sentiment de Hobbes. 
Ainsi voilà l'espèce humaine divisée eil 
troupeaux de bétail , dont chacun a son 
chef, qui te garde pour le dévorer. 

Comme un paire est d'une nature supé- 
rieure à celte de son troupeau, les pas- 
t-eurs d'hommes, qui sont leurs chefs, sont 
aussi d'une nature supérieure à celle d($ 
leurs peuples. Ainsi raisonnait, au rapport 
de Philon, l'empereur Cali|:;u]a ; concluant 
assez bie^i <le cette analogie, que les roi» 

(i) « Les savantes recherches sur lô 
t> droit public ne sont souvent que Tliis- 
vi toire <)es anciens abus ; et on s'est en- 
w tête mal à propos , quand on s'est donné 
w la peina de trop érudier». ( Traité ma- 
nuscrit des inrérers de la France avec ses 
yiiisins , par M» L- M. d'A. ) Voilà préei- 
séiïifiut ce ,qu'ii fait Groiius. 

A4 



8 BU Contrat 

ëîoienr des dieux, ou que les peuples 

Le rniRriîiK'uiîciu de Gî^li^rnla revient à 
ce'iii lie Kobces et de (}roiins. Arisioie, 
^\ec eux tous , avoir dit aussi que les 
lioïnuies lie sont polnr iiafureiieuieut 
ègau:^, luais que les ur.s naissent pour 
l'esclavage, et les aiitres pour ia doiXiiiia- 
îion. 

Aristoîe avoît raison , mais il prenoit 
rei'iel. |)our la cause. Tout liomiue né 
iioîis res( Ja-^age jiair pour l'escliivaji^e *, 
jien n'esî plus certain : les esclaves perdeii!: 
tout daus leurs iers , jusqu'au désir d'en ^ 
sorîir -, ils aiuieii' *eia* serviriule , comuiô 
les coiuDaanuns d^Uiisse aiinoienî leur 
abruris«eî)!ent ( i ). S'il y a tiojic des 
çsci ivf s par la naiuie , c'esr parce qu'il y 
a eu (les esclaves contre nature. La force 
a lait ies prejuiers esclaves , leur làclieté 
les a pérpeiues. 

Je n'ai rien dit du roi Adam , ni de Pern-, 
perei;r fioé . père de trois i^rands nionar- 
ques qui se partagèrent ]'i:niveîs , comme 
iirent les etî^ans de Saturne , qu'on a cru 



(i) ^'(iycz un petit Trairédc Pîurarque^ 
îr.îiîuié -, Que i^i^s letbs vsejst ^:^ 

5-AISOIi» 



R O C ï A L« ^ 

ï^comunfre en enx. J'esnère qu'on me 

s.înr.'i <,\ré c]e cette ruodéralion -, cnr tles- 

er ]:e;jî-etre de îa ])raiKbG ainéc , cjiie 
sais- je si, par la vérincaiion <ies tines, je 
lie me rr(;ii\erois noi?u le !railinîe roi du 
^vYïve humain'^ Quoi qu'il en soit, on ne 
peuf disconvenir qu'Adam n'ait été souve- 
rain du mon(!e, comme Jlo[;în<îO?i de sou 
âsie, taiu qu'il en ïu\ le seul habitani ; et 
ce qii'il y av(;ir de conur.ode dans cet 
empire, éroit que ie monarque, assuré 
*nr son trône ^ n'avoir, à craincire ni rebel- 
liens, ni guerres^ ni conspiraieurs. 



K A P I T R E I ï I. 

Du droit du plus fort* 

E pins îbrt n'est jamais assez Tort pour 
éire ioujours le maiîre, s'il ne iransforme 
t>a iorce en diroit . et l'obéissance en de- 
yoir. I3e-là le durcit du ]>liis ioit, druiî: 
pris ironiq\iemçnt en a|>paren(:e et réelle- 
]^ni nr établi en ])iîîi('ii>es. r>uais ne noua 
çxpliqueia- r-on jamais ce mot'? La lorccj 
f.st une puissance physique ; je ne vois^ 

A 5. 



lO DU Contrat 

pojnt quelle moralité peut résulter de se-S 
ellcis. Céder à la force est nu acte tle né- 
cessité, non de volonté -, c'est iout an plus 
un acte de prudence. En quel sens pourra- 
ce être un devoir i 

Supposons un moment, ce préiendîi 
tiroir. Je dis qu'il n en lésuhe (ju'un gali- 
maîhias iî!exprimal)îe ; car silot que 
c'est la loice qui lait le droit, retieC 
change avec là cause : iouic force qui 
suiiuonie la pieuHere, suuxHieàson droit. 
5iiOî qu'on ]>cut désobéir iinpiaiément , 
on ie jieut iéii^iriiuenieni, et puisque le pins 
iort a toujours raison, il ne s'agit que de 
iaire ensoi le qu'on soit le plus ibrt. Or , 
qu'est-ce qu'un droit qui périt, quand Va 
lorce cesse? S'il faut obéir par fc.rce , oîî 
îi'a pas bcSiiin d'obéir pi^v devoir ; et si 
Vini n'est ])!us iorcé d'obéir, on n'y est 
plus oblii^é. On voit donc que ce mot droit 
n'ajoure rien à la force j il ne siii^nifie ni 
rien du tout. 

Obéissez aux puissances î Si cela veut 
dire, cédez a la lorce, le précepte esc 
bon , mais su])eri]u ; je réponds qu'il ne 
sera jamais violé. Toute puissance vient 
de Dieu, je favoue; maïs toute maladie 
en vi(nt aussi : est-ce à dire qu'il soi! 
défendu d'/îppcler le médecin"? Qu'un bri» 



s O C ï A t.' ïî^ 

^nVid me surprenne an coin (l'on bois s 
won-seuirment il faut que je donne ma 
Isoiu'se, mais quand je pourrois la sons- 
U'iiire , snis-je en ronscif^nce obligé de I* 
iî.onner '^ Car enfin le pistolet quUl lient 
^st aussi une puissance. 

Convenvons donc que force ne fait pas 
^roit^ et qn'on n'est obligé d'obéir qu'aux: 
puissances iéii,î?iiiies.. Ainsi ma question 
piimiîive revient toujours. 

CHAPITRE IV. 



o 



P 



uisQu'Aucu>r homme n'a une autorit» 
naturelle sur son semblable , et puisque \x 
force ne produit aucun droit, restent donc 
les conveniions pv)ur î^ase a« toute auto- 
riié ié^iiinie païuii les iionimes. 

Si un paniculier, dit Grotius, peuf 
aliéner sa liberté et se rendre esclave d'uiï 
îïiaitre, pourquoi tout un peuple ne pour- 
ïoit il pas^aiiéner la sienne et se rendre" 
Sujet d'un r-i? il y a là bien des mots- 
équivGcjues qui guroient besoin d'expli- 
laiion; mais tenons- no us- en à celui ^'*i^ 



3 ^ -D V C G K T B. A T , 

liéner. Alici'.er, c'est donnor on vendre i 
O;', ini iKHîiUîe qui se lait esclave àhm 
iiMtve , r.e se (Icîitîc pa^, il se vend tout 
fin ïMfins y-uitr sa snbsisfance : nsais iiîi 
]M.M;|)îe j ]>0!,'iH]'!oi fie vf^îui-ii ' Bien ioiu 
qiiV a r(;i iiiiiiui:!;se à ses si^jcts leur sub- 
&js?aiur, il r,e tire ia sic!ine qne d'eux $ 
t-'! , selon Habelais, un roi ne vit. pas lie 
peu. ]Jes sujtîs iu;ïrnr.î]i àoui: leur ];CV-, 
sr>]ir.e à (O'Uiiiirïi qu'on |,re?Hlra ou.ssi 
1( ur (.;ier.. Je ne vcjs pas ce qui leur 
rr.sf<-- à con.'-crver. 

Oa dira qi!e le c]e:%po^^ assure à ses; 
s;;je-.s la tra!?quil;iié civile. S^ût ; triKis 
<ju\ g;igneîU*i:s , si les guerres que S'-m 
anibl'iou leur attire, si srn iiisaîiable 
avitiiré, f^.i ir-ç vexatiî.;us de son tuiiiislère 
les (lesolciit jjlîis que ite leroient îeins 
clisseufioTis ^ (>i;W »^a:'nf îîî-ils , si cetîe 
tranq uiliiié inôiiie est nue c!e \cl}rr^ mî- 
j^ètes ? On vit IraDqîiiile aussi (K;r;s les ca- 
i îio;s ; en (=sT-ccas?^e/; j^-ur sS trouver bien? 
les Grecs enierî^tés (sans ra;;î'rc iln ey- 
çitij^e y viv(.ùeiu tTavHjfnilesj en ciiiçiiduîU 
f«i'e eur tour via^ iTè-ie tié\Ot'es. 

i'ite q^i'aîi Itou.ivne se (jiiiiui" ^raJuiîe- 
pu^Tiî, <'esî dire une ehc.se absurde- cr iiîr 
çcmeevable , un tri aeié esi. ili-^di ne et, 
'^,id^ P4r cela sçiil quç ççiui <_|ui le iab* 



s ô C T A T.. jS 

îi'est pas clans son bon-sens. Pire la mrrt© 
chr^sede îoiiî un peuple, ('esî supposer un 
peuple de fo??*;: la folie v.e fair. pas droit. 

Qjiand ohaciiii pou n oit s'alicner Ini- 
3T"eme il ne ])eiît aliéner ses enfan'î : ils 
nrâss.'nt hommes et libres; leur liberté 
leîir apparfienf ; nul n'a droii. d'; ji dispo- 
ser qu'eux. Âvnnt qu'ils soient eu àf>,e d© 
raison, ie {;àre peut en leur nom siipuler 
des (^onditioiis pour leur conservation, 
])0iîr leur biea-êîre ; mais non les donner 
irrëvooableîDCîU et sans condition', carim 
tel d,>n est contraire aux lins de la nature, 
et passe les droits de la paîernité. Il tau- 
droir d;^nc, poui- qu'un gouvernement ar- 
bitrai ro iiYt léc^irînie, qu'vi chaqise géné- 
ral io!i le pei.'ple ilï! le maure (.ic l'adRiertro 
ou de le rejeter; mais alors ce ^^oiiverne-f 
liieni. ne seroit pk;s arhiîra'ire. 

Ileiioncer à .'-a liber! é, c'est renoncer a, 
Ka quaîiîo d'iKuiHUO , aux droits de i'huuîiif 
niiCj jiioîi:e a s;^s d.c ci-s. il n'y a md dé- 
(ÎO!iiii.iij..ç!UOiir j;Cssibie ];our q!iiconr|i;e: 
renonce a îon-. I/ne îclle rci:on;.iaiiou es£ 
încuu!j;aiib:c .n ce la naiiirc de fiiouinie^ 
C' c'esr ôrer îo^iîo liioraiité à se^ aonons , 
fjne ti'oiev lOîHe liberté à ^a voUjîJié. Kniiu 
cesr î.iiie convtuuou vaine ei. couiiadic- 
îoiie^ i\:^ siJprder^ dHaicî)art^ unç ^alo-: 



î4 ï>^ CoKTRAT 

thé absolue; de Tautre, une obéissance 
sans bornes. îs'est il pas clair qu'on n'est 
engaoré à rion envers celui dont on a droit 
de tout exigera Et celle seule comiition , 
sans équivalent , sans écliange, n'entraîne- 
t-elle pas la nullité de l^acte? Car quel 
droit mon esclave auroit-il contre moi , 
puisque tout ce qu'il a m'appartient, et 
que son droit étant !e mien, ce droit de 
riioi contre rnoi-mérne est un mot qui n^a 
aucun sens 5 

Groiius et les autres tirent de la p^iierre 
liue autre origine du préiendu droit d'es- 
clavage. Le vainqueur ayant, selon eux, 
îe droif de tuer le vaincu, celui-ci ci peut 
racheter sa vie aux dépens de sa libellé; 
convcniion d'autant plus légitime, qu'elle 
tourne au profit de tous deux. 

Mais il est clair que ce prétendu droit 
de ti:erles vaincus, ne résulte en aucuna 
manière de Tétat de guerre. Par ce la sent 
que les hommes, vivant dans leur primi- 
tive indépendance, n'ont point entrVux da 
rapport assez constant pour ci>nstituer ni 
l'état de paix ni l'état de guerre , ils ne sont 
point naturellement ennemis. C'est le 
rapport des choses., et non des hommes, 
c|ui constitue la guerre *, et l'état de guene 
îie pouvc-iit nuiue de simples relii^tion^f^ 



Social»' î5 

personnelles, mais seiiieineiir des relations 
réelles, la e;'ierie privée, ou, d' ho m me à 
iioiniiie, ne peut exisler, ni dans Pétar, de 
natnre, où il *^i'y a poinr. de propriété 
consîanie, ni dans Tetat social, ou tout 
esr sous l'autoiité îles loix. _ 

Lescoîiîbaîs parliculIeiSj les duels, les 
rcnconfres, sont des actes qi.i ne cons- 
lili:ent point un erai ; er à l'é^i^ard des 
guerres privées^ ât!i<)rî.<'ces ])ar les éîa- 
biissemens de i oins JX, roi de France ^ 
et suspendues p^u- la paix de Diei:, ce 
gont des a])tîS du gouvernenienr iéodai; 
système absurde s^iî en fut jan^nis, con- 
traire aux principes du droit naturel , et ai 
touie bonne po'iîiqne. 

La guerre n'est donc point nne re^aiion 
d'ii(Mîin;e à ininine, mnis line lela'ion 
d'éiat à érai, dans laquelle le s par! icnliei s 
ne sont enruiîîis qn'acc itlen-ellenK nî: , non 
point coiiHiie iioinnies^ni rnêa>e conune 
ciiovens, umùs ccwrrxe si-Ulais ; non poin£ 
comme inendiresde !a patrie, mais coîuu.a 
ses dcfen&eurs. Eniin clif>que éîaî ne peut 
avoir pour ennemis qi;e d'antres états, et 
non pas des hommes; ar.'cndn qu'entre 
choses de dij»e ses vit res ^ on ne peut 
fixer aucun vrai ra p(.r:. 

Ce principe est mêuie conforme i\)xx 



î6 



B IT 



C O N T Tx A T 



iiiaxinics ér/Uî'irs ce îimis \vs {«mîks, et à îfl 
T>raîi<;[:c cufv-ioTUo <;e fous !es pp(j;)'rs p^>*» 
Îiré5. Les dr'claranoîis de usicrro soiit 
iii;'iTis lies avenis'^rnic^s -Mr^: pHis^uincc? 
qîi\i Inirs snje's. !.'i:t!"a:i^rr , soif roi, soit 
jîarMriilier, soit |>c}î?pl(^, r^ni v-lr, tne <'Ji 
ilélicîU U^s snier;^, sans ('.'( Saror la «.^nme 
an pt'inie, Ti'cs! pas mi eancati; c'est iirt 
î.;ri£:aTui. I\^cn;e en pi iiic uuerrc , ua 
pnT>C(» i;!iîc sVnipare bien, cm p:^ys eTirn- 
ï\û j (le loiir re (miî apparîîe!:r an publie, 
lirais il rrsîîv*c:î(^ ia n'^sonne cl ii-'S bien*? 
<le5> pai'iiraîner:-; il iesrecî;e tîes ('roiis si;r 
le8q:;eU Ronl l'onviés les siens. La iin t'e 
la £:^i:Crre éranî la (ie«;îî action de l'éîaC 
ennciiii, on a, (ii\.ii d'ru incr les dv'leïi- 
fiOîirs, îantqa'ils epî les aruie'> à la râiain; 
liiajssirpî '"jii'i's les posmr et se reneciir , 
ce'i'^aiit <>';}* rc einiCinis, e:i insrrv.iiîens dp 
l'eiiaen;!, ils rcch viesnii^ut 5;iiiii;!einiiiie 
ij:>îînrî(^s ; Ql Vvn n'a plus tie dia-ir snr !o!îj: 
vie, «'^:'el.r;eFMis on jîesjr ieer l'eîat san<3 



tuer liTî fieui. de ses nîesuUres : or la i^uerrQ 
ne tienne aiieun iha.i?. (M»i ue seir lu;- 
ressaire à sa îi;i. Ce^î prinei;;es ne seiiç 
pas ceax de Grotins; ils re S(Kit pas ton- 
nés Huv des auîoîiîéfi de peë;;'S, nîais i!!| 
^lérisent de ia iiainre iies cilesti^j ei 6uii| 
|ondés sur la i-ai^on. 



Soc I A 3L. 17 

A regard du droit de conquête , il n'a 
d\'ïiirre ioiidernenr q.ie la loi du pins fort. 
Si la ^'lerre ne donne poin! an Yainqiie:a' 
le droit de luas^acrer les peiip'es vaincu.s'^ 
ce droit qu'il n'a |,as,ne peut iondcr ce- 
h?i de les asservir. On li a le droit de tuer 
l'enneuii que quand on ne \)vnt le iaivees» 
cîave. le dicitde le taire esciave ne vient 
tîonc pas du droit deleiuer*, c'est donc nu 
échange itnque, de lui l'aire acheter, au 
prix de sa liberié ^ sa vie, sur laquelle ou 
îi'a aucun droit. En ciablissanr h- droit de 
vie et de niort sur le droit d'esclavai?.c, et 
le droii d'es'lavape sur le droit de vje et 
de mort, n*est-il pas clair qu*on tonibo 
dans le cercle vicieux'? 

En supposant même ce îerriuîe droit de 
tout tuer, je dis qu'un esclave iair à U 
j^ueire , ou un peuple conquis, n'est unii 
à rien du tout envers sua riiairre^ q^i'^ 
lui obéir autant qu'il y est forcé. En pre-; 
nant un équivalent a sa vie, le vainqueur 
ne lui en a point i'air ^race : au lieu de le 
tuer sans IVuit, il Ta tué utiicmenr. Loin 
donc qu'il ait acquis sur lui ni.'lle autorité 
joinie à -la i'orce , l'état de guerre subsiste 
«ni r'e(jx connue auparavant; lenr relatiou 
ineniO en est l'elTet; et rusa<j,e du droit dp 
îa gueiTC ne suppose aucun traité de pai^^ 



i8 BIT CoNTHAT 

l's ont fait une convention, soit; mais 
cette conveniion, loin de détruire l'état 
de guerre, en suppose la continuité. 

Ainsi, de quelque sens qu'on envisage 
les choses, le droit d'esclave est nui, non- 
seulement parce qu'il est illégitime, mais 
parte qu'il est absurde et ne signifie rie n. 

Ces mots esclavage et droit sont con- 
tradictoires; ils s'exclwent mutuellement* 
Soit d'un homme à un homme, soit d'un 
homme à un peuple , ce discours sera tou- 
jours également insensé. Je fais avec toi 
une convention toute à ta charge^ et toute à 
mon profit y que j'observerai tant qu'il me 
plaira y et que tu observeras tant qu'il fng 
plaira. 



H 



CHAPITRE V. 

i^u^il faut toujours remonter à uno 
première convention* 




a A N D j'accorderoîs tout ce que j'ai 
réiuté jusqu'ici , les fauteurs du despo- 
tisme n'en seroient pas plus avancés. Il 
y aura toujours une grande différence 
&iiiïù saiiKiettra une tauiûtude et ré^ii' 



Social/ 19 

une société. Que des hommes épars soient 
tuccessivcment asservis à nu seul, eu quel- 
que nombre qu'ils puissent être, je ne 
vois là qu'un maître et ces esclaves; 
je n'y vois point un peuple et son chef: 
c'est , si l'on veut , une a^^^régation , 
mais non pas une association; il n'y a 
là ni bien public , ni corps politique. 
Cet homme eùî^-il asservi la moiûé du 
inonde, n'est toujours qu'un parLiculier; 
son intérêt, séparé de celui d<^s arJres, 
n'est toujours qu'un intérêt privé. Si ce 
même homme vient à périr, son empire 
après lui , resîe épars et sans liaison , 
comme un chêne se dissout , et touibe 
en un tas de cendres , après que le feu 
l'a consumé. 

Un peuple, dit Grotius,peut se donner 
à un roi. Selon Grotius , un peup'e est 
donc un peuple avant de se donner à 
un roi. Ce don même est, un acte civil; 
il suppose une délibérai ion publique. 
Avant donc que d'cxanÛRcr Tacîe pî»r 
lequel un peuple élit un roi , il serrit 
bon d'examiner l'acte par lequel un 
peuple est un peuple ; car cet acie érant 
nécessairement antérieur a l'autre, est le 
vrai fontienient de la société. 

En eifet , s'il n'y avoit point dd 



^O BU C O N T Tu A T 

convention aiiu^rlenie_, où seroif, à moins 
<]ue l'élection ne Ifir lirraninie , Tobli- 
li^ariou pour 1^* ])eiit ik >u.l>rfî , de r.e 
soijîïîe; îre aa choix du gvajul '^ et ii\m 
cent .qui veulent un maitre , ont ils un 
iirolt de voier pour dix qui r\hn\ VMilent 
.poiur'^ra loi de !a pluralité des 8ui*ira<^es 
est elle-ioénie un éi'abfisseiTîent. de am^ 
îveniion, et suppose, au moins une fois, 
l'iaianiinil/j. 



G H A P I T 11 E VI. 
Du Fade social. 



J 



E suppose les hommes parvenus à ce 
point où les obstacles qiii nuisent à leur 
jcoijsrrvtnion dans Pérat de nature , rem- 
portent , ptTr lenr rési<fanre , sur les 
forons que chaque in<ii\îdH peut em- 
plnycr ])oi!r se maintfiii! dans <et élal^ 
^dors cet éîai: piiniilit* T5C peut plus 
sal).sjsier ; cl le «enre liinii^iin périroit , 
s'il ne (.Iiarf;coiî S3 ninnièra d'èîre, 

Ov , c<.;n.me les hommes ne peuvent 
«îH.;ciulrer de nouvelles iorces , i\\<ns 
s.Cî.'hnient iniir et diri<;cr celles qui 
m'h&-ail.ii 5 ils n'ont plus d'autre Bio^cn 



Social. îîi 

poiiY se conserver^ vue cie former, ]>ar 
^^aî'Cgaîion _, nr.e sounr.e de iVu-ces , (ini 
piiisse l'emporier Sîir ia rosisian-ce , de 
k'S lîîcrire en jen , par isn seul uicibi'e ^ 
ei; de les f'iiro i\'dî' ^ie conceir. 

Ceîic sciTiîïie (ie lorces \\e veut nù'Y& 
q:ic (iu co'îcoîirs de plusieurs; mais la 
force (t la liberlé de (haqj-e liomnîe 
étnnt les 'preniiej's- insu'un^ens de sa 
cr.nserrat.i-ori ^ eoainienl (e.^ eng-raera- t-ii 
5?;ins se inïiïe , sans lU'^'iaer le? soi'i<^ 
qi'il vSC (!'.>'.! { C'jtie (litiicnlrt^ , fri^iienrô' 
à ïYion fi'jjer. , ])e;iî: s'ér-onc^er en c e^ 
îerr.ies : 

et ^Prn'îvf^r r:ne fV/rn>'^ ci'-.îs^^ooiarioîi qirî 
i) dcUcndo (n protège tle touîe la iorce' 
îj conr!)n?ne la ]>f^rson';'e er les î)i<M!S 
>j rie ( ! = en')e a«"o:-ie , ei p«r brM'ei'e' 

>; }>onr''tm? qu';! iin-inf-nie , o^ res!e arssî 
î> iihiT q^'-riin^a M i-niir >). T^-l est îe pro- 
l;!è!ec f'Mnd inienr.ïl donî leC'>nrrrï{, social: 
tloiiîîe la si:l(i!{on. 

J<es ( la:i*^;es tte re e»'^iTfrn! .conî irHe* 
re.enl (icWerîViiriées per la i:?a!ni'e de racî'"»;^ 
qi^e la mcindre lîKuiioeatioo les rendroVi 
Tnine*^ er («e n\\\ efter ; ensorre q'ne , 
hxQu r^u\^\\v'^ iràieeiî peiii-eire janiais été 
iuriueneaieut énoncées , clies sont pir- 



S2 X) u Contrat 

tout les mêmes , par- tout tacitement 
fidmises et reconnues , jusqu'à ce que 
le pacte social étant -violé , chacun rentre 
alors dans ses premiers droits, et reprenne 
sa liberté na(ureHe,en perdint la liberté 
ccnveniionneile pour laquelle ii y re- 
îTonca. 

Ces danses , ];ien entendues , se ré- 
cliîiscîit toutes à une seule; savoir, Palié- 
iiation totale de chaque associé , avec 
tous ses droits à touie la communauté : 
car premièrement , cliacun se donnarrt 
tout entier, la condition eî^t égale pour 
tous ; et, la condition étant é<4:de poi^ 
tous , nul n'a juiérêt de la rendre oné- 
reuse aux autres. 

De plus j raliénation se faisant ssi^sr 
réserve, Vunion esi aussi pariaire qu'elle 
peut Fètre , et mit associe n'a pins vien à 
léclau-.er ; car s'il resroit quelque-, dl'oi^» 
<aux particuliers , fouime il n'y a i: roi t au- 
cun supérieur comuiun qui pi\t prononcer 
euîr'eux et le public, chacun étant ea 
quelque point son propre ji'iie , prétcn- 
droit bientôt l'être en tous -, i'éiat de na- 
ture subsisteroit , et Tassociation devien- 
droit nécessairement tyrannique ou vaine. 
Eniin , chacun se. donnant à tous ne se 
doriue à persomie \ et comme il n'y a pas 



s o c T A r..^ 23 

tîTi associé sur lequel on n'acquière lc3 
îïienie droit qu'on lui cède sur soi ^ on 
gagne ^équivalent de tout ce qu'on perd, 
et plus de force pour conserver ce 
qu'on a. 

Si donc on écarte du pacte social ce qui 
n'est pas de son essence , on trouvera 
qu'il se réduit aux termes suivans : Cha- 
cun de nous met en commun sa personne cS 
toute sa puissance sous la suprême direction 
de la volonté générale ; et nous recevons en 
corps chaque membre comme partie indivi" 
sible du tout* 

A l'instant, au îieu de la personne par- 
ticulière de chaque contractant , cet acte 
d'association produit un corps moral et 
collectif, composé d'autant de membres 
que l'assemblée a de voix; lequel jecoÎÊ 
de ce même acte son unité, son moi com- 
mun , sa vie et sa volonté. Cette ])er-' 
somie publique qui se forme par Tu- 
Tiion de tous les autres, prenoit autre- 
lois le nom de Cité ( i ) , et prend main- 

■ I I « I ^1 ■ Il II r . . ..Il I I ■ I . I. . » ! 

(i) Le vrai sens de ce mot s'est pres- 
queenlièrement elïacéchez les modernes t 
îa plupart prennent une ville pour une ciré^^ 
et un bourgeois pour un ciioyen. lis ne 
savent pas que les maisons fout ia ville, 



©4 î> ^ C O N T îl A T 
tennnt celui de république ou de cor/îi 
poliiiqi'c , leqnel est appelé par f-es mem- 
bres eVi-î , quand i) e3,t passif ; souverain , 
quarui ii est a;crif ; pfnssançe , rn le corn- 
])araitt à ses semblables. A Pégaid des 
associés^ ils prennent collectivement le 
iiom de peuple j, et s'appellent en ])articii- 



innis que les ciroyens l'ont bi ciié. Cerfé 
iT^vire erreur coûta cher ai:x Carrha<;irioi.S; 
Jo n'.ii pas In qi?e !e iiire de CTVJj^S ait 
î îmais été diiiîné aux *?\îjers d'im prince ^ 
îîHsirit'me anciermeuicnr aiix^Vlriccdoniens^ 
îîi de î*OR io'.irs aiîx Anrî;!ais , quoique pUis 
|)rè< delà liberté que tons U\s auir(:^>i. i.es 
spîds j'iarK ns prenncnr tous ce nom de 
CïTOY]t?fS, parce qu'ils n'cnimr aucîsnéf 
v;u'irable idée, couane on peur le vo-ir 
clans îcirs du iîonnaires; sans quoi ils tcnt- 
lieroieut , en rnsîirpnnt , dans le crirué 
«se ièze-majesré. Ce nom , cbez eux, cx- 
])rime une vorîJi , er non pas nn droit* 
(luf'ud Robin a voub' pt^r'er de nos ciroycr.s 
er bôiirceois, il n tait, nne lourde bévue 
eu ])re!»anî les uns pour tes autres. M. 
d'Alemberr ne s'y est ]>as trompé , et a 
bien disiingué . dansson article CrFÎ^^Î EVE, 
les quaire (*rdr.'vs d'hi>nime (même cinq^ 
en V comprenant les «impies étranjzers ) 
cjui Fonî dans no're ville, et dont <bM?x 
seidcmrnt couriMiScnt la ré|>ub!ique. Nul 
autio au'eur braTu ais . que je sacb^^, n'^a 
eompris le vrai sens du mot CiToyiiN". 

Her 



s O C ï A tJ 5.5 

Frer citoyens^ comme pariicipans à Pau* 
toriré souveraine, et 5£/;eij, comme sou- 
mis aux loix de Pétau Mais ces termes se* 
coni'ondent souvenr, et se prennent Viin. 
pour Pautre ; il suffit de les savoir dis* 
tir.i^iier quand ils sont employés dans toute 
leur précision. 

CHAPITRE VIL 

Du Souverain^ 

\J N voit , par cetie foroîiîle , qne Pacte 
cVassociation renferme nn eneaL^ement rc- 
ciproque du j)ul>Iic avec les particiiUcrs j, 
et que chaque individu j ronlractant ^ 
pour ainsi dire, ^w^c hn-mênie, se trouve' 
€r»g«igé sons un double rappor? *, savoir,. 
comme mcmÎ3re du souverain envers 
les particuliers , et comme merr-bre de 
Férat envers le souverain. Taxais en ne 
peut appliquer ici îa maxime du drois 
civj! y que nul n'ev^t tenu aux eugf^cemens^ 
pris avec Uii-même ; car il y a bien de la- 
dilTérence entre s'obliger envers soi ^ 
©u envers un tout dont on fai;; parîîe. 
5-1 faut remarq^.uer encore que la délii»^ 



^6 î>U CoKTTtAt 

béraiion publique , qui peut obîig^î* tritiS 
les siiieîs envers le souverain , à cause 
des deux diîïérens rapports sous lesqiielsi 
chacun d'eux est envisagé, ne peut , pat* 
la raison contraire, obliger le souverain 
envers lui-wèxne , et que, par conséquenfj 
il est contre la nature du corps politique, 
que le souverain s'impose une loi qu'il ne 
puisse eîlfVeindre* iS'e y)ouvant se consi^ 
dérer que sous un seul et même rapport, 
il est alors dans le cas d'un particnliei' 
contractant avec soi-même; par où. Ton 
voit qu'il n'y a ni ne peut y avoir niîiie 
esDcce de loi fondamentalo, oblifiatoire 
pour ce corps du peuple, pas même le con- 
trat social. Ce qui ne signiiie pas que ce 
corps ne ]}uisse fort bien s'eng/iger en- 
vers autrui, en ce qui ne déroge poiitt 
rn ce contrat ; car à i'cgard de l'eîrnngeF, 
il devient un être simple, un individu. 

Mais ie corps p(;liîïque ou le souverain , 
31 c lirant son être que de la sainteté <\n 
contrat, ne peutiainais s'obliger, mem^ 
envers autrui , à rien qui tlcroge à cet 
acte primiîii, comme d\ili«::ner quelque 
])ortion de kii-meme , ou de se soumettre 
à un autre souverain. Violer Tacte paT 
leqsîel il existe , seroit s'anéantir *, et c^ 
qui n'est rien neproduil lien* 



s O C I A L. 1^7 

SItôr que tfcitie nvuUituâe esf: ainsi réu- 
nie en un corps, on ne peut offenser un 
des membres sans attaquer le corps , en- 
core nu3ins offenser le corps sans que les 
mcnifres sVn ressentent. Ainsi le devoir 
ei l'intérêt ohJi^ent également les deux 
parlies conlractaïues a s'enlr'aider nui- 
tueilemeut, eties moines liommesdoiveut 
cf'ercliera réunir suus ce double rapport 
tous les avantages qai en dépendent. 

Or, le souverain n'étant formé que des 
particuliers qui le composent , n'a ni ne 
peut avoir d'intérêt contraire au leur; 
par conséquent la puissance souveraine 
n'a nul besoin de garant envers les 
sujets, parce qu'il est impossible que le 
corps veuille nuire à tous ses membres; 
et nous verrons ci-aprôs qu'il ne peuE 
nuire à aucun en pariicuiier. Le sou\e- 
rain , par cela seul qu'il est, est toujours 
tout ce qu'il doit être. 

Mais il n'en est pas ainsi des su je: s 
envtrs le souverain , auquel , mai^riS 
liniérét conjmun , rien ne répondioit 
de leurs enga^ijemens , îj'il ne trou voit 
des moyens de s'assurer de leur fidélité. 

Eu effet , chaque individu peur,couimô 
jioinme , avoir une volonté particulièia 
j^.Qftlraiie uh dissemblable ù la voloul^it 



Ïâ8 DU C O ÎT T ïl A ^ 
générale qu'il a comme cifoyen. Soii 
intérêt particulier peut lui parier tout 
aiitrenient que 1 intérêt connnun ; soit 
^exkster.ce absolue , et narnrellement in- 
dépendante , peut lui faire envisager ce 
qu'il doit à !a cause commune comme 
une contribution gratuite^ dont la perte 
«era moins nuisible aux autres , que le 
paiement n'en est onéreux pour lui , et 
Tegardant la personne morale qui cons- 
fitue î'érat coinme un être de raison , 
parce que ce n'est pas un homme ^ il 
jouiroit des droits du citoyen sans 
w^ouîoir remplir les devoirs du sujet ; 
injustice dont le progrés causeroit la 
ruine du corps politique. 

Aiin donc que le pacte social ne 
soit pas un vain formulaire, il renferme 
tacirement cet engagement , qui seul 
peut donner de la force aux autres ,' que 
quiconque refusera d'obéir à la volonté 
générale , y seia contraint par tout le 
corps ; ce qui ne signiEe autre chose , 
$inon qu'on le forcera d'être libre : cac 
telle est la condition qui donnant chaque 
<:itoyen à la pairie, le garantit de toutô 
dépendance personnelle ; condition qui 
fiiit i'arrilice et le jeu de la machine 
ûque j jgt qui seule rend légitiingi 




Social. 

les cnoa.oeiiiens civils , les-iuels, sans cela, 
seroient absurdes , ryraniiit|u€S , et sujets 
-aux plus énormes abus. 

- ■ — - ---*- — — - ■ - - - " 

CHAPITRE Y m. 
JD^ r Etai civil. 



c 



E passai^e 4e réîat, de nature à Tétat 
ci\il , pcaduit dans Thomnie \\i\ change- 
Tn^nr très-remarqnabie , en substituant 
dans sa conduite la justice à l'insîinct ^ 
'^t donnant à ses actions la moralité qui 
leur m.uiquoit auparavant. C'est alors 
seulement que la voix du devoir succédant 
à l'impulsion physique , et le droit a 
i-appétit , i homme qin jusqacs-ià n'avoic 
rei^ard'é <jue iui-nième , se Toit forcé 
ilnt^ù' sur d'autres principes, et de con- 
sulur sa raison avant d'écouier ses pen» 
<;hans. Quoiqu'il s<j prive dans cet élat 
de plusieurs avantages qu'il lient de la 
nature , il en regagne de si grands î ses- 
facultés s'exercent et se déveioppent , 
ses iiiées s'étendent , ses sentimeus 
s'ennoblissent , son ame toute entière 
je'élève à tel pciftt , que si les abus ds 



3ô î) XJ C O N T R A T 

celte nouvelle coîulitioîî ne le ciepradoicrit 
€oiiv(ïsr. au-ilessoiiS de celle clone ii est 
scitî , il dcvroit bénir sdïis cesse l'instanS 
[leurenx qui l'en arrnclja pour jamais , et 
Cfui, dUiv nniiiial sinpitle et Ijorné ^ lit uu 
eue inul iji.eiit et un iiomme, 

P.èciiiisuus tonfe cette balance k des 
ternies i'aci!ç5î à ct mpaiei. C!j.c[i[e l'Iiomaïc 
perd par le contiat sccial , c'est sa liberlé 
:|iatureiîe et un droit alurnité a lout cç 
qui le \enie et qu^ii peut aiieindre *, ce 
tju'ii ga^ne , c'est la hberié civile et la 
propncre de roiu ce (|ii'ii |>(>ssède. Four 
re pas se rroniper dans ces tompensa ions^ 
ii tant bien disîingier ia liberré naturelle,- 
tj;;i ii\\ your bornes que les iorces oe 
ViruiivRiu , iie la iiberlé civile, qui est 
liiiiirce par la iil.oné i^eiicraie ; et la 
possession , «|iii n'est qj e i'eiiet de U 
lor( e <.'iî !e iiitiU ùii preînier c>(:<jnpanr, 
de la piopr'fcué , qui ne peut êtie ioîulce 
qî<e sur v.n iiîie posinf, 

(3 I pouirirJ>sur ce qui précède, a;oii: (f^ 
|i Tacquif ac i'c^îar civil Ui lii^erre nioi-aie, 
qui s«'u'e rc îui rHît/niniC vrai'îieni iiiaitio 
i.e lui , car l'inipuision du seui appétit 
est i'esi Iav.ij<e . et TvibeisôSi^ce a fa ici 
qu'on s'c:5î pri'scrite esi liberté, i^'iais ]é- 
]^*ei4 id ùeia que trc-p dit &.UX n'vî Si^i'îicl-ç » 



s o c r A t^ 3r 

et le sens puilusophique du mot liberté 
u'e^jt pas ici de liiou sujet. 

C H A P I T R E I X. 
jDu Domaine réel. 



C 



H A Q u E membre de la communauté s© 
donne a eiie un moment qu^elte se forme y 
tel qu'il se trouve aclueliemenr, lui et 
tomes ses i'orces, dont les biens quM poS' 
scde iont partie. Ce n'est pv^s que, par C( t 
acie^ la possession change de natnre en 
changeant de mains , etdevienne propriété 
dans celle du souverain; mais comme les 
forces tie la ciié sont incomparablemenc 
pins grandes que celles d'un particulier, 
ia possessiov publi(|iîe est ans.si dans le fait 
plus i'orre ei. plus irrévocab-e, sans è.VcQ 
plus lc<zi!iiiie, au moins pour les cnanpers :• 
car i'éiar, a l\'^ard de ses mcndjres, esc 
laaitie tie rons lenrs biens ^^ar le contrai: 
social, (^iiijd.Uis l'ctai, sei'l de base a toas 
les droiis ;. ►mais il ne Testa l'égard des 
ÇLUîJes p5iLSS;-i u{x'S fjiie par le dridr de pn*- 
|ider ucci!p-int (pi'il tient des particalie!* , 
X-'c dvolL vîe »i)ieinier occupant j (laoiquc 



32 DU C O ÎT T K A T 

plus réel que celui du plûs fort ^ ne devietit 
un vrai droit qu'après l'établi ssenieiu de 
celui de propriété. Tout homme a naturel- 
lement droit à tout ce qui lui esE nécessai- 
re j mais Pacte positif qui le rend proprié- 
taire de quelque bien , l'exclut de tout le 
resrc. Sa ]>art étant faite, il doit s'y borner, 
et n'a plus «ucnu droit à la comuiiKiaut 3. 
Voilà pouquoi le droit de premier occu- 
pant, si loible dans i'érat île nature^ est 
respectable à lout boniiue civil. On res- 
pecte moins dans ce droit ce qui est autrui ^ 
qrie ce qui n'est, p.is à soi. 

£n général, pour autoriser sur un ter- 
rein quelconque îe droit de premier occu- 
pant, il faut les conditions suivantes. Pre- 
înièreuicnt, que ce lerroin ne soit eucOie 
habité par personne; secondement, qu'on 
n'en occupe que la quantité dont on a be- 
soin pour subsister -, en troisième lieu , 
qu'on en prenne possession, non par une 
vaine cérémonie, mais par le travail et la 
culture , seul signe de propriété, qui, au 
défaut de titres juridiques, doive être res- 
pecté d'autrui. 

En cfier, accorder au besoin et au tra- 
YiJÏi le droit (ie premier occupant, n'est-ce 
pas l'étendre aussi loin qu'il peut aller I 
Fcut-on ne pas donner de^ bornes à c^ 



*S O C I A 'L. 3l»' 

.'^féit'? SunirA-t-H lie mettre le \r.Qd sur un 
îerreiii coiumun j pour s'en prête mire aussi- 
tôt le maître ; Snf'/ira-t-il d'avoir la force 
--d^en écarîer un mcmeni les autres ho ni*- 
mes, pour leur ôier le droit d'y jamai« 
revenir! Comai^îU un liomiRe ou un j-ea- 
ple peut-il s'emparer d\in. territoire im- 
ïnense et en priver tout le genre huRjaia 
auivement que par une usurpation punis- 
sable, puisqu'ôllâ ôte au resie des lioai- 
.jfues le séjour et 1^8 alimcns que la nature 
leur donne en commun 1 Quand ^i usiez 
^l^albao prenoitsur le rivage possession de 
la mer du sud et 4e toute l'Amérique mé- 
ridionale, an nom de la couronne de 
■Çasiille , étoit-ce assez pour en dépossé- 
der tous les lisibitanset en exclure tous 
les princes du monde? Sur ce pied^In. , ces 
cérémonies se multipiioient assez vaine- 
înent, et le roi catholique n'avoit tout 
4Ïan coup qu'à prendre de $on cabinet 
possession de tout Punivers^ sauf à re- 
:t:ranciicr ensuite de son empire ce quî 
<;toit auparavant possédé par les autres 
i princes. 

On conçoit comment les terres des par- 
ticuliers réunies et ccntigiiës deviennent 
i^ lerrlioir.fi public.; .codaient Le droit ds 



34 DU Contrat 

{SOiiveraineié s'éîendanr des sujets au ter«- 
leiii fju'ils occupent, Uevieut à ia-iois it^l 
et persoiiurij ce qui. met les possesseurs 
dans une plus grande déj^endaucc, et iait 
ile leurs forces niêiiie les garans de leur 
iidélité. Avantage qui ne paroit pas av^(âr 
ëré bien senrj des an( ieus monarqurs, 
çjui, ne s'appeisnt que rois des Perses, 
des Scythes, des jViacédoniens, sem- 
l)loient se regarder coin nie les chels ties 
iK^ajines, plutôt que cofàiriie les niuitres du 
pays. Ceux d'aujoifrdiiîji s'appellent plus 
liabilement r(>j.s de France, i?Espat*ne.j 
d'An^leierjc , erc. En (enanr ainsi le ler^ 
rein, ils sont bien sûrs çVesi tenir les lia-- 
bilans» 

Ce qu'il y a de {singulier dans cette alié- 
na rion , c'est que, loin qu'en accepianr le,s 
biens tles pariiciilicrs, la conununauré les» 
en dépouille, elle ne iàit que leur en as- 
$urer la lé^iiime possçssioîi, chanrer [\i^ 
surpaîion en un véritable droit, et la 
jouissance en propriété. Alors les posses* 
seurs étant considérés connue déposiial- 
les du bien public, leurs droits étant ieS* 
pectés ilû TOUS les nieaibres de l'état, et 
inaintenus de foutes les forces contre l'é- 
tranger, p;ir une cession avantageuse au 
public j Gt pius euco^-e à. eux-mêmeâ ^ il^ 



t^ O C î Â te S5 

iftYi^ , ponr ninsi dire, acquis îOîtî ce qii'ifsi 
t>ni donné. Paradoxe qui s'e\{)liq!ië f»isé- 
r.;enr ppr la distinction des droits qne le» 
souverain er ie propriétaire ont sur 1^ 
ir.eine fond , roîiune on verra ci après. 

Il peut arriver aussi que les hommes 
r(nnîue7«ranî à s'uîiir avant que de rien 
posséder, pi: que s^emparani ensuire d'uri 
îerrein Ruftisi-^nt pour tous , i's en jouissent 
en coiîsn^i'.u y ou qu'ils le partagent enrré 
eux, s<'>it éoa'emenr , soit seion les pro^ 
^iorrions éiahlies par le ponverain. De 
qiTeîqiu* manière qiie se fasse cerre acnu.i- 
rîtîon, !e droit que cliaquv^, ])arfjcniier 
a Sîir son propre* Fonds, €!sr toujours subor- 
donné au droit que la ccjurnunauré a sur 
tQus; ^sàns■ quoi, il n'y auroit ni Solidité 
dans îf* îieii social, ni l'oree réelle dans 
Tcxercice de la souveraineté. 

Je terminerai ce cl^apitréer ce llvr.^nar 
ime rémarque qui doit servir de base à 
to'it le svsrèmc social -, c'esi qu'au lieu de 
€!''rruire l\\c;aViré nature!!^, le pacîe l'on- 
tiamenîal substitue au contraire Tme épa- 
lire moiaie et ]égirin>e, à ce que la na^ 
ture avoir ]){\ mer ire d'inégalire phvsiqiie 
entre les hommes; et (\ue ^ pô'ivant éîrig 
inégaux euiorce ou eu génie, ils deviens 



^6 Ti V C O' K T U" A- T- 

■n&ut tous égaus par conreniioii et d^' 
(droit, (i) 



(i) Sous les nmuvafs goi^verncmeiis y..- 
cette égalitén'est qu'apparente eî iilusoire^ 
el e re sert qu'à mainienir le pauvre dans 
sa misère, et le ri*' Ueilrins s<J\ii usnrpaîioiu- 
I')ansle[Air , les luix sont toujcrirs uîilesv 
à ceux qui posscc«^Kt, et nuisent à ceux 
qui r.'oîîl rien ; d'bu il sui! qvie 'i*éfaî sociai'I 
K'ost arantagcr^fc anx l»OiJiuii*s qu'aiitang 
q il 'ils ont roiis quel que chose ^. et qu'auci 
a'èiLx n'a rien de trop. 



Fin du premier L iwe^ 



Eî^aff 



Social. 



H. 



rf'-sL :TjetxxiÊamsjetxinm'.i*sit%^^jyasu9KîixoijmwtsmuLvm^ 



LIVRE I î 



ksmsî:::^^^s^&:30sM;^^!mi?s^m^wisssasSk 



CHAPITRE PS.E M I E îi^i 
Que la Souveraineté est iiialidnahleA 

jL/A prcir.ière et la plus importante con* 
•séquence des principes ci-devant, établis ,> 
est que Livo'ionié générale peut seule di- 
riger les forces de l'état , ^clm îâ îin de 
son insii[nri« Tî , qui est le bien comiimn ^ 
car, si Popposiîiou des inrérérs p-uTicu-- 
lîc.rs a rcîuiii nécessaire réiablissen)esa2 
des sociétés, t'est i'accord de ces ni^hnes 
întcrèrs qui l'a rcnd!i possible. C'est ce 
qa'il y a de cooiiniin dans ces ditfércns 
intérêts, qui fornse le lien social ; et, 
s'il n'y avoit pasqr.elque point dans lequel^ 
tons les intérêts s'accordent , nui'c société* 
ne sauroit exister. Or c'est iini.:y,îemeni£ 
S!irce;intcrêtcommun, que la société doit 
être gouvernée. 

Je dis donc qne la soiiveraineré n'étant: 
ijue l'exercice delà volonté g^'\néraîe ne 
peutjaujaîïi s'aliéner ; et que le souverain^ 



S8 B TJ C O N T H A T 

qui n'est qii'uii être collectif, ne peut être 
représenté que par lui-môine', le pouvoir 
peut bien se transmettre , mais non pas 
la volonté. 

En efiet, s^il n'^est pas possible qu'une 
"volonlîé particulière s'accorde , sur quel- 
qtie point, avec la volonté générale ^ i!: 
€st impossible au moins que cet accord 
soit durable et constant *, car la volonté 
particulière tend, par sa nature , auxpré- 
i^érences et à la volonté générale k l'éga- 
lité. Il est plus impossible encore qu'on 
lîit un garant de cet accord , quand même 
5! devroît lOujOurs exister ; ce ne seroic 
pas un effet de Fart , mais du hasard. Le 
souverain peut bien dire : je veux actuel- 
lemen; ce que veut un ici liomme^ ou du 
jnoins ce qu'il dît vouloir; mais il ne peut 
jms dire; ce que cet homme voudra de* 
jîiain , je le voiuirp.i encore, puisqu'il esS 
absurde que la volouié se donne des chaî- 
?ics pour l'avenir , et pnir.qu'il ne dépend 
d'auriine volonté de consentir à rien de 
contraire au bien de l'être qui veut. Si 
iloncle peuple ]>ron)er simplement d'obéir, 
il se dissout par cet acte; il perd sa qua=* 
lîté de peuplera l'instant qu'il y a ui^ 
îi'iaîîre , il n'y a plus de souverain , et dè»^ 
lois, le corps politique est déiruiu 



s O C T A !.♦ 39 

Ce n'est point à dire que les ordres des 
teîiefs ne puissent passer pour des volonté» 
générales, tant que le souverain , libre 
de s'y opposer , ne le fait pas. En pareil 
cas, dttsiî-^nce universel, on doit 'résu- 
mer leconseiuernenr du peuple. Ceci s^ex- 
pliqueia plus a»i long. 



CHAPITRE II. 

Que la Souveraineté est indlvisihîe» 



AR la même raison que la souveraineté 
est inaliénable, elle est indivisible. Car 
ia volonté est «générale (1) , ou elle ne l'est 
pas \ ellt" est du corps Ou peuple _, ou seu- 
lement dUine partie. Dans le premier cas, 
cette volonté déclarée est un acte de sou- 
Teraineié et fait loi : dans le second, c® 
ji'esj: qu'nne volonté particulière , ou un 
acte de magistrature \ c'est nn décret tout 
au plus. 

(1) Pour qu'une volonté soit p;énéraîe ^ 
il n'est pas toujours nécessaire qu'elle soit 
unanime; mais il est nécessaire que toutes 
les voix soient comptées; toute exclusiûia 
l^rnacUe rompt la généralité. 

Ça 



4o DU Contrat 

Mais no» politique» ne pouvant dirîser 
la souveraineté dans son principe , la divi- 
sent eu force et en volonté , en puissance 
législative et en pnisvSance executive y en 
droit d'impôts , de justice et de guerre, 
en administration intérieure et en pouvoir 
de traiter avec l'étranger: tantôt ils con- 
fondent toutes ces parties, et tantôt ils 
les séparent : ils font dn souverain un être 
fantastique et formé de pièces rapportées; 
c'est comme s'ils com])osoient l'Iiommede 
plusieurs corps , dont l'un auroit des yeux, 
Tautre ties bras » l'autre des pieds -, et riea 
de ])!us. Les charlaians du Japon dépe* 
cent , (lit-on, un enlknt aux yeux des 
«pecrateurs; puis jetant en l'air tous ses 
mem!)res l'un après Tautre, ils fout re- 
tomber l'enfant vivant et tout rassemblé^ 
Tels sont à-peu-près les tours de aobeleri 
de nos politiques ; aprt's avoir démembré 
le corps social par un presîir^e digne delà 
foire , ils rassemblent les pièces et on ne 
sait comment. 

Cette erreur vient de ne sVtrc pas laît 
des notions exactes de l'autorité souve- 
raine , et d'avoir pris pour des parties de 
cette autorité ce qui n'en éroît (ine des 
émanat'ons. Ainsi , par exemple, on a re- 
gardé l'acte de déclarer la guerre^ et celui 



Social. 4* 

lie faire la paix comme des actes de sou- 
Teraineté , ce qui n'es,t>as, puisque cha- 
cun de ces acles n'est point une loi , mais 
seuifment une application de la loi, un 
acte particulier qui déterniire l*^ ^ as de la 
loi , comme on le verra clairemenr quand 
l'idée attachée au mot loi sera fixée. 

En suivant de même les autres divi- 
sions , en trouveroit que toutes les fois 
qu'on croit Toir la souveraineté partagée , 
on se trompe ; que les droits que Von 
prend pour des parties de cette souveraineté 
lui sont tous subordonnés, et supposent 
toujours des volontés suprêmes dont ces 
droits ne donnent que ^exécution. 

Ou ne sauroit dire combien ce défaut 
d^-rîxactitude a ieté d'obscurité sur les dé- 
cisions des auteurs en matière de droit po- 
litique , qrrud ils ont voulu juger des 
droits respectifs des rois et des peuples y 
sur les principes qu'ils a voient établis. 
Chacun peut voir dans les chapitres III et 
IV du premier livre deGrotius, comment 
ce savant homme et son traducteur Ear- 
bevrac s'enchevrêtent , s'embarrassent 
cir.ns leurs* scphism.es, crainte d'en dire 
trop ou de n'en pas dire assez, selon leurs 
Yi:es, et de choquer les intérêts qu'il» 
avoieut à concilier. Grotius réfugié en 

C S 



4^3 DU ContuaT 

France , mécontent de sa parrie , et vou^ 
îant faire sa courk Louis XIIÎ, à qui son 
livre esr déuié , n'épar«,ne rien pour dé- 
potîiller les pennies de tous leurs droits ^ 
et pour en revêtir les rois avec tout l'art 
possible. C'eût ])ien été aussi du «oût de 
Barbeyrac, qui dédioit sa traduction aix 
roi d'Angleterre <Teorges I. Mais malheu- 
reusenu nt Pexj)ulsion de Jacques Li , qu'il 
appel ( abdiraîiou , le foiçoic k se tenir 
«ui la réserve, a gauchir^ à tergiverser ^ 
pour ne pas faire de Guillaume un usur- 
pateur. Si ces deux écrivains a voient adop- 
té les vrais principes , roui<^s les dirhcul- 
tés éioient levées , ei i '3 eu>^senf été tou- 
jours conséquens ; mais ils auroient tris- 
tement dit la vérité . et n'auroien^ laic 
leur cour t^uau pejHde. Or la vérité ne 
înène point à la fortune , ei le peuple ne 
donne ni embassades, ni chaires , ni peu- 
«ions. 



«■m 



CHAPITRE III. 

Si la ■volonté générale peut errer* 

J.L s'ensîiit de ce qui précède, que îa 
t^pluiiié générale est toujours droite et 



s O C t A 1.' 
ièncl toujours à l'utilité publique î mais ii 
ne s'ensuit pas que les délibévatiotîs du 
peupiô aient toujours la mênaf^ reciitude. 
On veut toujours son bien , mais on ne le 
voir pas toujours : jamais on ne corrompt 
le peuple j mais souvent on le tî^ompe ; et 
c'est alors seulement qu'il paroît vouloir 
ce qui est mal. 

Il y a souverU- bien de la différence en-, 
tfe la volonié de tous et la volonté gêné* 
raie; celie-ci ne regarde qu'a l'intérêt 
commun : l'auîre regarde à l'iutérêl privén 
ei n'est qu'une somme de volontés parti- 
ciili'res : mais ôiez de ces mêmes volorités 
îes plus et les ynoins qui s'entre- détrui-. 
cent (i)^ reste pour somme des diffé"^ 
l'cnces la volonté générale. 

Si, quand le peuple, suflisamment in-i 

(r) « Chaque intérêt, dit le M. d'A»^ 
»> a des principes diftéiens. L'accord da 
9> deux iiitérèls particuliers se forme pafi 
» opposition à celui du liers ». Il eut pit 
ajouter que l'aceord de îous les intérêts fs&i 
iorm.e par ouposirion a cehn de ciiacuri^ 
S'il n'y avoit poiut d'iruérèts différens ^' 
à peine sc^'^itiroit-on i'^ntérêt commun q^î 
ne tiouvércit jamais d'obstacle: loutiroiC 
de lui-même, é't la politique cesseroit d'êtraf 
uu ^rt« 



44 BU CoNTUAT 

formé , délibère , les ciîoveiis ii'avoienr fl«- ] 
cuKe coîDiiiiiniraiioii entr'eux, dn ^'and 
nombre de petites ditierences resnheroit 
îoîiioiiis î«i voloîiré générale , er la déiibé- 
xation seron loi: jours bonne. A: ai s qnand 
51 se fait des bij^iies, des associations par- 
tielles aiTx dépens de la grande , la volon- 
té d^.' chacune de ces associations devient 
j^énérale par rapport à sfs membres, et 
paiticuîière par rap;;or{ à l'état; on peut 
ilire alors qu'il n'v a r)U:s aurant de votans 
qne d'hommes, mais seuIcTTienî autant que 
«l'associations : les diiïércnces deviennent 
moins nombreuses , et donnent un résuhat 
aroJns géi'éral. Enfin , (j:mnd une de ces 
osiociations est si ^/-ande qu^elte remporte 
sur ^.»u,»s les autres ^ vouf n'avez p'us 
pour résultat m\e somme de petites diii'é- 
jences, mais ure d^îTéren^fe unique; alors 



31 n y a vn:"> «'e vo'on?^ ci^enerale* et 



I'. 



avi& 



^lîi rrrr^pcne nV\Sj qa'uii avis particulier, 
,. il înipone oonc , pour avoir bien l'é* 
nonce de !a volonté «énérale^ qu'il n'y ait 
.|.ii.s de société pr^rtiel'e dans i'etat, et que 
chaque riroyon nV>pinô que dVq)rès lui 
( 1 ). Amélie fut Punique et sublime insîi- 



( 1 ) « \ cra cosa e (dit Machiavel.) 
«;he aicune divisioîii naucono aile Hc|)3i- 



s o c I A r. ^5 

tiîîîon cîii grand Lycuvii^ne, Que s'il y a 
des sociétés partielles^ il en faut multi- 
piier le nombre er en prévenir rinéiialiré, 
conntic firent Scion , JN'^iiiTia , Servius. Ces 
jnécauiioiis sont les s^uiles lionnes pour 
qnc la voîonté générale soit toujours ëclai* 
réc , et que îe peuple ne se trompe point. 



<» . -S [:»» mm^T rasasn'sem'^'i 



CHAPITRE IV. 
JDes bornes du Pouvoir souverain. 



S 



I Pétat ou la cité n'est qu'une personne 
morale, dont la vie consiste dans l'union 
de ses inendjres, et si le plus important de 
se»; soins est celui de sa propre conserva- 
tien , il lui faut une force ui^verselle et 
compulsive pour mouvoir et disposer clia- 
<|ue parlie delà manière la plus convena* 
bip nu tout. Comme la nature donno à cUa- 



î>liche , e alcune giovano ; queîîf» nuocono 
che sono d'allc setfe eda psrtiiiiani accom- 
pn^^nnte : quelle p^iovr.no , che sen/a seîie, 
reir/a pnrli^iani si manieu^ono. IS'on po- 
tencio adrnrj/jr pvoveu'ere un fundaîore 
ji'una Hepifbh'ca ( lie non sifino inimiciîie 
in qcel'e,, h à é'^ provcder al mené ehe 
pon viasiano settc ». Hist. Florent. L. VU» 

C 5 



46 BTT CoNTHAT 

que homme un pouvoir absolu sur tous ses 
nienibies , le pacre social donne au corps 
politique un pouvoir absolu sur tous les 
siens; et c'est ce même pouvoir j qui;, lii- 
rit^ë par la yobnté générale, porte , comme 
î'ai dit, le nom de souveraineté. 

Mais, outre la personne publique, nous 
avons à considérer les personnes privées 
qui ia coujposent, eî. dont la vie et la li- 
berté sont naturellement indépendantes 
d'elles. I] s'a<j;it donc de bien distinguer 
îes droits rospecrirs des citoyens et du 
fiouverain (i), et les devoirs qu'ont à 
remplir les premiers en qualité de sujets, 
du droit naturel dont ils doivent jouir ea 
qualité d'hommes. 

Ou convient que tout ce que chacun 
aliène par le pacte social de sa puissance, 
de ses biens , de sa liberté , c'est seule- 
ment la partie de tout cela dont l'usage 
importe à la communauté; mais il faut 
convenir aussi que 4e souverain seul est 
Juge de cette importance. 

Tous les services qu'un citoyen peut 



( 1 ) Lecteujs attentifs , ne vous presses 

. pas , je vous prie , de m'accuser ici de con- 

^^tradiction-.je n'ai pu.l'éviter dans le.-î îermo.?^ 

*tii la pauvreté de ialangue j mais attendez,. 



rentîre à Pcfax, il les liiL4oit sitôt que I9 
souverain les demande*, mais le souverâi|t 
de son côté ne peuc charger les sujet» 
d'aucune chaîne inutile à la communauté^' 
i! ne pei^t pas m<^uie le vouloir : car sous 
la loi de raisou, rien ne se fait sans cause^,; 
Jîon plus que sous lii ici de nature. 

Xes ea|jap^enieîis qui nau3 lient au corps 
isqciaLne aoiÀt ol>li|.»^aiojres que parce qu'ils 
s an r,, mutuels ^. et leur n«ture est tejle ^ 
qu/erijôs rejiiy) lissant j.oîi ne peut travailler 
poiîi; c^^rui saiis tra/vaiiler aussi pour soi» 
Pourquoi , la voî«pflté générale est -elle 
touioœrs,droite,ei pourquoi tous veulent-ils 
constamiuent ie boniieur de chacun d'eux ^ 
,^i ce. n'est parce qu'il, n'y a personne qui 
31e s'approprie ce mût chacun ^ et qui ne^ 
,.son|^e ^ iuiTmème en yoîant pour tous 1 
.Ce qui prouve que l'égalité de droit et îa 
notion de jusiice qu'elle produir , dérivent 
de la préférence qu^^chacuii se donne, et 
par conséquent de la nature de l'ho'mmef. 
que la yolonîé s^énérale , pour être vra^- 
înent telle , doit Fèîre dans son objet > 
ainsi que dans son essence ; qu'elle doi& 
partir de tous pour s'appliquer à tous, et 
qu'elle perd sa rectitude naturelle, lors- 
qu'elle tend à quelque objet individuel ^i 
déterminé , parce qu'alors jugeant d^ Q^' 



15 tr C ON T R A 



qui nous esî: él ranger, îioiis n'avons niicalî 
•*i^rai prim rpe €i^é<|i;ité qui nous guide. 

En' «-"fïct , siîof qii'/l s'agit d^un fiiir o^î 
!ci'i,iî droit parritél>er, vSur !în point qui n'a 
|>as été ré^fé par une convention ^ènér«lè 
ér intérieure, l'iiilaire tlevienr contt-nîieuse. 
<j-est un procès ouïes par^ ietiiiers îhtéresséîs 
sont nne des parties , et ie public Paulre ^ 
mais cù je né vois ni îa ici q;i'il ta lit 
suivre V ti^ le jiig'ci qui doit prononcer, 
11 seroit ridicule (ie vouloir aKrs s en 
lapporter a i;n: espi esse décision de ia 
Tolcnlé géré. au; , qui ne })ent ét?e q^e ?a 

•conclnsio7"« de P'ïhe'-cres parties, et qui |;aF 
<:onséq!:ent n'es! 'pour l'autre qu'une vid- 
îoîiîé éîrangèrc , pèn'ieulière, portée eh 
ceue C4vasion a l^in-jp.stice er sujette è 

■^î'erreur. / ili^i d-e 'Vùème qn^ure vOlonré: 
parrit:ulièi'e ne pei'.îrepVéseuier le voi»>nré 
générale, la volouré générale , a son îour, 
ciiar'ge de riattire /iyant tr objet parti- 
cviUer ^ e»^ ne peut j cowme générale , pro- 

'poncer ni sur un h(;innje ni sur un iait. 
f^uau4.^ ie peuple d'Aiîiènes, par exeirVple^ 
laom^iioiî on cassoi t ses chf is , déc <^'rn'oi t 
des iionneurs a i'un , impo*îoit <les poines à 
î^1Uile, et par des nmlfiîiules de décrets 
\rrti( i^licis^ exercûit indistinctement :ous 
Jfi^ac.csdu «gouvernement j le peuple alors 



s o c î A t.* 49 

n'a voit plus (le volonté générale propre- 
rnenr dite ; il n'agissoir plus comme so^ive- 
rain , mais comme magistrat. Ceci pavcîtra 
contraire aux idées communes , mois il laiit 
nie laisser le tems d'exposer les miennes. 

On doit concevoir par-ià y que ce qui 5^é- 
néralise la Tolonté , .est moins le nombre 
des voix,querintérôt cornmiin qui les unit : 
car dan.s une institution , chacun se soumet 
nécesvsairement aux coi aillions qu'il impose 
auxa'utrcs ; accord admirable tîe l'intérêi. et 
de la justice , qui donne aux dciibéraîioiiS 
comuiuncs un caractère d'équité qu'on voit 
évanouir dans la discussion de roiue alTairo 
particulière , t'auié d'un intérêt com.mun 
qui unisse et idtûtilie la lè^It: A\i j^'^^ 
avec celle de la partie. 

Par quelque coié qu'eu reaionle au 
principe , on arrive toujours à ia même 
.conclusion *, savoir , q\\x^ le pacîe social 
éia!)lit entre les cit03ens une ieiie égalité ^ 
qu'ils s'engagent tous sous l*^^ mêmes 
condiLÏons , et doivent jouir tous des 
mêmes droils. Ainsi , par la nature du 
pacte, tout acte de souveraineié ^ c'est-à- 
dire , tout acte authentique de la volonté 
j>énei*ale , oblige ou favorise également 
tous \ç,^ citoyens, cnsorte que ie souve- 
jain ccnnoît 6euleineut ie corps de la na- 



Î3ÎJ CoîTTI^A'y 

tion , et ne distingue aucun de ceux qiiâ 
la composent. Qu'est-ce donc proprement 
qu'un acte de souveraineté ? Ce n'est pas 
une convention du supérieur avec l'infé- 
rieur , maisun^ convention du corps avec 
chacun de ses membres : convention légi- 
time , parce qu'elle a pour base le Contrat 
social ; éqvdtable parce qu'elle est com- 
mune à tous *, uîile , parce qu'elle ne peut 
avoir d'autre objet que le bien général ; 
et solj.de , parce qu'elle a pour i^arant la 
force publique et le pouvoir suprême'. 
Tant que les sujets ne sont soumis qu'à 
de telles conventions , ils n'obéissent à 
personne , mais seulement à leur propre 
volonté; et demander jusqu'où s'étendent 
les droits respectifs du souverain et des 
citoyens, c'est demander jusqu'à quel 
point ceux-ci peuvent s'engager avec eus- 
mémes , chacun envers tous _, et tous eiî:« 
Ters chacun d'eux. 

On voit par-là que le pouvoir souverain , 
tout absolu, tout sacré ^ tout inviolable 
qu'il est, ne passe ni ne peut passer les 
l)ornes des conventions générales, et que 
tout homme peut disposer pieinement de 
ce qui lui a été laissé de ses biens et de sa 
liberté par ces conventions; de sortequeî© 
souveraki n'est iaioais en di'oii de eiiarg^ 



s o r T A t. 5l 

tit! 5îî}]ef pins qu'nn autre^ parce qu'alors, 
Taffaire deveDant particulière, son pou- 
Toir iî*est plus compétent. 

Cesfiiisiinctioiis une ibis admises, il est 
si faux que dans le Contrat social il y ait 
»de iapart tles parîieuliers, aucune reuorà- 
ciaîion véritable, que leur situation , par 
l'cfiee de ce Contrat , se trouve réeiiement 
préférable à ce qu'elle éioit auparavant; 
^ii'aa lieu d'une aliénation, ils n'ont Tait 
qu'un échange avantageux d'une manière 
iocerraine et précaire conîre une autre 
meiïletîre et plus sûre, de l'indépendance 
naiureîle contre la liberté, du pouvoir de 
nuire à autrui contre leur propre sûreté , 
et de leur force que d'autres pou voient 
surmonter contre un droit que l'union so- 
ciiùe rend invincible. Leur vie môme qu'ils 
oni dévouée à l'élat., en est continuellement 
protégée ; et lorsqu'ils l'exposent pour sa 
défense, que font>ils alors, que hii rendre 
ce qu'ils ont reçu de îui? Que font- ils 
qu'ils ne fissent plus iréqu€mment ei avec 
piiis tle dani^cr dans l'état de nature , lors- 
que livrant des combats inévitables, ils 
4éi'endole'nt, au péril de leur vie, ce qui 
eur sert à la conserver ? Tous ont à com- 
battre au besoin pour la patrie, il est vrai, 
faaiî aussi nul n'a jamais à combattre ppusr 



5a BU CoîfTRAT 

soi. Ne i^a|>ne-t-ou pa-> r^ncore à courir î" 
pour ce qLîi hAi noire sûreté, une partie 
des risques qu'il fandrojt courir |)Our nous- 
mêmes sitôt qu'elle nous scroit otée'^ 



CHAPITRE V. 

JJu droit de vie et de inorÈ» 

\_x N demande comment les particalicrj 
ii^aj'aui puint droit de disposer de leur pro- 
pre Tie, penv€.25t îransineUre au souveraiit 
c:e meine droii qn'iîs n'ont ])as \ Celte ques* 
lion ne paroît dit'ilcile k résoudre que parce 
qu'elle est niai posée» Tout honnine a droit 
deris:juersa p;'opre vie pour la conserver. 
A-l-on jauiais dit que cehâ qui se jette par 
une ier.êtrc pour échapper à un incendie 
soit coupable de suicide ? A ton môme 
jamais imputé ce crime à celui qui périî: 
daîis une tcmpâte dont, en s'embarquant^ 
il n'ignore pas Je dang€?r^ 

Le traité sorial a pour lin la consevratioii 
des contractans. Qui veut la fin , vent auss^ 
\ç.2< moyens, et ce<; moyens sont insépara-.. 
blés de quelques risques , même de quel- 
ques perres. Qui veut conserver sa vie auiç 
dépens ù.^% autres, doit la donner aua&i 



s O C T A £. 53 

pour eux quand il faut. Or, le citoyen 
nVst plus jn^e du péril auquel la loi vent 
qn*jl s^expose ; et quand le prhue lui a 
dit: il est expédienià l'éiat que tuiueures, 
il doit mourir, puisque ce n'est qu'a cette 
condition qii'ila vécuensûreté jusqu^ilors, 
et qjie sa vie nest plus seultiiient un bien- 
fait de la nature j mais un don condition- 
nel de l*état. 

La j)eine de mort infli^iée aux criminels 
peut être envisagée à- peu-près sous le 
même point de vue : c'est pour n'être pas 

-la victime d*un assassin que l'on consent 
à mourir , si on le devient. Dans ce traité, 
loin de disposer de sa propî*e vie, on ne 
songe qu'à la garantir, et il n'egt pas à 
présumer qu'un des coutracians prémédite 
alors de se faire pendre. « 

D'ailleurs , tout mallkiteur attaquant le 
droit social, devient ] ar ses forfaits rebelle 
et traître à sa patrie *, il cesse d'être 
menihre en violant ses loix, et même il lui 
fait la guerre. Alors la conservation ila 
l'état est incompatible avec la sienne; il 
faut qu'iîU des deux périsse; et quand on. 
fait périr le coupable, c'est moins comme 
citoyen que ^omme ennemi. Les procé» 
dures, le jugement, sont les preuves de 

4a déclaration qu'il a rompu le traité social,^ 



S4 ^^ CoNTÎlAl* 
et par conséquent ^u-il n'est plus membrô 
de l'état. Or, comme il s'est leconnu tel ^ 
tout au moins par son séjour, il en doit 
être retranché par l'exil, comme intVac- 
teur (îupfUie, ou par la inort , comme 
ennemi public *, car un tel ennemi n'est 
pas une personne morale ; c'est un homme, 
et c'est alois que le droit de la guerre est 
de tuer le vaincu. 

Mais, dira-t-on , la condamnation d'un 
criminel est unactcpaiiicidier. D'accord: 
aussi cette condanmation n' appartient-elle 
point au souverain ; c'est un droit qu'il 
peut conférer sans pouvoir l'exercer lui- 
même. Toutes mes idées se tiennent, mais 
je ne saurois les exposer toutes à- la- lois. 
l Au reste , la fréquence de supplices est 
toujours un signe de foibîesse eu de pa- 
resse danî^ le gouvernement : il n'y a point 
de méchant quV^n ne pût rendre bon à 
quelqr.e chose. On n'a droit de faire mou- 
rir, Kiême pour l'exemple, que celui qu'on 
ne peut conserver sans danger. 

A l'égard du droit de faire grâce, ou 
d'exempter un coupable de la peine portée 
par îa loi et prononcée par le juge, il n'ap- 
partient qu'à celui qui est au-dessus du 
]uge et de la loi , c'est-à-dire, au souve- 
,Y€ïâiîi ; €Jicoi^ son droit en ceci ix'est-U 



s o c ï A r.; 55 

|>asl)îcn nef , et îts cas (Ven user soiu-ils 
très-nires. Dans un état bien gouverné, ii 
y a peu de pimirions, non pf^rre qu'on 
l'ait beaucoup clt giiices, mais parce qu'il 
y a peu de criminels-, la nmliiiude des 
crimes en assi-re l'impunité ^ lorsque l'état 
dépérit. *"^otî s îa république romaine, jamais 
le sénat ni îes consuls ne tentèrent de faire 
^at,e; îe peiîple même n'en faisoit. pas , 
pui/i^u'il révoqua quelqueîois son propre 
îu^;eînent. Les fréquentes grâces annou- 
çoient que bien loi ï«s forfaits n'en au- 
roient plus besoin ; er chacun voit où cela 
mène. Maifv je bens que mon rœur mur- 
mure et relient ma plume ; laissons dis- 
cerner cifs qiie.«itions à l'homme juste qui 
n'a point failli , et qui lui-même n'eût ja* 
mais besoin de ârace. 



-^ 



CHAPITPlE VI- 
JDe la Loi\ 

Xa-R le pacte social, nous avons donné 
l'ex^steme et îa vie au corps politique ; ii 
s'aj^ît iivaîîïîenant de lui donner le inouve- 
hncuî et la volonté par la légistancn. Car 
l'acte primitif par lequel ce corps se form(Bi 



56 DU Contrat 

^t s'unit , ne. (léîei'ïiîine rien encore de cô 
^u'il di-ir iaire pour se conserver. 

Ce qui err bien er coriforme à l'ordre 
'€sr tel par la luirure des clioses 5 ei mdé- 
peudatniiient des convenions iiuinaiiies. 
Tou'^ justice vient de Dieu ; Ji i seul ea 
-est la sonrcc: mais si nous savions la re-- 
ce voir de si ha?u, nous n'aurions be- 
soin ui de ^oiîvei irement ni de loix. Sans 
<lonîc i( est une jusiice liniverseiieemaiiée 
de la raison seule; mais ceîfe juîstice, 
pour être iuînuseentre nous , doit être ré- 
ciproque. A considérer humainement les 
choses , faute de sanction naturelle, les 
Icix de !a jus lice sont vaines pariiii les 
hommes ; elles ne font que le bien du mé- 
cliant et le mal du juste , quand cehd-ci 
les observe avec tout ie monde , sans que 
personne le?^ observe avec lui. Il faut donc 
ûvs conventions et des loix pour unir des 
droits aux devoirs, et ramener la justice 
à son obier. Dans Térat de nature ^ où tout 
est ci'mmn.n , je ne dois rieii à ceux à qui 
je n'ai rien pronds ', je ne reconnois powr 
être k autrui que ce qui m'est inutile. Il 
îî'en G,t pas aiiitû dans l'éîat civil ^ oii 
tous 1rs ilroiîs soiir Mxos par la loi. 

Miiis qu'est-ce. donc enlin qu'une loi 1 
Tant qu'on se conLenîera de n'attticher à 



s O C î A L. 57 

cen'.ot que des idées mérapliysiq^ies ., on 
continuera de raisonner sans s'entendre : 
etqeand on aura dit ce qne c'est qîi'ime 
loi <ie la naîiire, on n'en sajra pas mieux 
ce que c'est qu*i ne loi àa l'état. 

J'fli déjà dit qu'il n'y avoir point de co- 
lonie générale sur nn obje? pari icu lier. En 
ctïet , cet objet parîicylier est dans Te rat 
on ! ors de Péiat ; me volonté qui lui est 
cHrani^ère n'esî ])0(nt générale par rapport 
il lui; 61 si cer oojet est dans Tétai , il en 
lait parlie : alors il se forme en ne le tout 
et sa partie nne r^^larion qui en (ait deux 
f*rres séparés , donr la |)ni{ie est T'in , et 
le i ont. moins cr ne n\è\re partie est 'huître. 
Mais le t;n;t iiîohîs une parrie n'est point 
Je tout-, et tant que- ce rapport siibsis.'e, 
il n'y a plus de mut, mais deuN: ])arties 
iné^zalcs : d'où snit que la volouré de i'une 
n'cpt point non plus générale par rapport 
à l'auîre. 

Mais qnnnd tout îe penple statue snr 
tout le perii)]e, il ne considère que lui- 
inéuie ; et s'ii se forme alors iin rapport , 
c'est de l'objet entier sons un point de 
vne ta I'o]>jet enrier sons nn autre point 
ile vue, sans aticune division du tout. 
Alors la matière sur laquelle on statue est 



SB BTT CôNtîlAlf 

générale comme la volonté qui statnëi 
C'est cet acte que j'appelle une loi. 

Quand je dis que robjet des lois es8 
toujours général, j'entends quo la loi con- 
sidère les sujets en < orps et les aclioiis 
comme abstraites; jamais uti Ii,om3ie 
comme iruiividtip ni une action parûcii- 
lière. Ainsi ia loi peut bien sîaîy^r qu'iï 
y aura des privilèges , mnis ^îîe n^en peut 
donner^noniniéiuent à personne; lafioii&e 
peut faire plusieurs classas de citoyeiis y 
assigne r rr. ê m e l e s q u alités q ul donneronî: 
droit à ces classes , mais elle ne peat 
îîorumer tels et tels pour j èliQ&dzms t 
elle peut établir un gouvernement royal ^ 
et une succession héréditaire, inms elle 
peut élire nn roi ni une faimiie royaSes 
en un mot , toute fonc lion qui se rr*pport« 
à un objet individuel , irapparàera. poiai 
à la puissance lé{>islative. 

Sur cette idée , on volt à rïnsiam qclï 
Tie faut plus demander à qui îl5ppariieïïi& 
de faire des loix, puisqii'eiies soat des 
actes de la volonté générate; ni si le 
prince est au dessus des loix, pi.3isî|a.*iî! 
est membre de Tétat-, ni si la Ici peutèîre 
injuste , puisque nul n'est injusie esîvers 
Itîi-môxiie*^ ni commsut on est libre %% 



s O C T A tT 

snnmÎ5î aux loix, puisqu'elles ne sont que 
cies rc<'isires de nos volontés. 

Ou voit encore que , îa loi réunissant 
l'universalité de la volonté, et celle de 
Pobjetj ce qu'un homme , quel qu'il puisse 
êUc , ordonne de son chef" n'est point un® 
loi : ce qu'ordonne même le souverain sur 
un objet particulier , n'est pas non plus 
une ioi , maïs un décret; ni un acte de 
souveraineté , mais de magistrature. 
- J'appelle donc république tout état régi 
par les loix , sous quelque forme d'admi- 
nistration que ce puisse être *, car alors 
seulement, Tiatérêt public gouverne , et 
la chose publique est quelque chose. Tout 
gouvernement légitime est républicain (i). 
J'expliquerai ci-après ce que c'est que 
gouvernement. 

Les loix ne sont proprement que les 

condiiions de l'association civile. Le peuple 
I 

1 W ■ Om i H II •>tl II. III I '. Illilll H . l <« ■■! Il I M i n .l lM » 

(i) Je n'enterîils pas seuïenient par ce 
mot une aristocratie ou une démocratie, 
itiais en général tout i:^ouvernement p;uidé 
par la volonté gcnérale qui est la loi. Pour 
être légitime*, ilne faut pas quels gourer- 
îiement se contbnde avec le souverain , 
mais qu'il eu soit ie ministre : alors la 
monarchie elle-même est république» Ceci 
s'écUircira dans le Uyie suivivu;, 



€o n V Contrat 

SLMiniis aux loix , en doit être l'auteur î il 
r/apparîieîir qu'à ceux qui s'associent de 
rc'f;!cr les coiulitions de !a sociéré *, mais 
comment les réaieroiu-ils'? Sera-ce d'un 
<(nnruiiii accord , parinie inspiralion su- 
blime ? Le corps |)Gli tique a - t - il un or- 
gane pour énoncer st's volontés'^ Oui lui 
dvjunera la prévoyance nécesnaire pour en 
ioriner les acîeset les publier d'avaiue'? 
ou coninic:]! les prononcera-r-il un niouient 
du besciiî '{ Coîr.inent une nuiîtilude aveu- 
|.>ie qui f>r.uvcrit ne sait ce qu'elle veut , 
parce qu'elle saiî. rarement ce qui lui est 
bon , exécuieroir-elle d'elle-môîr.e une cu- 
Ivepiibe aussi grande, aussi diuJciie qu'un 
sysîenie de législation '{ De lui-même , le 
peuple veut toujours le bien; mais, de 
lui-mènie , il ne le voit vaà toujo?jrs. La 
volonté <j^?'néraU' est toujours droite; niais 
Je ingénient qi'i la t^'fHi^' n'est pas toii- 
jonrs ( claire. Il faut lui inire voir lesob-' 
jets tels qu'ils sc^nt, quelquefois teU qu'ils 
doivent lui paroirre; lui montrer le l)oii 
clictiou qu'elle ( lu r( lie , la ^»arantir de la 
s6(iu( rion des voloniés particulières, rap- 
proclier ;i ses yeux les lieux et les ten^s ,» 
balancer l'attrait des avantages présens et' 
sensibles , par le danj^er des maux eloi-" 
^nés et caciiés. Les particuliers voient îe"„ 

bien 



1 



s o c î A t. 6i 

h\^t) qu'ils rejettenr; ^e public veut le bien 
qu'il ne voit pas. Tous onr v^^galement l)e- 
soin vie guides ; il faut obliger les uns à 
conloriner leurs volontés à leur raison ; il 
faut Ini apprendre a connoître ce quUl 
Tout. Alors des lumières publiques, résulte 
Tunionde Penrendeinent et de la volonté 
clans le corps social t de-là^ Pexact con- 
cours des parties , et enfin la ]>liis grande 
force du tout. Voilà d'où naît la nécessité 
d'un législateur. 



8£ 



CHAPITRE VII. 

jDu Législateur* 

X ouR découvrir les meilleures règles c^e 
société qui convieunent aux nalions, H 
faudroit une iniellip^ence Supérieure, qui 
vît toutes les passions, et qui n*en éprou- 
vât aucune ; qui n'eût aucun rapport avec 
notre nature , et qui la connût à fond ; 
clonl le bonheur fût indépendant de nous,. 
et qui pourtant voulût bien ^'occuper du 
nôtre; enfin qui, dans le progrès des teirrs 
ménageant une gloire éloignée, pût 
travailler dans xm siècle, et jotm- duii» 



€a T3tJ CoKTnAf 

un antre ( i ). Il faudroit des Dieux poîiî? 
donner des loix aux hommes. 

Le même raisonnement que iaisoit Ca* 
îigula , quant au fait, Platon le f'aisoit ^ 
quant audroir, pourdéfinir Phomme civil 
ou royal , qu'il cherche dans son Livre du 
règne ; mais il est vrai qu'an ^rand prince 
est un homme rare; que sera-ce cVan 
grand législateur '( Le premier ïi'a qu'à 
suivre le modèle que Tautredoit proposer. 
Celui ci est le méchanicien qui invente la 
machine ; celui-là n'est que l'ouvrier qui 
larinonte et la tait marcher. Dans la nais- 
sance des sociohés, dit Montesquieu, ce 
sont lôs chefs des républiques qui font 
rinstitution ; et c'est ensuite l'institution 
qui forme les chefs des républiques» 

Celui qui ose entreprendre d'instituer 
vtn peuple , doit se sentir en état de chan- 
ger, pour ainsi dire, la nature humaine; 
ùe transformer chaqne individu , qui, par 
lui-même , est un tout parfait en solitairej 



(i) Un peuple ne devient célèbre q!îe 
quand sa k^^islariou commence à décliner.- 
Un ij2,nore durant eomluen de siècles l'ins- 
tiîuiion de Lycur^;ue iit le boriheur dés 
Spartiates , avant qu'il lut question d'eu^ 
dans ie reste de U Gïèccr 



Social. 63 

en panie d'un plus grand tout, doiU cec 
îruiividii reçoive, en quelque sorte , sa vie 
et son êîre ; d'altérer la constitution de 
rkomrne pour la renforcer ; de substituer 
une existence pariielle et morale à l'exis- 
tence physiqiie et indépendante que nous 
avons reçue de la naîure. li fant* en un 

.s ' 

mot, qu'il are à IMionurie se^ forces pro- 
pres , poiw lui en doT^ner qui lui soient 
étrangères , (^t dont il ne puisse faire lisage 
sans le secours d'autnii- Plus ces forces 
paturelles sont mortes et an('^anîies ^ 
plus les acquises «^ont grandes et durables, 
plus aussi rinstirution est s >Hde et par- 
laite : ensort^ q"<^ » si chaque citoyen n'e8lt 
rien , ne i^eut rien ^ que par tous les 
autres , et que la forjçe acquise par le tout 
soit é>^:aîe ou sup^^-rieure a la sonirrie des 
forces naturelles de tous les individus, oi^ 
peut dire que la lé^isl;ition esr au plus 
haut point de perfection qu'elle puissa 
atteindre. 

Le législateur est , à tous égards , un 
homme extraordinaire dans l'état. S'il doit 
l'être par son genîe , il ne l'est pas moiija 
par son emploi. Ce n'est point m«fii<str^- 
ture, ce n'est point souveraineté, Cer em- 
ploi, qui constitue ia république, ï\ enti:* 
yoiftt dans la constitution : c'est une fouçji 

D ^ 



^4 ^tr CONTRÀV 

tion particulière et supérieure, qui n'« 
rien de commun ayec l'empire humain ; 
car, si celui qui commande aux lT)mmQS 
ne doit pas commander aux ioix, celui qui 
commande aux Ioix ne doit pas non plus 
commander aux hommes ; autrement ses 
Ioix, ministres de sespassions^ ne feroiect 
souvent que perpétuer ses injustices , et 
jamais il ne pourroit éviter qne des vues 
particulières n'altérassent la sainteté de 
«on ouvrage. 

Quand Lycurgue donna des Ioix a sa pa- 
trie , il commença par abdiquer la royauté. 
Cétoit la coutume de la plupart des ville» 
grecques , de confier à des étrangers l'é- 
tablissement des leurs. Les républiques 
modernes dei'Iiaiie imitèrent souvent cet 
«sage ; celle de Genève en Ht autant , et 
s'en trouva bien (i), Rome, dans sonplu8 

W m i 11 I I . Il M l , I . r u ' ■' ■ ■ ■ • • •• I — w— in 

(i) Ceux qui ne considèrent Calvin quô 
comme thcû'cgien , connoissent mal l'é- 
tenîlue de son génie. La rédaction de nos 
«âges édi^s, à laquelle il eut beaucoup 
de part , lui fait autant d'bonneur que soa 
ïn*iiu.tion. Quelque révolution que le tem^ 
puisse aynener dans notre culte, tant qu^ 
ranio^ï* de la pa^i'ie çf ^jg ]a liberté bq 
«era pas éteint par^^i nous , jamais la mé- 
moire d^ ce grand "ommc ne cessejra d*y f 
êm en bénédigtiou» | 



s O C I A t. ^5 

Ici -kge , vit renaître en sou sein tous les 
crimes delà tyrannie, et se vit prête àt 
périr , pour avoir réuni sur l«s raêmess 
téres l'autorité législative et le pouvoii: 
souverain. 

Cependant les décemvirs eux-mémç» 
«e s^arrogcrent jamais le droit de faire 
passer aucune loi de leur seule autorités 
Rien de ce que nous tous proposons y disoient-' 
ils au peuple , ne peut passer en loi sans 
yotre consentement r Romains , soye^ vous^ 
mêmes les auteurs des loix qui doivent faits 
votre bonheur* 

Celui qui rédige les loix n'a donc otf 
ne doit avoir aucun droit lé|^islatit ; et le 
peuple même ne peut, quand il le vou-- 
droit j se dépouiller de ce droit communi*'' 
câbla, parce que, selon le pacte fonda-' 
mental, il n'y a que la volonté générale 
qui oblige les particuliers^ et qu'on ne 
peut jamais s^assurer qu'une volonté par- 
ticulière est conforme à la volonté gêné-* 
raie, qu'après l'avoir soumise aux suf- 
frages libres du peuple ; j'ai déjà dit cela|, 
mais il n'est ])as inutile de le répéter. 

Ainsi l'on trouve à-la-fois dans l'ou-' 
vrar^e xle la législation deux choses qui 
scinbleat incompatibles 5 une cntrepri^<r 

D 5 



^66 BU CoKTKAT 

«lî-dessus de la force bunmine , et , pour 
' 3*exécuter, une autorité qui n'est rien. 
Autre diniciiUé qui mérite attenîioiî, 
I^es sages qui veulrnt pnrier an vulgaire 
lèurlangïîge au Heu du- sieu, n'en sauroient 
être entefidus. Or , ii y a iniiie sortes d'^i-^ 
ttéesqu^l'esl iinpossibîe de rradiîire duns; 
la langue du peuple. 4jes vues trop géné- 
^ a*ales er fes objets trop éloignés sent é^a- 
leinehr hors de sa portée ; chaque individu 
lie oe^îant d^autre plan de gouvemPineat 
"^ue celîii qui se rapporte à son intérêt 
" parricrriier , appercoît difficileinent les 
avantages qu'il doit reiifer des privaxiona 
' contiritiolles qu*iaiposent les bonnes loix,, 
'Poux qu'im iieupie naissant pût j:ïoiiteri€S 
saiii-tes ma naines, de îc4polili(|ue^ et suivre 
•^ 3es règles iondaaientales-de la raison de 
.l'état, il faudrO'it que l'eliet pût devernr 
ia cause, que l'espiiî social, quidoit être 
î*o-uvr£|gGS de l*insritution, présidât à l'ins- 
titution inême^ et qwe les hommes lussent 
ftvant les loix ce qu'ils doivent être par 
elles. 'Ainsi donc, le législateur- ne pouvant; 
çmplo^jr'êsr lû là force ïii le raisonnenîenîj ^ 
c^st Mne nécessité qu'il recoureà une aa- 
iorité d'un autre ordre ,- qui pîiisse en-% 
traîner sans Yiol^iiçej et peïéiiader saA% 



s o c I A r' ^ 

Toilà ce qui força.-de tout tems les pères 
cles nations tle recourir à Pinîerveniion du 
ciel et d'iioiiorer les Dieux de leur propue 
sagesse, afin que les peuples , soumis aiiX 
ioix <ie l'état comme à celles de lu nature, 
et rcconnoissarir le même pouvoir dans Ja 
Icrmation de l'iiomme et dans celle de la 
ci^é , obéissent avec liberië , et portassent 
dociienient le joug de la félicilé publique. 

Cette raison sublime qui s*eiève au-des- 
sus de la portée des hommes vulgaires, est 
celle dont le législateur mel les décisioi^s 
clans la bouche des immortels, pour ea- 
trainer , dans l'autorité divine, ceux qî\e 
ne pourront ébranler la prudence hu- 
maine (i). Mais il n'appartient pas à 
tout homme de faire parler les dieux, ni 
d'en êirecru, quand ii s'annonce pour 
être leur interprète. La grande anie du lé- 
gislateur e;;t le vrai miracle qui doit prou- 



w a ^fi i i^ im i M i % * ^mi^i i '1.^ i > M wi^i T M. »^ w h hwi t ; »? ^ 



(t) (t E verîamenre (dit Machiavel ) 
i> uieis non ia alcuno ordiuartne di lengi 
ïJ straonlinarie in un polo, cJie îu<n ri- 
a> corresse a iJio , perche altrimenli noji 
«> sarebbero accettate ; prêche sono molti 
w béni conosciuti da uno prudente i qua^il 
f> non hanno in se ra|:^^ioni evidrnii d^ 
«> poler^li persiiaderead ahrui «. DisQ^jt 
fi so.pra Tito Livio, L. I* C» Xu 



68 OV GOKTUAW 

Yôr 8a mission. Tout homme peut grà» 
ver lies tables de pierre, ou acbeier un 
oracle , ou feindre un secret coninierce 
avec quelque divinité , ou dresser un oi* 
seau pour lui parlera l'oreille , ou trouver 
d'autres moyens grossiers d'en imposer aa 
peuple. Celui qui ne saura que cela pourra 
même assembler par hasard une troupe 
d'insensés ; mais il ne fondra jamais ua 
empire , et son extravagant ouvrage pé- 
rira bientôt avec lui. De vains prestiges 
forment un lien passager; il n'y a que la 
sagesse qui le rende durable, La loi ju- 
daïque toujours subsistante ; celle de Ten- 
fant d'Ismaël , qui depuis dix siècles régit 
la moitié du monde, annoncent encore 
aujourd'hui les grands hommes qui les ont 
dictées; et tandis que l'orgueilleuse philo- 
sophie ou l'aveugle esprit de parti ne voit 
en eux que d'heureux imposteurs, le vrai 
politique admire dans leurs institutions ce 
grand et puissant génie qui préside aux 
éiablissemens durables. 

II ne faut pas de tout ceci conclure avec 
Warburton que la poliriqueet la religion- 
aient parmi nous un objet commun-, mais, 
^ue, dans l'origine des nations^ l'une sert^ 
d'instrumeni; à l'autre* 



s O C î A t. ^9 



■»«t«uamK < »uiui-M-« "B 



fc III II ' ■ ■ ' ■ ' ' ' ' ' " ' 

CHAPITRE VIII. 
Du Peuple. 



C 



OMME avant ^relever un grand édilîc^^ 
rarchitecte abserve et sonde !e sol pour 
voir s'il en peut soutenir le poids , le sagô 
instituteur ne commence pas par rédiger 
de bonnes loix en elles-mêmes; mais il 
examine auparavant si le peuple anqr.el i£ 
les destine , est propre à les supporter» 
Oest pour cela que Platon refusa de don-, 
ner des loix aux Arcadiens et aux Cyré— 
^iens, sachant que ces deux peuples éîoienC 
riches et ne ])ouvoient souilrir lV|^alité ; 
c'est pourceîa qu'on vit en Crète debonnes 
loix et de iiifithans hommes, parce que 
Minos n'avoit discipliné qu'un peuples 
chargé de vices. 

Mille nations ont brillé sur la terre ^ 
ijuin'auroienr jamais pu soutïrirde bonnes 
loix; et celles mêmes qui TaiToieni pu ^ 
n'ont eu dans toute leur durée qu'un tems 
fort court pour cela. Lc<ï «ieuples, ainsi 
que les hommes , ne sont dociles qued':ins 
leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles 
€U Vieillissant ; quand une lois les coii-j 



fo DU Çont:çiat 
îumes sont établies et les préjugés en^à 
3'aciné.s, c'est une entreprise dangcreitise 
et Vi'îjîie, de vouloir ies réformer; le 
peiipie ne peut pas même sonfi'rir qu ou 
touche à ses maux pour les ciétvuir<î ; 
semblable à ces malades sti2pides et sans 
cojirage ^ui frémissent à Taspect du mé- 
decin. 

Ce n'est pas que , comme quelques 'ma* 
Jadies bouleversent la têre des hommes , 
et leur Qtenr le souvenir du passé, il ne 
se trouve quelquefois dans la durée des 
^tats des époques violentes où les révolu-t 
îions font sur les peuples ce que certaines 
crises font sur les individus, où l'horreur 
cîu passé tient lieu d'oubli , et oii l'état 
embrasé par les guerres civiles j^ renaît , 
pour ainsi dire , de sa cendre , et reprend 
3a vigueur de la jeunesse en sortant des 
"Lras de la mort Telle fut Sparte au tems 
ée Lycurgue; telle lut Rome après les. 
Tarquins , et telle fut parmi nous la HoU 

* îaude et la Suisse a,pres Pexpuîsion de$ 
îyran^, 

JVIais ces évènemens sont rares ) ce sont 

* <îcs exceptions dent la raison se trouve to^^« 
jo^r^, dans la < onstituîion particulière de 

* l'état excepté. Elles ne saurcient même 
avoir Uèu 4eux fois jpovu* le jnême peuçlej 



s O C î A £* 71^ 

car il peut se leuclpe libre tant qu'il 
Ti'est que barbare, mais il ne lépeutqiia 
quand le ressort civil est usé. Alors les 
troubles peuvent le détruire sans que les 
révolutions puissentt le rétablir ; et sitôt 
que ses fers sont brisés , il tombe éparsr 
et n'existe plus ; il lui faut désormais ua 
niaitre , er non pas un libérateur. Peuples 
libres, souvenez- vous de cette maxime a; 
on peut acquérir la liberté, mais on ne». 
la recouvre jamais. 

Il est pour les nations , comme pour les 
hommes, un tems de maturité qu'il faut 
attendre avant de les soumettre à des 
loix ; mais la maturité d'un peuple n^esB 
p*ts toujours facile à connoître ; et si ont 
la prévient, Touvrage est manqué. Tel 
peuple est disciplinable en naissant , tel 
fiutre ne l'est pas au bout de dix siècles. 
Les Russes ne seront jamais vrai mène 
policés, ])arce qu'ils l'ont été trop {ôt* 
Pierre avcit le «énie inimiiatii"; il n'avoifc' 
pas le vrai génie , celui qui crée et fait: 
tout de rior.. Oueiqués-unes des choses, 
qu^il iit étoient bien, la plupart etoienc 
déplacées. Il a vu que son peuple étoit 
bnrbare , il n^'a point vu qu'il 11 étoir pag 
\ mur pour la pcUice; il l'a voulu civiliser* 
^nand il ne falloit que l'aguerrir, U ^ 



^2 B r Contrat 
d'abord voulu faire des Allemands , de# 
AngLûs , quand il falloit commencer par 
faire des Russes \ ï\ a empêché ses sujets 
de jamais devenir ce qu'ils pourroient 
être , en leur persuadant qu'ils étoiei^»^ ce 
qu'ils ne sont pas. C'est ainsi qu'un pré- 
cepteur Français forme son élève pour 
"briller au moment de son enfance , ç^ puis 
a'être iamais n en.- L'empire de Russie 
TOudra su!) jn^uer l Europe , et sera subju- 
gué lui-même. Le? Tartares , suiets ou ses 
ses voisins, deWend.on:: ses maities et le* 
nôtres : cette révolution me pardir infail- 
lible. Tous îesrois de ^Europe travaillent 
de concert à Paccéierer. 



CH A TITRE IX. 
Suite du Chapitre précédente 

IOM35E la nature a dcnné des ternies» 
la stature à -an liomme b'en conformé y 
passé lesquels e^le ne fait plus qiie des 
pcans ou des nains, if va de mèiwe,. ei» 
é^ardà la meiiloure constitution d'un érat^ 
cîes bornes k Téfendue qu'il peut avoir y. 
a£n qu'il ne soit ni trop grand pour pi>»- 



I 



s O C I À i.i 7S 

yoîr être bien gouverné , ni trop petiB 

foiir pouvoir se mainîenir par îui° aéme* 
l y a dans tour, corps politique un mati^ 
ïniim de force qull ne saurait passer , eC 
auquel souvent il s'éloigne à force de 
«'agrandir. Pjus le lien social s'étend , 
plus il se relâche : et 0;i <!ér.é:al , un petic 
état est proportionnellement plus fort 
qti'un grand. 

Biille raisons démontrent cette maxime* 
Premièrement; )%idministraîion devi(int 
pliis pénii)le dans les grandes distances ^ 
comme un poids devient plus lourd ait 
bout, d'un plus i^rand levier^ Elle de^^ieiit: 
aussi plus onéreuse à mesure que îes de- 
grés >se muUip!ie*ht ; car chaque ville a 
d'abord la sienne encore payée p^r i© 
peuplé ; «msuite chaque province* puis 
îes gràrids gouverneuiens , les satrapies, 
les vice -royautés , qu'il f^iut toujours 
•payer plus cliei* à mesure qu on monte ^ e* 
toujours aux dépens du paurrè peuple ; 
ënlin vient, l'administration suprême, qui 
écrase tout: Tant de surcharges épuisant 
ëontinuellement lès sujets, loin d'être 
nûeux |>ouVeinés par ces ditférens crdre.s^ 
ils !^ sont bien moins que s'il n'y en avoïc 
4^u'iiri seul au-dessus d'eîix. Cependant , àt" 
Jéine reste- t-ii des ressources pour lesç^f 



^4 55 tj Contrat 

♦xtraorfimaires-, et q'!and il faut y rc* 
courir, l'elai est tunjoiirsà'fà' teille dô 

fia vuiiie. ^ 

^ Ce n*est pas toiu : non»seu'emenf le 
goiive nement a iiioins^ de vigueur ei ds 
célérité poi^r taire obseirver rés loîx ^ eju- 
péciier ie.s vexaiiotis , corriger les aîùîs ^ 
p ré V en i r I f s èhire p rïiks sodi ? i e f i ses q '.lî 
peuvent se Faire d^ms les lieux é'oîguos , 
iiiiais le p Hi?)ie «"trioirv^" d'aiFecii^n noui: 
«PS cliets qu'if TiéToir )amrîis , pour sa pa- 
trie qui esr a .«^e^'yenx i.onimé \t) ftionde, et 
pour se.** coHMioy; ns dont la plu})art liii 
sont érran|jeis. 1 es mémos loix ne (peuvent 
ton venir a tant de province^ diverses ']tii 
Oîù des mœurs diiïérenfesV qui viv;eiit 
SOUS des cliîiiars opnosc^^ , et qui ne 
ipcuvetit SijuFtiir la inêiiie foraio de|',ouver- 
iiemeni. Des ] >ix dUTére!i'esn'en|jendrea|î 
que iroiible et coritusi» n parmi les peu- 
ples qiti, vivant sons les iii.hïies chefiS 
©L (l.uvs une cornniumcaîion continuelle *. 
passent on se marient les uns thiz les 
auties, et soiînis k d'autres coutumes \ 
ne savent jamaivS si leur patrimoine est 
l)ien à eux. ii< s raîens sont enfouis , lea 
Tertus i|:^norî'e.s, les vices impunis , dan» 
ce..e niuUiîuiie d'Hommes inconnus les 
ïins aux autres, que le siège de l'adi^i* 



!Éï{55fràtîon supièîiie ra«îsemf>ie dstn^ wii 

iiiéme lieu. Les ebei's accablés d'^lTaiies^ • 

ne Toient janiîiis rien par eux-niômes; des 

commis gouvernent l'état. l'iiliii, les me* 

sures qu'il faut prerjcîré poar inainîerir 

Paiitorité générale^ à lafjMeiîe tarit tfoifi- 

rîcrs éloignes veulent se soustraire ou ert. 

imposer, absorbent tous les soins publics 5 

il n'eu reste plus pour le bonheur du 

peuple; à peine en reste-il pour sa défense 

au besoin ; et c'est ainsi qu'uti corps trop 

jorand pour sa constitution, s'aifaisse et' 

périt écrasé sous son propre poids. 

D'un autre côté, i'ét'dt doit se doni^eir 
tine certaine base pour avoir de la soli* 
dite, pour résister aux secousses qu'il nâ 
manque ra pas cV é prou ver, et aux e f f o r r » 
^u'ii sera contraint de faire pour se sou- 
tenir i car tous lespeuples ont lîne espèce 
de force centiiî'uge , par la:|Lie!.!e ils a^'^is* 
Spnt continuellement les uns contre les 
autres, et tendent à s'agrandir aux dé- 
pens de leurs voisins , comme les tour-* 
biilons de Descarîes. Ainsi les, foiblcs 
risquent d'être bienîot en|^loutis , et nul 
fie peut guèreS te conserver qu'en se met- 
tant avec tous dans une espèce d'équilibre' 
qui rend la compression par- tout à-p©u- 
Jjiùs é^ale* 



76 r> V C O N T 31 A # 

. On voit par- là qu'il 3^ a des raisOTts lï^ 
s'étendre et des raisons de se resserrer ^ 
et ce n'est pas le moindre talent du poli- 
tique , de trouver , enire les uns et l€0 
autres^ ia proportion la plus avantageuses 
à îâ conservation de Pétat. On peut dire ., 
en général, que les premières, n^étaHH ^ 
qu'extérieures et relatives , doivent ètrô' 
«ubordonnées aux autres^ qui sont internes? 
et absolues. Une saine et forte constitu- 
tion est la première chose qu'il faut cher- 
cJîer, et l'on doit plus coin[)ier sur ia vi- 
gueur qui nait d'un bon gouvernement g^. 
que sur les ressources que fournit un 
grand territoire. 

Au reste , on a vu des états rellement 
constitués, que la nécessité des conquêtes 
«ntroit dans leur constitution même j 'et 
que^ pour se maintenir, ils étoient forcés 
de s'agrandir sans cesse. Peut-êire se féii-v 
eitoient-ils beaucoup de celte heureuse 
ïiécessiié, qui leur montroit pourtant^ 
avec le terme de leur grandeur , Tiaé^i- 



s o G r A t.* 77 

CHAPITRE X. 

Suite^ 



o 



ISX peur mesurer un corps politique <îô 
^eiix manières: savoir, par l'étendue du 
territoire^ Pt par le nombre du peuple; e% 
^ y a eîttie rune et i'afitre de ce?? me* 
aisres , un rapport convenable pour donner 
à relût sa véritable grandeur. Ce sont 
îes hommes: qui font Péîat ^ et c'est le 
terrein qui nourrit les hommes : ce rap- 
liort est donc que ia ferre sutlîse à l'entre- 
lûerr tle ses habitans , et qu'il y ait autant 
«l'habitanç que \?l terre en peut nourrir. 
C'est dans cette proportion que se trouve 
îe maximum, de force é'^im nombre donné 
4le peuple : car s'il y a du terrein de trop^ 
Jagcirdeest onéreuse^ Ia culture insuf* 
usante, le produit superflu; c'est la 
cause procbaiue il^s guerres défensives : 
s*il n'y en a pas assez, l'état se trouv» 
pour le supplément à ia discrétion de se» 
V4>isins^ c'est ia cause prochaine des 
guerres oiïensives. Tout peuple qui n'a ^ 
jiar sa position , que l'alternative entre la 
f^;3am.çrc€ ou la guerre, est forw)le en lui»- 



r^'S r^ V C o n r ^ A r 

inéme ; il dépend ^e ses voisins^ il dcpen4 
des évèneii:er.s ; ii n'a jamais qu'une exis-^ 
îiCiice incertaine et tourte; il subjugue et 
cÎHui|5G de sitiiarion, ou il est .sul>jii^ué at 
n'e&t rien. Il ne peut se conserver libri> 
i^ii'à force de peiites^e ou de ^nandeur. 
. On ne peut donner en calcul un rapport 
fi%e entre l'étendue de terre et le nombre 
-fd'iîonimes qui se sulfi.^ent l*un à l'autre | 
fiinr à cause des différences qui se trouvent 
.tlans ies qualités du terrein, dans ses de- 
grés de ferrilité, dans la nature de se» 
|>rodti€îions, dans l'inlli.'ence des rîiinats, 
que de celles quVm remarque dans lesîem^ 
péramens des hommes qui les liibirent, 
dont les uns consomment peu dans un 
pays fertile , les autres beaucoup sur ua 
jBol ingrat. Il faut encore avoir éf^ard à la 
* plus grande ou moindre fécondité de» 
femmes, à ce que le ]>ays peut avoir d% 
plus ou moinj; fuvorable à la population ^ 
à la quantité dont le lé^^isiateur peut espé* 
l'sv d'y concourir par de» établissemens ; ! 
de sorte qu'il ne doit pas fonder son in- 
génient sur ce qu'il voit j mais sur ce qu'ii 
.j>révcit, îû s'arrêter autant a l'état actuel 
de ift population , qu'a celui où elle doit 
|iaturelleincnt parvenir. Enfin il y a mille 
litTa^iûiis où i^s accidens parliculiers 4|l 



s o c I A r. 7^ 

Ken OYic^nr on î erirenent qsi'on enilnash^^ 
p!t:s oii u.».iiis te leueiii fjnïl ne paroît 
T)é( es.saire. A insi Ton h\* î enui a' l ea nconp 
dans un pays, (ie inon'a^ th s , ( ù les pro- 
ductions naruîelles, sf.\nir, les, bcis, les 
pâ:urii^ejî, demanticnt noiiis de ira\ail'^ 
où l%x|)éiieiue appieiui que ks ieiunse* 
çorr plus iecA^DCiCs que d ns les pl4ines, et 
où un i^vand sol incline ne cUnr.e qu'iina 
peii:e hase bcristniaîe, ia setiU qu'il faut 
C(imp:er pour la vét^ef.ui^n. Au ci iiîraire^ 
en ]!euî se ressener a:i bord de la nier..^ 
lïiètuc iians oes roc lieis et des fialîles 
presqie Sîcriies, parce qiie la î*é<he y 
peut st ppl< er en grande pi/riie aux pro- 
ducrio s de In (ene , q; e 'es lu>n!ni€S 
doivent eue plus rassemblés *[H)uv re- 
pousser lespirate?, et qu'on a tirailleurs 
plus <;e ['.KÎlilé j)our délivrer le p.-ys , par 
les ('lonies, des habiîans uont il esê 
«urclmrge. 

A ces ((.ndiiions, })Our insiiruer uti 
peuj)ie, il eu l.iut ajouter iine qui ne peut 
fiuppiter à nulle aune, mais sans iaqu' lie 
elles sonr f(.u'e.^ inuiiles; c'est. q!i*(iii 
jouisvse d< l abondance e? de la paix; car 
le ieuKs où* s'urdonne un ciai est comme 
celui où se foiiue uu b-iaillon , l'instant 
6Ù le corps est le moins capable oe résiâ- 

£ 4 



tance et îc plus facile à détruire. On ré- 
«istcroit ïDÎeux d^iis un désordre absolu 
que dans ur moment de fermentation , oit 
chacun s'o« < une de san rrum. et non du 
péril. OiiV^ne gnerre , iir.0 famine, une 
çédiîion survienne en ce tems de crise j? 
Pérat est infaiiiibienieMt renversé. 

Ce n'est pas qu'il y ait beaucoup de 
^ouvernemeRS établis durant ces orages y 
ïnais alors ce sont ces gouvernemens 
ïnérFjes qui <lérrnisent l'état. Les usurpa- 
teurs amènent ou choisissent toujours ces 
îems (îe troubles, pour faire passer, à la 
faveur cie î'clïroi public , des loix destruc- 
tives que ie peuple n/adopteroU pas de 
$ang-ir<3id. Le choix du moment de Tins- 
ïituîion est un des caractères les plus 8iirs 
par lesquels on peut disîiiguer roeuvr^ 
du îépiKÎateur d'avec celle du tyran- 

Quel peuple est donc propre à la légis- 
lation 1 Celui qui , se trouvant déjà lié paç 
quelque union' d'origine , d*intérêt ou dçj 
«convention , n*a point eiicore porté le vrai 
^oug dçs loix; celui qid n'a ni coiftumeç 
ïii superstitions bien enracinées ; celui qii^ 
lie craïut pas d'être accablé par une inva- 
sion subite , qui? sans enfrerdans les que-^ 
celles de ses voisins , peut réxsister seul ^ 
çtecua d*eux , ou s'aider de Tun pour r€i« 



s o c î A L* 5i 

potrsserrau're; ceiui dont chaque membre 
peurêîie connu ô-e tons, et où l'on n'est 
p-omî force de cliar«er un homme d'un 
pL'»s grand fardeau qu'un hoiiîme ne jjeut 
porter; celui qui peut se passer des au- 
tres peuples, et dont tout autre peuple 
peut se pa.sser (i) ; celui qui n'est ni ri- 
che ni pauvre , er. peut se suifire à îui- 
xiîême ; enfin cehii oui rénnit Su consis- 
tièr«ce d\in ancien peuple avec la docilité 
«i*uïi peuple nouvi au. Ce qui rend pénible 
rouvrijge de la îégishîijon est mohis ce 
^a'ii lauL établir que ce qu'il iaut défruire; 
et c^ qui rend le succès si rarc^ c'est Tim- 
possibilîté de irouver la simplicité delà 

^1} Si de deijx peuples voisins l'un ne 
pouvr-Jt se (îasser de l'autre, ce seioif uiîe 
situation très duie po'a- le premier, et 
îrès-dangereuse pour le secoiîd. Toliô 
ïîation sa<^e , en pareil cas, s'e.iorceru 
bien vite de délivrer l'autre de cette dé- 
pendance. Là république de ThLjscala , 
Ci'iclavée <ians Tempiie du Mexivque , 
«îma mieux se passer de sel , a a a d'eu 
acheter des Mexicains, et niôaie d'en, 
accepter graruitemsinr. les sages Tlila.'^- 
«alaîss virent le piège caché .^.ous. cette li» 
Léralité. Ils se C'jnservèr( nt libres j er c«e 
jieiîtétat, eniérmé dans ce j^rand em- 
j»ire , fut &nliii riniitruaicnr de ^a ruîn^* 



8^ r>vCoi>(Tl!iA^ 

naturô jointe aux besoins de la société; 
Toutes ces condiiioas, il est vrai, ^0 
trouvent iliificilemerit rassemblées. Aussi 
voit-on peu d'étaîs bien constitués. 

Il est encore en Europe un pays capable 
<de législation ; c'est l'isie cie Gorss* La 
.valeur et la constance avec laqneLle c« 
])rave peuple a su recouvrer et défendre 
«a liberté, nicriierolt bien qiie «iielque 
îiornnîe sage lui apprit à bi conserver. J'ai 
quelque pressenliîneiît qu'un joar cetîô 
petite isie étonnera l'iZurope. 

CHAPITPlE XL 
JDes div'ers sys te m es de L é gis la tio n • 

Q 

,t_>r l'on clierche en quoi con:?iste précî- 
«éujent le plus t;rand bien de tous , qui 
doit être la fin de tout sysiéuie de législa- 
tion j on :roiJvera qaUL se réduit a cet 
deux cbjcrs jîrlncipaux , la liberté et Véga* 
lité* la Uberîé, parce que toute iiuiépen^ 
. dance particulière est autant de force otée 
^u corps de Férat ; l'égalité, parce qu^ 
la liberté ne peut subsister saiiî? eiie. 
J^ii déjà dit ce f^ue c^est que la lH>evt4 



Social. HS 

civile; k l'égarii ùe r<galiré, il ne faut 
pas tniendie, pai te riix>L , qutt les ile^rés 
d<^ puissance tri (ie licliesse soien abso- 
li;mi< H! le.v niériK s -, umis t^ne , {.|i!r.nr a la 
j-jui^.sari. e , elie soit aa-ti ssoiis 4ie fcitîe 
violv n( L% ei ire s'eACtce jamais qu'eu verla 
àa idïi^ ei lits U ix *, ei , qîjwnl a la ri- 
chesse , t]!ie nul ciiovcn ne s ir assez oj)u- 
Itui pour en pouvoir aLhe.er im auire, 
€t nui assez paiisre puiu\éue contraint fie 
se vendre (i):(e q.ii sijp;yos8, du côté 
<ies giaiius, niodéraiion un li.euseï de cré- 
dit; et du côté, des peliis, modéraûort 
cl*avaric€ €t de convoifise. 

Cetre égalité j disent -i's, e^t thic clii- 
ïnèie df spéculation , qui ue pem exister 
clans la prariqiie ; niais si l*al}i:s est inévî- 
/able , s'ensîàl-il qfi'iî ne faille pas au 
liJôins le régler 1 C'e»i picci:;ënienî parcer 

II».. . . — — ' ' ^ — — • 

(i) V^onlez-vous ilonr ti<»anfr à Té ta t. de 
lu ' c*;nsî.stanc^ ] ,.Fii'{)prv't;li.t-^j îesvdc|?,res 
€xt rêrîi es a i : t a r, t qu i 1 est ' possible •, ne 
fcoiiîïtez ni de^ penfi opn en's 111 des ç^'.evx* 
Ces (ieux étais n.urn r-lleueru insép;îrai)les^ 
«ont égaiement t une tes au bien cominnn : 
cle i^un sorleniles taateurs (ie buyrannie^ 
et <!•* ratifie ies tyians ; c-csî tr-niours 
r-ntr*eux ([\\e se i»\\ le rra^îc de liberté pu-^ 
liii(£ue*^ Tua Paciîtîie è£ l'autre !a vend, 

IL a 



IP4 ^ ^ G O N T R A 31 

que 1-1 torce des choses tend touiours à d^r. 
traire Pégaliré, que la force de la îégis« 
l[ti!ion dou toujours tendre à ia iiiain-i 
îeiîir. 

Mais ces objets aénéréiux de toute bon- 
ne iiîslilution j doivent être niv>dilîës en 
chaque pays par les rapports qui naissent 
jjant de la situation locale que du carac- 
tèiçt des habiîûns; tt c'est sur ces rap- 
ports qu'il- faut assigner à chaque peuple 
^n systêuie particulier d'institution , qui 
$oit le îueiileur , non peut-être en lui- 
îwônïe, niais pour i'état auquel il- est des- 
tiné. Par exemple, le sol est-il ingrat f^t 
stérile j ou le pays trop serré pour les ha- 
gitans! tournez vous du côté de Piadus- 
trie et des arts , dont vous échan|^f rcz Ie$ 
productions contre les denrées qui vous 
manquent. An contraire, occupez-vous 
^e riches plaines et des coteaux fertiles I 
X)ansunbeau terrein, manquez-vous dMia- 
î)itans '? donnez tous vos soins a l'agricul- 
ture qui multiplie les honifiies, et chasse^ 
les arts qui ne feroicnî: qu'achever de dé-r 
penpîer le pays , en attroupant sur quel- 
ques points du territoire le peu d'habitang 
gu'ii y a (*i). Occupez- vous des riva^ca 

(i): Quelque bïanclie de coniroerce eiti^-j 



8 o c I A £.' S5 

^tendus et commodes'? Couvrez la mer da 
^aisseaux j cu'itivez le commerce et la na-r 
vigarion *, yous aurez une exisi^ence biiL- 
laiiîe et courre. la mer ne bai^ne-î-elle 
sur vos côtes q ne des rochers presque inac- 
cessibles î Eesiez barbares et iclityo- 
pLaoe.s , vous en vivrez pins tranquilles, 
ineilieurs , peut-être, et sûrement plus 
heureux. Eu un mot, outre les maximes 
communes a tous^ chaque peuple ren- 
ferme en lui quelque cause qui les or- 
donne d'une manière pnrnculière^ et rend 
«a ié^islaiion propre à lui seul. C'est ain- 
si qu'autrelois les H'.breux, et récem- 
nieur!^les Arabes, onr. eu pour. p_^i;inci pal 
objet ls( reli^j^ion -, les Afbénieus, les 
letnes-, Carlhage et Tyr, le commerce; 
Rodes, la marine; Sparte, la guerre, et 
Rome la \ertu. L'auîeur de l'Esprit des 
Loix a montré dans des touîe.s d'exemples, 
par quel art le lé^^islaieur dirige l'insti- 
tution vers chacun de ces objets. 



rieur, dit M. d'A. , ne répand ^^uères 
qu^lniB lansse utilité pour un royaiane ca 
général; elle peut enrichir quelqiies par- 
^^iculiers , même quelques villes-, mais là 
nation eiUièie îj'v g^i^vîue rien , et l© 
peuple n'en est pas iiueux. ' * 



-D V Contrat 

Ce qi'i rend la (onsiiiution d'un état 
Tcri:ab.e)iii !ir solide er ciuiahle , c'est 
qiiaïui les convenances si/Hi îeUeuient ob» 
serves, que les lappoiîs naiuiels et lei 
loix «m bi ur loujoiirsdc conceit sur les 
iri'^^^riies poinss, cî que cei.es ci ne font, pour 
aJn.vi l^il^, quab^uinr, iu ( onipa^rer , rec- 
tilier le> anircs. A.ais si le ir^islaieur, se 
Iroiiipanr oan> son objet , piend un prin- 
cipe uittéient de celai qui ni-ii cela nauire 
des choses , qiit- l'un leniie à la sei vil ude 
et Tauire à la iiberié , Tun aux lichesses, 
l'atiire aux conquêtes , on verra les ioijj 
s"aa( iijlir insensiblement, la conslitiitioii 
il'aîiercr , et l'erat ne cessera d'être a^ité, 
jusqu'à ce <jiri!s< it détruit ou cbani^é , et 
qtie PiBvincible nature ait repris i^on em» 
pire. 

CHAPITRE XII. 
Division des Loi ce. 



V 



OT7R ordonner le tont , on donner T« 
rnei îerro forme possible à la chose pu- 
îjiiquc, il y a diverses relations à consî^ 
^éi'er» JPreixiièrenient^ Faction du corp$ 



s O C î A L. Sf 

Jpîitîcr af;K^flant suiliii-mt'nie, cVst k-tVire, 
le ri»p|W)rt du tout au toui , on ilu so ive- 
raîn à l'c ta t ; er-ec rappoir est romp.sé 
^ie celuitles termes in reriu^diaires, comme 
^oiiS lèverions ci-aprés. 

Les loix f\\iï lè^lîîp.t ce rapj.OKr portf nt 
le nom oe l^ix p.<Jiîif|ues , et s'a ppui lent 
«usfi loix fomiamenîaies, non sans qiiel- 
.C|ue !ajs(n si <es loix sont sa^'rs. Car 
s*il n*y a di\u% (\\i\que étal qu'une h(;niîe 
jrianicre «le IVtuh mur, le p'Up'e qui i'a 

tiouvce tîoit s* s tenir : mais si l*ordie éia* 

0/ • « 

îjli est mauvais, ])Ourqnoi prciuiioit on 
pour i<^ndanjen aies des luix qui Tem-, 
j)éc lient d'éiie bc-n ^ D'f».îll< i.rs , en tout 
€tar de choses, isn peiiple est tcju.ours le 
fRaîire de changer ses loix, n^^me les 
laeiileurrvS ; cai s il lui plan d« se Faire 
>n^l a lui-même, qui est-ce quia droit de 
l'eu emjx'^cher i 

La seconde relation est cello des mem- 
bres entr'eiix ou avec le corps euiier; et 
ce rapport doit êireau premier i^ard aussi 
petit, et au second aussi grand qu'il est 
possible; ensorte que chaque ciîoyen soit 
.dan£ une pariai le indépendance de tous 
les aiiîiÊS ; c*est une excessive d(']îeudance 
^e îa cité, ce qui se lait toujours par lesf 
-pèuîesmovcris*, car il n'y a i|ue la forçai 



88 BIT Contrat 

de l'état qui fasse la liberré de ses inem^ 
bres. C'est de ce deuxième rapport que 
^laissent ies loix civiles. 

On peut considérer une troisième sortô 
de relation entre l'komme et la loi; savoir, 
celle de la désobûîssance à la peine ; et 
celle-ci donne lieu à l'établissement des 
Jcix criiiiinôUes, qui, dans le fond, sont 
inoins une espèce p'articiiiière de loix ^ 
qr.e la sanction de toutes les autres. 

A ces trois sortes de lois , il s'en joint 
tîne quatrième, la plus importiînîe de 
toutes, qui ne se grave ni sur le marbre 
ni sur l'airain, mais dans les cœurs deâ 
citoyens; qui fait la véritable consîitutiosi 
de Pétat; qui pventî tous les jours de non- 
Telles forces ; qui , lorsque les autres loix 
vieillissent ou s'éteignent, les ranime ou 
les supplée, conserve un peuple dans 
Vesprit de son institution , et substitue 
insensiblement la force de l'habitude à 
celte de l'autorité. Je parle des mœurs ^ 
des coutumes , et snr-roat de l'opinion , 
partie inconnue à nos politiques, niais de 
laqueHe dépend le {.uccés de toute:^ les 
autres; partie dont le .^^rand lé^iskîteur 
^'ccupe en secret, tandis qw'il paroit se 
liurncr à des règfeniens particuliers; qui 
Hé stnit <]iie ie ceinire de ia:^c^te , (i^uM 



I 



Social Sq 

les moeurs plus lentes à naitre y forment 
enfin l'iné!>ranlable clef. 

Entre ces diverçes classes , les loîx po-? 
litiques qui constituent la forme du gou- 
vernement, sont U seule relative à moi^ 

fUJÊt. 

i^i'n du Livre secçndo^ 



«JO 



DU Contrat 



LIVRE II. 



A' 



.VA.NT de parler des diverses formes de 
goîivt rncinenr , lâchons de fixer le sens 
précis de ce iiiOi /qui n'a pas encore été 
fort bi<^îî expliqué. . 



4WMIfWA*-'^*?f-C!l^W!>itf»'"W!?*?*flSPfïi 



■ I 1H1I-IH JW W i i lJI. 'M H iaWWffaH 



CHAPITRE PREMIER. 
JDu G Olive même nt en général. 

T 

O 'avertis le docteur que ce rfiapîfre 
doit être lu ]u>sémenî, et que je ne sais 
pas Part d'erre t lair j)v i-r qui ne veut par 
être atreiTiit". 

Tonte nrticn fibre a denx caiisen qui 
concoiirenf- à la piodnire : INsne noiale, 
«avoir la vo'onre qui detc rnnîie Pacte ; 
l'anîrc physique . savoir l«i puissance qui 
rex^'cute. Qi'OPil je n«ar< \\v vers un objet^ 
il faut premieTetuenr que j'v veuille aller ; 
en vii( ( nd lieu , q'^' mes pieds ?n'y porteur. 
Qu'un pînalyîi(pu v(-niîie (ourir, qu'un 
bomaie aj^ile ziô le veuille pas, tous deuis 



s O C T A t» «l 

t€s^rront en place. Le corps poliiîquo a 
Ie« iiiéjïies ino!Mles:(m y €iisiiii»^iie de 
in(*nie la torce et la volonté ; cri le- ci sou» 
le nom ÙQ puissance U^islati'^k , l'auire .itjus 
te nom de puissance cxéiiiùvc, IVieu ne s^y 
l'ait ou ne s'y doit iaire saus itur cou- 

Nous avons va que la ptiissanre législa-» 
the apparMentan peuple-^ e\ ne peut ap- 
parrenir qu'à. lui. 11 est iâsé de voir , au 
contraire, par les pr ncipts ci uevant éia* 
bli> , que a puis ance t^xecuûve ne peut 
aiyprUieTiir à la ^enéraliré conune L gisla- 
tri*'t' ou souvtniiiie , parce que cette nuis- 
«aiice ne ron.sisu- qu en tics actes particu* 
îiers qui ne >onr point du ressort de ta loi, 
et par consévjiienr c!e celui du souverain, 
dont tous îes actes ne peu veut être que des 
loix- 

II faut donc > la force puMîqup un a* 
gent propre qui la réiuisse ei la uiertc eu 
ceuvre seion les diicctions d(^ sa solonté 
générale, qui serve à la roinjuiinicaîioi^ 
de Vérai. et du souverain , qrii tas^e en 
quelque façon dins la pers:'n!'e pii'^liquç 
ce que fait l'homme dans l\ii]iotï ô^ Tauîe 
et dii corps. Voilk quelle ei^l t.au< INnat 
îa raison du i^ouvememcur, çoniuiidu mai* 



t>u Contrat 

à-propos avec le souverain , dont il n'<5s| 

^ue le ministre. 

Qu'est-ce donc que le gouvernement "5 
TJn corps iniermédiaire établi eniie les su- 
jets et le souverain pour leur niuîuellô 
^correspondance , chargé de l'exécuiirm 
<les îoix et du maintien de la liberté , tauj: 
,civile que politiqu/j». 

JLes membres de ce corps s'appellent ma- 
gistrats o-ii rois , clest à dire gouverneurs ^ 
rCt le corps entier porte le nom de prince {i)^ 
Ainsi ceux qui prétendent que l'acte par 
lequel un peuple se soumet à des chef? 
îi'est point un contrat j ont grande rai* 
«on. Ce n'est absolument qu'une commis^ 
«ion , un emploi, dans lequel., simples 
ofïicicrs du souverain , ils exercent en soij 
nom le pouvoir dont il les a figiits déposi- 
taires , et qu'il peut limiter, modifier et 
reprendre quand il lui pl*iit *, l'aliéuaiion 
d'un tel droit étant incompaii-bfe avec la 
nature du corps social , et contraire au 
tut de l'association. 

J'appeile donc gouvernement , ou suprê-^ 
ine administration , l'.exercîcc légitime de 



(i) C'est ainsi qu'^ Venise on donne au 

.coUége le nom de sÉRÉNissi^iE PKiKCJE I 
fïxèpxt quand h doge n'y assitlje piis. 



i o c I Â r. 9^ 

la p'inssance executive -, et prince ou ma- 
gistrat , l'homme ou lé corps chargé de 
cette administration. 

C'est dans le gouvernement que se trou- 
TPnt les forces intermédiaires dont les 
rapports composent celui du tout au tout,' 
ou du souverain à l'état; On peut repré- 
senter ce dernier rapport par celui des 
extrêmes d'une proportion ( onîinue , dont 
la moyenne proportionnelle ;, est le gou- 
Ternement. Le gouvernement reçoit dit 
souverain les ordres qu'il donne an peu*" 
pie ; et pour que Tétai soir dans un boii 
équilibre , il i'aut , tout compensé , qu'il 
y ait égalité entre le produit ou la puis- 
sance du gouvernement pris en iui-iji^ème , 
et le produit ou la puissance des citoyens^ 
•qui sont souverains d'un côté et sujets de 
l'autre. 

i3e plus , on ne sauroit altérer aucun 
des trois termes sans rompre à l'insfant la 
proponion. Si le souverain veut gouver* 
ner , ou si le magistrat vent donner des 
joix , ou si les sujets reiusent d'obéir , le 
désordre succède à la règle ; la force et 
la volonté n agissent pi us de concert , 
et l'état dissous, tombe ainsi dans 1® 
despotisme ou dans l'anarchie. Enun.y 
tgianie il n'j a qu'un© moyenne prupoï-* 



Î>l6r C 6 1^ 'f ^ ai a 

tlotitiello en'^re chaque rapport, i! n'y i 
tioïï phi?! qti^îii b<;n ^oiirtrnemenî possible? 
dans lin état. Mais , comme mille évène* 
ineris peuvent (hain*er les rapports u'^an 
peuple, non*seijlemeiit difforen^ t^ouverne-* 
ïïîPTJS peuvent être bons à divers peuples ^ 
niais au tneme pe'n)'e en dilTéreHS tfms* 

Pour fâcher de doimer m ne idée des cîî- 
vers rapports qr^î penrenr régner enrre eei 
deux extrêmes , je pr/narai pourexeinp'o 
le iiomVre du pe pia , €<.»mme un rapport 
plus fa( île à exprimer. 

Sîipp> S( îis qne l'état soit coînposé dg 
dix nii!!e ti/oy ns. Le sonverain ne peut 
erre considéré que colierîivfment et en 
corps ; mais chaque particulier , en qi;a- 
li é de sirjeî , esl cou-sidéré comins indi- " 
vidti : ain i, le souverain' est au sifjet 
comme dix nsi îe est à un ; c'esuk-dire ^ 
•que chaque nsémbre de Fétaî n'a pour sa 
part que là dix mi'iième prtrîie de Pauto^ 
riîé souveraine , quoiqu'il lui soit soumis 
tout entier. Qiie le T-euple soit coînpo^é 
de cenî mille hommes, Teiat des sujets ntî 
ch'^n'^;é pt*?-» , ei ciiacun porte é^aleuicnt 
tout ren!])iie des loix , tandis que soa 
Iiu«ïr9ge, réduit a urs <■ n- inillième , -a di^C 
ïo . nu ins d'iuliucnce dans leur rédaction* 
Aiois le sujet s.ei>iaat toajouiiuu, i& 



s o c t Â. t: ^© 

fnpnnrt du soiivordiri aniimenie en ralsoa 
du j<oiiïbre des c'noyens : <roù il suit q le 
})lus l'eut d'a^iaiiciit , plus ia liberté tii- 
iinniie. 

Quand je dis que le rnpport anp^mente ^ 
î'eni'riids qu'il s'el(»Tg?ie de i (^^atiié. Ain- 
si , pliis l<' r.ifipo: I iisi ^Vdwd , dans i'ac- 
cep; ion des ^eunièires , mvdns il y a <!« 
rapport dans i'a( ctpiion coniniuiie : dans 
la preiftière , le ra;q)o r , consiu ro selon 
la qiianiir,* ^ se mesure par TexposaTr ; et 
clftns In litre , considéré selon l'idtij iié ^ 
il vS'estiuie par la siuiiliiude* 

Or^ moins de volonrés particulières r.e 
rapportent a la volonté générale , c'est- à- 
tlire , les mœurs aux icix;, plus la loi ce 
répriinanfe dwir anj^^meiuer. Donc le gon* 
vernenienr , pour èîie bon , doir être re- 
lativement plus 'fôrr , à inesure qu«ï la 
peuple esf plus nombreux. 

I)*un aurre (ôré, Pa^-randissoment do 
l'érat donnant aux déposiiaires de raïuo- 
rilé pnbiique plus de tentarïons f?t de 
moyens d'abuser de leur pouvoir , plus le 
gouvernement doit avoir de force p^ur 
contenir le peuple, plus le souverain doit 
en avcir à son tour pour conieuir le fjOu- 
Ytrnjmenu Je ne parle pas ici d'une iuicç 



^6 BûCoNTHÀï 

absolue , mais de la force relative des d!^. 
verses parties de L'état. 

Il suit de ce double rapport > c|ue là 
j)ropoftion coiuiriuë entre le souverain ^ 
le prince et le peuple , n'est point une 
idée arbiriaire , mais urie conséquence 
liécessairede la nature du corps politique; 
îl suit encore que l'un dès extrêmes , sa- 
voir le peuple coinn.rne sujet, étarit fixe et 
rerîrésenté par l'unité, toutes les fois que 
ta raisoii doublée aiigmente ou diminue ; 
la raison simple âugmenîe ou diminue 
kemblablemenl , et que par conséquent le 
îïiovrn terme est changé. Ce qui fait voir 
qu'il li'y a pas une constitution de go'u- 
Ternement unique et absolue , mais qu'il 
peut y avoir autant de «ouvernemens dif-i 
i'érens en nature , que d'états différens eu 
grandeur. 

Si tournant ce système en ridicule , ont 
flisoit que pour trouver cette moyenne? 
pioportionnelie et former le corps du goa- 
Vernement j il ne faut , selon moi, qiie 
tirer la racine quarréè du nombre da 
peuple, je répondrois que je ne prends 
ici ce non»ibré que pour un exemple; que 
îes rapports dont je parle ne se mesurent 
pas seulemeni ppr le nonî])re d'hommes/ 
jaiais en générai par la q^iantité d'actions,* 

laq.uëilà' 



s O C I A zl €ff 

laquelle se combine par des multhiides de 
causes; qu'au reste, si, pour m'exprimec 
en moins de paroles , j'emprunte un mo-' 
nient des termes de gôonictrie, je n'ignore 
pas cependant que la précision géomé- 
trique n'a point lieu dans les quantités ma* 
l'aies. 

Le gouvernement est en petit, ce qii^ 
le corps poliiique qui le reniernie est en 
grand. C'est une personne morale douéer- 
de ceriain<*s facultés , active comme le sou- 
Terain , passive comme Pétat , et qii'oa 
peut décomposer en d'autres rapports sem- 
î)Ial)les ; d'où nait par conséquent une 
nouvelle proportion,, une autre encore 
dans celle-ci ; selon l'ordre des tribun&'ux, 
j-usqu'à ce qu'oa arrive à un moyen terme 
indivisible , c'est-à-dire , à un seul chef, 
ou magistrat suprême, qu'on peut se re- 
présenter au milieu de cette progression. 
comme l'unité entre la série des fractions- 
et; celle des nombres. 

Sans nous embarrasser dans cette mul- 
lîplicatiou 4e termes, conientons - bous- 
dç considérer le gouvernement comme un 
nouveau corps dans l'état, distinct du peu- 
ple et du souverain, et intermédiaire entre 
J'un et l'autre. 
II y a cette difféiettce essôntielle entr^ 



ces deux corp.'î , que l'éîat existe par îuî- 
même, et que le gouvernement n'exisré 
^îie par le souverain. Ains;i la volonté do- 
iraiKinré du prince n'est du ne doit êîré 
que la volonté générale ou la loi ; sa forcé' 
n'est que la force pubiiqae concentrée eu 
lui : sirôt qu'il veut tirer de lui- aiênië 
qnelqu'acte absolu et indépenilant , là 
liaison dû tout commence d se relâcher; 
S'il àrrivoit enfin que le prince eût une 
To'onté particulière plus active que relia 
Au souverain, et qu'il usât, pour faire 
obéir à cette vrdouié parricunère , delà 
force publique qui est dans ses mains ^ 
Bnsorte qu'on euî, pour ainsi dire, deux 
«ouveraiîis, l'un de droit et l'autre de fait^ 
à Pinsîant l'union sociale s'évanouiroit , et 
le corps politique seroit dissous. 

Cependaiit, pour que le corps du gcu-' 
yernementait une existence, une vie réelle 
qui le distingue du corps de l'état, pour 
que tous ses membres puissent agir dé 
concert et répondre à la iin pour laquelle 
il est institué , il lui faut un moi parti- 
Ciilier , une sensibilité commune à ses 
membres, une forcé , une volonté propre 
qui tende à sa conservation. Cette exis- 
tence particulière suppose des assemblées^ 
àe& çQBaeïh ^ un puiiToir «Je délibéif^^l 



s O € î A 1. ^5 

4Î0 résQïidre , des ciroiis , des sitics , deç 
piivilé^cs qtaappani nncnt au piiru.e exr 
..çlusi\e!îie\ît , ef ([ui ieuûint la conditioi;! 
du iTwigisîiat plus lioiiorabie à proporûon 
qu'el'e est plus pt'-idble. î.es iliilîçuhé^ 
sont dans la tiianièie d'ordonner, <ians 
Je roHt , ce tout suljalieiue , de sorie qu'il 
i**a!:èrû point la constitution générale exi 
^ilej!flissaiit Ja sienne; <}nUl disiingue 
Ion jour s sa force particulière destinée à 
sa propre conserva lion , de la force pu- 
î)iique destinée à la coitservaiiôn de Térat;^ 
^l cju'eii un mot , il soit toujours prêt à 
sacrifier \e ^ouvorneincnt au peuple j cl 
lion le peuple aii^iiVèri^emenr. 

DViilleirs, bien que le corps artifi^ciel 
^u p^oarernement soit l'ouvrage d'un âufi^e 
corps arliliciel, et qu'il n'ait en quelque 
sorte qu'une vie cm])rnntée et subordon- 
-lîéej^ cela n'einpéche pas qu'il ne p'.:isse 
'agir avec plus ou moins de vigueur ou tl© 
célérité-, jouir, pour ainsi dire, d'une 
«anfé plus ou ^loius robuste. Enfin , sans 
s'éloigner direciement du but de son ins- 
titution, il peut s en écarter plus ou 
n oins , selon la manière dont il est cons- 
titué. 

C'?st de toutes ces différeBces qu^ 
|\«?fissent léJS rapports divers que le^^^ou* 



300 BV^CONTHAT 

irernement doit avoir avec le corps d» 
i'état , selon les rapports accidentels et 
particuliers par lesquels ce même état est 
modifié. Car souvent le ^ouyernement le 
meilleur en soi deviendra le plus vicieux, 
-«i ses rapports ne sont altérés selon les 
défauts du corps politique auquel il ap- 
partient. 



^*'*' m- ■MIIIMII ■liai ■![ Mil III I ■■ . I_. I. _ I ■ ■IIWII — ■■■IMIl I^IIIIIMM^ ■ ■ I ■■Wlll 1 

CHAPITRE II, 

JDu Principe qui constitue les di-' 
i^ers es formes, de Gcuv^memens* 

A ouR expos-er la cause générale da 
ces différences , il f^^ut disîiiiouer ici le 
prince et le go^uvernement , comme j'ai 
•distingué cidev^nt i'^tat et le souve- 
a*ain. 

Le corps du magistrat peut être com- 
posé d'un plus grand ou moindre nom* 
i)re de membi^s. Nous avons dit que le 
rapport du souverain aux sujets étoiî 
•d'autant plus grand , que le peuple étoit 
plus nombreux , et par une évidente ana- 
logie, nous en pouvons dire autant dugou»' 
^.exn^meiu à l'égard des jtûagifitiats. 



s O C 1 A t. 101 

<5r, la force totale du gouvernement 
iétaft toujours celie de l'état, ne varie 
^oint : d'où il si:it que, |jlus il use de 
cette tbrce sur ses propres menîbres, 
moins il lui en resie pour iî^ir sur tout le 
peuple. 

Doiic , plus les maf*istrais sont nom- 
))reux, plus le ^^ouvcrnsinent est ïoiblc- 
Comme cette maxime est iondamearale , 
«i|)plH|uO'ns-nous à la luicu.x ccîaircir. 

Nous pouvons distinguer dans la per- 
sonne du magistrat trois T-olontés esseniiel- 
lemeïit dii'iéjrentes. Premièrement, la vo* 
lonië propre de l'individu, qui ne tend 
qu'à son avantage particulier ; seconde- 
ment, la volonté commune desnjanijj^'raLS, 
qui se rapporte uniquement à l'avanta^^^ 
dîi prince, et qu'on peut appeler volonté 
de corps, jaquellc est générale par rap- 
port au gouvernement , et particulière 
parrap; ort à l'état, ilont le ^oiivernenient 
fait pariie; eçi troisième Heu, U volonré 
iiupeupleoula volonté souveraine, laqueHe 
est générale , tant par rapport à l'état 
considéré comme le tout, que par rapport 
au gouvernement considéré comnve parliâ 
du tout. 

Dans une législation parfaite, la volonté 
jfârticuUère ou indifldueile doit être niiUe»é. 



^OÊ B tr C O N T B. A T 

I.a voîODîé du corps propre au cronvevîî®- 
ïDent irès^sr-bordonrjce, et par conséquçn^ 
îiîvohiiiié générale ou souveraine, toujours^ 
^îonii.umîe, est la lè^le unique de toutes 
les autres. 

Selon l'ordre naturel, an çoiitraire ^ 
<es différentes Tolontés deviennent plus, 
îîciives à mesure qu'elles se concentrent, 
i^iusi, la volonté générale est toujours 
la plus foibi© : la volonté du corps a le 
fécond rang^ et la volonté particulière. 
le premier de toiH : de sorte que dans 
3e gouvernement , chaque membre est 
premièrement soi-même , et puis njagis- 
îï'at 5 et puis citoyen ; gradaîion diiec- 
tentent op|:osée à celle qu'exige l'ordre 



social. 



Cela pose, que lout le gouvernemenî; 
i;oit entre les mains d'un se al ii^mu^e i 
Toi là la volonté particulière et la yolonté 
^ u c r p s p a v l'a h e m e n t r '^ u n i t-: s , et p a r 
conséquciit ceUe-d au {>Ij:s liaut «iiogré, 
^l'intensiLé qu'elle piûssc avair. Or., comme. 
ç'est du degré de la volon'ué que déj^en^ 
l'usnge de la iorc e , et que la force ab- 
solue du gouvernement ne varie point ^ 
il s'ensiât que le plus actif àçz gouverne* 
ippen^s est celui d'mi vseuL 

j^l'^^^^^'^K^'^À^'^v iiîiV&oHs le gOLivernQmQ;r*.li 



s o c I A t-* io5 

i PaïUorité législative; faisons !e prince 
<lii soiiverf^in , et de tons les ciroyeni 
pillant de magistiats ; alors la volonté 
du corps, coniondiie avec la volonté 
pjénérule , n'aura pas plus d'activité 
f}uVllç, et laissera Li volonrô parliculière 
flans toute sa force. Ainsi le gouverne-' 
inent, toirjftiîrs avec la môme force ab- 
çoltie , sera; dans son maximum de force 
relatire ou d'activité. 

Ces rapports sonr, incontestablexS, et 
^'autres considérarions servent encore à, 
le? conliriïîer. On voit, par exemple^ que 
chaque magistrat est plus actif dans sou 
^orps que chaque citoyen dans le sien^ 
«t que ])ar conséquent, la volonté*' parti- 
culière a beaucou]> plus d'inOuence dans 
les actes du gouverneuient, que dans ceux 
ilu soMverain^ car chaque magistrat est 
presque toujours chargé de quelque fonc-. 
tion. du gouvernement , au lieu que chaque 
citoyen , pris à part , n'a aucune f(;ncnoïi, 
ide la soiTvVeraineré. D'ailleurs, plus l'état 
«'étend, plus sa force réelle a<ip;4icu{0 ,^ 
quoiqu'elle n'augmente pas en raison de 
àon étendue : mais l'état restant le mciue <> 
les magistrats ont beau se multiplier, f^- 
gOKvernemeat n'en acquiert pas une t)Ius 
^rao^dç ib\ç^ réelle ^ vï^ïc^ q^i^ celte forc^» 



■est celle de Pérat , dont la mesure est tou«» 
jours égale. Ainsi, la force relative ou 
l'acîiviié du gonvernement diminue , sans 
<que sa foiH:e absolue ou réelle puisse au^* 
înenîer. 

îl esr sûr encore que l'expédition des 
affaires devient plus 1-enîe, à mesure que 
plus de ^;ens en sont chargés; qu'en 
4fionnant trop à îa prudence ,• on ne donne 
pas assez à la fortune -, qu'on laisse échap- 
per l'occasion, et qu'à force <le délibérer, 
en perd souvent le fruit de la délibéra- 
tion. 

Je viens de prouver que le gouverne- 
ment se rel-àche à nsesuie que les ma- 
^isîniis se muliiplieni -, et j'ai prouvé ci-» 
devant que plus le peuple est nombreux , 
plus la fur^e ropriutanie doit au<>uienter» 
i)'où il suit que le rapportdes magistrats 
-du gouvernement doit être inverse du 
rapport des sujets au souverain : c'est-à- 
dire , que plus l'éiat s'agrandit , plus lô 
gouvernement doit se resserrer.; tellement 
^que le nombre -des chefs diminue en rai* 
fion de i'augmenîaîioR du peuple. 

Au resîe , je ne parle ici que de la force 
relative du gouverneu>etU , et non de sa 
rectitude : car , au contraire, p'us le ma*» 
^isa^t est iiumbreux^ plus ^ yoloiuô dm 



s o c I A X. so5 

eorps se rapproche de la volont<^ générale; 
«u lieu que, sous un ma<^islrat unique, 
cette même volonté de corps n'est, comme 
•je l'ai dit , qu'une volonté paniculièie. 
Ainsi Ton perd d'un côté ce qu'on peut 
gagner de l'autre ; et l'art du lé^^isiateur 
€st de savoir fixer le point où la force et 
la volonté du gouvernement , toujours ea 
proportion réciproque , se combinent 
<ians le rappert le plu« avantageux à 
rétar* 

■WMMMMMMMMMMMBMMMMBM ■Mil «Il IIMIIWBMMM— H— il 

— 1 1„. I , I -^- 

CHAPITRE III. 

Division des G ouvememens^ 

\_/N a TU, cbns le chapitre précèdent^ 
pourquoi Ton distingue les diverses espèces 
ouibni'.es de gouvernemens par les nom- 
lires des membres qui les composent ; il 
resteàvcir dans ceiui-ci comment se fait 
celte divibiou. 

I.e souverain peut, en premier lieu ^ 
commettre le dépôt du gouvernement à 
tout le peuple ou à la plus grande partie 
Âïx peuple, ensortô c^u'il y ait pLu5 dft 



|o6 D xr C o N T :è A T I 

citoyens ma|_isî:rats que de citoyens si^pples i 
Particuliers. On donne à cetie ibrme Ue i 
jgoijyernenient le nom de déinocratic^ \ 

. pu bien qu'il peur resserrer le gonvejrne* 
lîient entre les mains ^''un peut nombre , 
eîisorre qu'il y ait plus de simples citoyens ■ 
f^i e de 2îia[;isîrats \ et cetie loraie porte le 
|îr|ii Ci aristocratie , 

Enfin il peut concentrer tout le gouver- 
nement dans les mains d'un n^agisrra^ 
Tiniijiie dont tous les autres tiennent leur 
ppiiv oii\ Cette troisième forme est la plus 
COUMHune 5 et s'appelle monarchie^ pu gou- 
TpînemeriE royal. 

Ou doit remarquer que toutes ces formeSj, 
ou (lu inoins les deux preniières , sonî 
«^isceptibîes de p»lus ou denipins, et ont 
^eme nne assez grande latitude ; car la 
^éiiaocraliepeut embrasser tout le peuplcj^ 
ffii le resserrer iusqu'à la nioitié. L'aristo- 
cratie, à son tour, peut , delà moitié du 
]*euple , se resserrer jusqu'au plus petit 
jb ombre in dé terminé ni en t. La royauté 
jnême est susceptible de quelque partage» 
Sparte eut constainment deux rois par sa 
fonsîituiion ; et Ton a vu, dans l'empire 
romain, jusqu'à huit empereurs à*la-foiSj, 
»ans qu'on put dire que l'empire iî\\ divisé» 
^iiisi il y a im point oii çiiaque ionne 4» 



s o c I À ti \of 

gouvernement se confond avec la sui- 
vant e, er. Ton voit que y sous trois seules 
ilônominetions , le <Jouvernenient est réel- 
lement Susceptible d'ajitant de l'orme» 
diverses que l'état a de citoyens. 

Il y a plus : ce même gouverncmenl» 
pouvant , à certains égards ^ se subdivisei^ 
eu «rautres parties, l'une adminisiréel 
d'une manière^ et l'autre d'une autre, il 
peut résulter de ces trois formes combi- 
iices une multitude de formes mixtes, donc 
chacune est multiplicable par toutes Iq% 
formes simples. 

On a de tout téms beaucoup disputé 
sur la meilleure forme de gouvernement ^ 
sans considérer que chacune d'eljes est 
la meilleure en certains cas, et la pire eri 
d'aiitres. 

Si dans les différens états , le nombre 
des magistrats suprêmes doit érrè en rai* 
èon inverse de celui des citoyens ^ il s'eii* 
suit qu'en général le gouvernement dé-r 
tnocratique convient aux ])erits états ^ 
, l'aristocratique aux médiocres , et le mo-r 
harchique aux grands; Cerje règle se lirai 
immédiatement du principe; mais com- 
harnt compter la. multitude de circons* 
tances qui peuven;. faviriaii* d(?3 e^cep-- 



DU Contrat 



CHAPITRE IV. 
jDe la Démocratie* 

VJELiri qui fait la loi sait mieux que per- 
sonne comment elle doit être exécutée eî 
inrerprêtée. Il semble donc qu'on ne sau- 
roit avoir une meilleure eonsrirutîon ou© 
celle où le pouvoir exécutit" est joint au 
législatif: mais c'est cela même qui rend 
ce gouvernement inshfiisant à certain» 
égards , parce que les choses qui doivent 
être distinguées ne Je sont pas, et que 
le prince et Je souverain n'étant que la 
mêm« personne, ne forment , pour ainsi 
dire , qu'un gouvernement sansgouverne- 
jnent. 

Il n'est pas bon que celui qui fait le» 
loix les exécute , ni que le corps dix peuple 
détourne son attention des vues générales^ 
pour les donner aux objets particuliers* 
Kien n'est plus dangereux que l'influence 
des intérêts privés dans les «flaires pu- 
bliques 5 et l'abus des loix par le gouver- 
nement, est un mal moindre que la corrup- 
tion du législateur, suite iulailjible de» 
fii€» particulières. Alors Tétat étant ai téi*é 



Social- i(>^ 

dans sa substance , toute réforme devieuE 
împossiîile. Un peuple qui n'abuseroit ja- 
rrais du gouvenioment , ii'abuseroit pas 
non plus de Piadépeiiclance ; un peuple 
tqui vSe gouverneroit toujours bien j n'a^* 
roit pas besoin d'être gouv'erné. 

A prendre le terme dans la rigueur dB 
ï'ftccepiii)n , il n*a jamais existé de vérir 
tablé dénïocratie , et il n'en exisrera ja''*»' 
mais. Il est contre l'ordre ^naturel que le 
^rand nombre gouverne, et que le petit 
soit gouverné. On ne peut imaginer qud 
}e peuple reste incessamment assemblé 
•pour vaquer aux affaires publiques, et l'on 
voit aisément qu'il ne sauroit établir pour 
cela <les commissions^ sans que la iorm© 
. «le l'administrai ion change* 

£n fîtfet , je crois pouvoir poseren prin- 
' içlpe , que, quand les fonctions du gouver- 
nement sont partagées entre plusieurs tri- 
bunaux, les moins nombreux acquièrent; 
tôt on tardsla phis grande autorité, no 
î'ùt-ce qu'à cause de la facilité d'expé- 
dier les aiVaires qui les y amène naturelle^ 
inanr. 
. D'ailleurs, que de choses difficiles ^ à 
' réunir ne suppose pas ce gouvernement l 
Premièrement , un état très-petit , où im 

«upU SQÏi facile à rassernUier^ et où ri^^^ 



% xo BU Contrat 

que citoyen puisse aisément connoîtffe 
tous le« autiâs ; second^inent , ime grande 
simplicité de mœurs qui prévienne la mul- 
titude d'ail;àiies et lei discussions épî- 
Heuses', ensuite beaucoup d'égalité darit 
les rangs et dans les fortune* , sans quoi 
l'égalité ne sauroit subsister long-tcms 
dans tes droits et Pautorilé : enfin peu ou 
poiiu de luxe ; csr , ou le luxe est l'effet 
des richesses, ou il les rend nécessaires; il 
corrompt à-la fois le riche et le pauvre, 
Van par la pt)sses3ion, l autre par la (on- 
voiiise; il vend la patrie a la moUesse, à 
la vanité •, il ète â l'état tous ses citoyens 
pour les asservir les uns auxâutrOs, et tous 
à l'opin on. 

Voila pourqtioi un auteur célèbreadoh» 
tié là vertu pour principe à la république j 
car toutes ces ccniliiions ne sauroïent sut- 
sister sans la vertu; mais faute d'avoir 
fait des distinctions nécessaires, ce beau 
génie a manqué souvent de jusiè^sse , quel- 
quefois de clarté , et n^a pas vu que Paû* 
toiité souveraine étant par- tout la même , 
le même principe doit avoir lieu daiis tottt 
état bien constitué *, plus ou moins, il est 
vrai , sekon la forme du gouvernement. 

Ajoutons qu'il n'y a pas de gouverrt'e^ 

Vk9ui «i suj^ça^x ^^uerrcs civiles et &u« 



s o c i A r. ut 

a^îratioivî îûrestïiies que le déuiocraiiqiîe 
ou populaire, pane quMl n'j en a aucun 
qui tende si forteiï) eut et si continuelle- 
lïient àchaiij'^er de iorinc , ni qui deniande 
pliii de Tjt^iliince et de couia^^e pour élr« 
maintenu tians ta sienne. C*eft sur-tout 
^Uns celte constitution que le citoyen doit 
ji'avni^r de t'oici> et de constance, et dir^ 
chaque jour de 3a vie au tond de soii 
cœur, ce qucdisoitun vertueux ï^alatin (i) 
cians la diète de Foloî»ne : Mulo pcricu^ 
losétni llbertaSem quant queium scrvitium. 

^'\\ y avoit un peuple de dieux , il st 
eouverneroit démocratiqueineni. Un ^ow- 
^erueriient si parfîeiit lïe convient pas à 
des bomuies. 

mtmÊumémmmmtÊBÊKmimtiÊimammmmasim 
■ ■■ I ■ ' ■ ■» 

CHAPITRE V.. 
X)e l'Aiislocfatie. 



N. 



otrs avons ici deux perjjoiuii^s morale.^ 
très-distinctes ; savoir , le gouvernement 
et le.souverain •, et par conséquent deux 

{t^ LcPaluîin de Posnanie , père du rai 
de Pologne j duc de.Lorrnine» 

G -4 



ïîîî Btr CoNTÏlAf 

voiontés générales , l'une, par rapport k 
tous les citoyens , l'autre seulement pour 
les membres de Tadininistration. Ainsi , 
bien que le gourernement puisse régler sa 
police inrérieiue connue il lui plaît , il ne 
peut jamais parier au peuple qu'au nom 
du souverain , c*est-k-4iire au nom du 
pf uple même j ce qu'il ne Idut jamais ou» 
hlïtr. 

Les premières sociérés se gouvernèrent 
arisrocrati juement. l-es chefs des familles 
delibéroient entr'eux des affaires publi- 
ques. Les jeunes ^ens cédoient sans peine 
à rauîoriîé de Pexpérience. De -là , les 
îîoms de prêtres , d'anckns , de sénat , de 
gérantes. Les sauvages de rAra€*rique sep- 
tentrionale se £;ouvcrnertt encore ainsi de 
nos jours ^ et sont tiès-bien gouvern'és* 

Mais à mesure que l'iné^:;aliré d'institué 
tion l'emporta sur rinégalîré naturelle , la 
richesse ou la puissance (i) fut préférée à 
Jâge, et l'arisfocratie devint élective. En- 
fin , la puissance transmise avec les biens 
du père aux enfans, rendant les familles 
praticiennes, rendit le gouvernement hé^ 

(i) îi est clair que ie mot orTîMATsa 
cb«'/ les .anciens, ne veut pas dire lestfîeiU 
leurs ^ mais les plus puiss^ns. 



SôCIALo 113 

n'dîfaire , et l'on vit des sénateurs de 
"viiigr ans- 

II y a donc trois sortes d'aristocratie; 
naturelle y élecrive , héréditaire. La pre- 
rhière ne convient qu'à des peuples sim- 
ples ; la troisième est le pire de tous le» 
gouveruemens. La deuxième est le meil- 
leur : c'est l'aristocratie proprement dite^ 

Outre i^avantage dç la distinction des 
deux pouvoirs, elle a celui du choix de 
ses membres ; car , dans le gouvernement 
populaire, tous les ciioyens naissent ma- 
gistrats, mais celui-ci les borne à un pe- 
tit nombre, et ils ne le deviennent que 
par élection (i); moyen par lequel I?. pro- 
bité, les iumières, rexpériencc, et toutes 
les autres raisons de préférence et d'es- 
t.me publique, sont autant de nouveau^c 
garans qu'on, sera sagement gouverné. 

m II I. I ■!■.»■ r ^.. I «Il — 

(i) ïî importe beaucoup de régler par^ 
^es loix la l'orme de l'élection des magis- 
trats : car , en l'abandonnant a. la volonîâ 
du prince , on ne peut manquer de tom» 
"berdans l'aristocratie hércdiraite, commo 
il est arrivé aux républiqi-es de Venisb 
et Es-RNE* Aussi la première est-elle de- 
puis long-tems un état dissous _, mais la 
seconde se maintient par l'extrêmesagess^' 
•die son sénat ; c'est une exception bien iiO* 
^orahle et bien dangereuse. 

G 3 



t34 î>tT CoNTl^Air 

De pliîs, les assemblées se tont pTnt 
commodément, les alTaires se cliscuTenf 
mieux, s'expédient avec pins d^ ordre et 
<îe dilii^ence; le crédit d« l'état estinieux 
soutenu chez l'étranger par de vénérable» 
sénateurs, que par une multitude incoa- 
îïu.e ou Kié prisée. 

En un mot , c'est Tordre le meilleur et 
îe pins nature) , que les plus sa|»es goa- 
vernent la multitude , quand on est sûr 
qu'ils la gouyerneront pour son profit et 
Tion pour le leur. U ne faut point maltî- 
plier en vain les ressorts, ni faire, avec 
vingt mille hommes ^ ce qtie cent homme» , 
choisis peuvent faire encore mieux, Mai« 
il faut remarquer que l'intérêt de corps 
comr^ience à moins diriger ici la force 
publique sur la règle de la rolonté géiié- 
raie, et qu'une autre pente inévitable en- 
lève gux lojx une partie de la puissance | 
executive. j 

A Pégard des convenances priTîî cuîiéresi^ I 
il ne faut ni un état si petit , ni un peuple 
si simple et si droit, que l'exécution des f 
Ipixsjiiye immédiatement de U Tolonté 
publique , comme dans une bonne démo^ | 
cratie. Il ne laut pat non plus une s^ 
grande nation, que les chefs épars pour 2i| | 
l^ouvêrner puissent trancker du. souTeraÎQ 



s O C I A t. 1 l5 

clwcnn dans son déparremenf , et corn- 
«i**ncer par se rendre intlépendaHS poui? 
devenir enfin les maîtr'^s. 

Mais si rarisioiratie exigeqneîques ver- 
tus de moins qne le gouvernement popu-. 
Iaire,e leeii«xîjieaiiisî d'autresquilni 5!ont 
propres; comme la modcrution dans les 
riches, cr Iccont^ntenieat dans les pauvres;, 
car il semble qu'une égalité rigoureuse y 
seroir déplacée ; elle ne fut pas même ob-: 
servée à Sparte. 

An reste , sî cette forme comporte ime 
certaine inégalité de fortune, c'est bien 
pour qu'en général l'administrarion des 
oiTaire» publiques soit confiée à ceux qui 
peuvent le mieux y donner tout leur tems^ 
mais non pas, comme prérend Arîsrote, 
pour que les riches soient totiiours préfé-^ 
lés. An contraire, il importe qu'un choix, 
opposé apprenne quelquffcis au peuple 
qu'il y a dans le mérite des hommes , des 
raisons de prtfc »ence plu» im|)ortantesjg[ue 
U jrichestc. 



6 4 



'i*i6' BIT Contrat 



paass 

i M" '■ i > ■ ! ■ "^ " ■ <■ ' ■ < i « m , ' I m . I " i_. > j ■' » Il I .. ■ i l ■ n i .. >#. 



CHAPITRE VI 
JDe la. ]S3.onarclii&. 



% 



usqu'icr nous avons considéré le prince 
comme une personne morale et collectivey 
aonie par ia force des loix , et dépositaire 
jdans l'état de la puissance executive^ Noua 
avons maintenant à considérer cette puis- 
sance rénnie entre les mains d'une per- 
sonne naturelle, d'un homme réel, qui seul 
teit droit (\^^x\. disposer selon les loîx. C'est 
ce qu'on appelle un monarque ou un roi. 

Tout au contraire des autres adminis- 
trations oii un être collectif représente un 
individu , dans celîe-ci , un individu repré-^ 
sente un êire collectif; ensorte que Fu- 
jiité morale qui consrit!îç le prince ^ est 
en même-t€m5 une unité physique , àd^nà 
laquelle toutes les facultés que laiôi ïéu- 
jiit dans Pautre , avec tant d'efforts , s® 
îrouTent naturellement réunies. 

Ainsi la volonté du peuple, et la vo- 
lonté (iu prince , et la force publique da 
l'état , et la force parliculière du gouvGr- 
ia^îîient ^ tout répond au ixiêxne mobile | 



s G C I A T . 117 

tvws les ressorts de la machine nom dans 
la njêineniain ; tout marche au même but : 
il ii'y.apojiude mouvenieiis opposc'^s qui 
s\nrie çlt^truiseiir-, er.M'on ne peut inmgi- 
iier aucune sorîe de cgnsiïîufiQn dans, la- 
quelle un moindrf; cifoit produise une ac- 
tion p!u5;..con.si.d6rahle^ ArchiiMod^ assis 
îraiiquillpinent sur le .fiv*»g^.,,ei, tirant sans 
peine à . flot un i^riind vaisseau, me pré- 
iîeiit^ un .moiflnr(|ue habile ,, gouverna nr de 
s(>u ,cabi4jçt ses. vasies ^tats , .et. faisant 
tonl mouvjoir en paroissant imiuobiie. 

Tvîais.jS'il n'y a poiîXt..de. ^puyernement 
qui air pbvs.de y3^ueiH',>,il,.ï^*y ^!^.^ Ppi"? 
eu la volonté nartici.diore ait plus d'em- 
j)ire , et domine plus, aisément. les a^nties; 
tout marche ai^ même, but , il est vrai -, 
inais ce but n'est point celui de la Icîi- 
çité publi([ue ; et la force même cii? Vj^d- 
Xiiinistration tourne sans cesse ai|, pr(^- 
judice de Pétar. 

^. Les, rois veulent etre.absqîuç .;,, et dç 
J^QJU on leur crie que ,ie j^neiiioîu. moyen 
4e l'éi:re , est de se faire ainir^r de leurs 
peuples. Cette maxime est très-belle , 
et même très-vraie , à certains égards. 
Haiheureuscment on s'en iiioquera îou- 
p.iu's dans les cours. La,., puissance qui 
"vieiiC tie ruAicur des peuples o'-r sans 

G 5 



Il8 iO IT C C N T R A f 

cïoiïte la plus grande ; maïs ellç est 
précaire et ronditionnelle : jamaivS îe^ 
jprinces ne s'en contenteront» Les meiU 
leurs rois veulent pouvoir être médians 
s'il leur plaît , sans cesser d'être les 
maîtres. Un sermoneiir politique anrât 
heaa leur dire que la force du peuple 
étant ta leur , leur pins grand intérêt 
^st que le peuple soit florissant , nom* 
breux , redoutable ; ils savent très-hien 
que cela n'est pas vrai. Leur intérêt 
personnel est premièrement que le peu» 
pie soit foibîe , misérable , et qu'il nô 
|>iiis.se jaruais leur résister. J'avoue que , 
Supposant les sujets toujours parfaitement 
soumis , l'intérêt du prince seroit alor* 
que le peuple fût puissant , afin que cettd 
puissance , étant la sienne , le rendît re- 
doutable à ses voisins; mais, comme cet 
intérêt n'est que secondaire et subordon^ 
ïié , et que les deux suppo-citions sont in^ 
ç<:!nipatibles , ii est naturel que les priîi?». 
Ces donnant toujours la préférence à îlt 
ftiaxime qui leur est le plus inimédiat^v 
îîient utile. C'est ce que Samuel^ reprë«. 
&entbît fortement uvx Hébreux ; c'tîst c^ 
que Machiavel a fait voir arec évidencei 
Jln feignant de donner des leçons aux 
rois , il en a donné de grandes aux pe^u^ 



s o c I A I.; it^ 

pies. Le» prince de Machiavel esi le livi^ 
des républicaÎR». 

Nous avons trouvé , par les rapports gé* 
néraux, que la œonarcliip n'est convenâ»- 
ble qu*aux grands états ; et nous le iiou-^ 
vons encore en l'examinant en elle-même. 
Fins l'adiîinisrration publique est nom- 
breuse , plus le rapport tlfi prince aux 
sujets iliminue et s'approche ée Vép^^ilï (^ i 
ensorte que ce rapport est un , ou Véj^a.' 
lité même dans la dëmocraiie. Ce nnt^me 
rapport âuginentG à mesure que le goii- 
Ternement se resserra ; et ii est dans sou. 
7naximum , ^nan»i le gouvernement est 
dans les mains d*uii seuL Alors il se 
trouve une trop grande distance entre 
îe prince et le peup'e ; et Tétat manque 
de liaison. Pour la former , il faut donc 
des ordres intermédiaires ; il faut de* 
princes y des grands , de la noDie^se 
pour les remplir. Or , rien de tout cela 
Tie convient à na petit état, que ruinent: 
tons ces degrés. 

Mais s'il est difficile qu'un grand état 
soit bien gouverné , il Pest beaucoupr 
plus qu*il soit bien gouverné pai' un seviL 
homme; et chacun sait ce qui arrive ji^ 
(|uand le(roi se donne des substituts. 

JJjk défaut esseRtiel et inévitable ^ c^ui. 

G 6 



•%. 



ïl5*^ t) V CoNtRA'ï 

irf^rrra toujojirs îe gouveniement monaî^* 
chique all-des^^oas du républicain ^ est 
qiie , dans celui-ci , la voix publique n^é- 
3ève priesqiïe jhmaivS au^ preciièi-rs placés 
q^iie des hommes éclairés ec capables , 
q'ui les remplissent avec honneur; au 
leu que ceux qni parviennent dans les 
monarchies, ne^sont le pi as .s'(înteirif^qne 
d'e petits broiallons , de petits t'rîpons , 
«de petits in rrigans, ^ qui les pe lits ta» 
1 ëiià , qui f o îU , d a n s 1 e s c o y r s , p a r v e n i r 
eux grandes places , ne servent qu^à'iiion- 
tfer airpublic leur inepîie , auSsi-tô't'qu''ils 
y sont parventîs. Leq:>eup(e se troinpe bien 
inoins sur ce cifoix qiie le prince ; et un 
Jïomme d^un vrai mériie est presque aussi 
rare clans le ministère , qu'rin soi à là îétô 
d'un *^ gouvernement ' repu blicàin. * ^^'lissi , 
cj\iiand , par' quelque Heureux hasard , un 
d[ ces hommes iiès pour gouverner prend 
lé tîmofi'cles alfaircs dan.^ nnè monarchie 
presque abiméé par ces tas de jobs régis- 
seurs ,. en est tout surpris des ressources 
c*u'ii trouve , ^i cela fait époque dans 
ujl pavs. 

Pour qu'un état monarchique pût -'être 
bîcn gouverné ,' il f'audrôi/ qiie sa"^ ^grân- 
feieur ou son étendue fut rriesur'ée aux fa- 
ciilrés de celui qui ^^ouveiKe^ II est ]^\ù.% 






^ ^ ^ * • 

s O C T A T,. 122 

aîs<^ cîe conquérir que de régir. Avec un 
levier s^iilisant , d'un, tioigt on peut ébran- 
ler le inonde ; mais pour le soutenir^, jl^. 
i'j^ut les épaules d'Hercule. -Ponr, p^u^ 
qu'an état soit grand, le j)rinre est près-, 
que toujours trop lerir. Quand .au cun- 
traire il arrive q;;e réiar, est, ticop. ,]\eût^ 
p.Qur son chef ,. c'est fe qui csr. u* s i-are , 
il est eix.ore m^il gQuycrné , parce que lo, 
chef 3 sui\ant loinours'la ^randoui;,de ^es., 
rues., oublie; U3j>i^i||éi:êîS de^s peuples ^ et 
rje ics rend pf\s îj-oins malhepieiix , pa*.'^ 
Tabus dc;s ialen% qu'il a de trop^ qu'un 
c.Iiei'J^oj'u^' p^r Iç déi.iut de ceux qui lui 



e 



XV. q.ii qii en ^. J 1. ia u d r o j t , p p u r a i ri si di i 
qfi''i!U rovauxue s'éreudii iu» sercss^niu à 
chaque rè^ne , ^elou.la portée dq princejvv 
î=u lieu que leîj i.alens d'un sénat^j^ iryjjtn.t^' 
des li.esures pj.i^s , i\xes , réfat j;e"ui avoir . 
des borrjei» éonstarxies , et radininistraiioii. 
iv'a'îer j^as uiç>Âns tj;ieçi» 

I^e .piys. sçnsil^lg^ inconvénieni du ^oii-^ 
ycrnenient d'ui^^seul^-est le d|ît'^u.t d^. cène. 
Sitccession conriiî!>elîe qui l'orme dans les 
deux autres une liaison jvon inrcivompue. 
Uu roi mort il f n iaut uu ayti;e; les élec» 
lions laissent des infcrvà}le3 -dangereux \ 
elles sont praaeuies i et , à moins que (ea; 
Citoyens ne soient iiiax désiniei'csseincntj 



cl*une intégriré que ce gouvernement ne 
comporte guères , la brigue et la corrup- 
tion s*en mêlent. Il est difficile que celui 
k qui Pétat s'est vendu ^ ne le rende pas 
à son tour , et ne se dédommage pas 
sar les foibles , de i'argçnt que les puis» 
sans lui ont extorqué. Tôt ou tard tout 
devient vénal sous une pareille adminis- 
Êïation ; et la paix dont on jouît alors 
sous les rois , est pire que le désordre 
des interrègnes. 

Qu'a ton fait pour prérenîr ces niaH:xl 
on a rendu les couronnes héréditaires 
dans certaines f uniWes , et l'on a éttablî 
un ordre de succession qui prévient toute 
dispute à la mort des rois ; c'est-à dire , 
que, substituant l'inconvénient des ré* 
gences à celui des élections , on a prétéré 
une apparence tranquille à une adniinis* 
traiion sage; et qu'on a mieux aimé ris- 
quer d'avoir pour chefs des enl'ans , des 
monstres , deB imbécilles , que d'avoir à^ 
disputer sur le choix des bons rois : on 
ïi'a pas considéré qu'en s'exposant ainsi 
eux risques de rahernatiye , on met pres- 
<|iie toutes les chances, contre soi. C'é- 
toit nn mot très-sensé , que celui du 
îeune Denis à son père, qui, en lui rrpro* 
^hmt une action honteuse , disoît ; ï'ea 



iî-îe dônnY* Vexempfe ? Ah ! répondît It 
fils , votre pèi<» n^étoîf p «vS roi. 

Tout concourt à priver de justice et de 
taison «n homme «'levé pour conini^^nder 
aux autres. On prend heai^coup de peines, 
à ce qu'en dir, pour enseigner raix jounes 
princes l'art de régîier ; il ne pnroîi pnst 
que cefte ëdurarion leur profite. On fe- 
roit mieux «le commencer par leur ensei- 
guer Part d'obéi r„ I^s plus grands roi« 
qu'ait célébré Phistoire , n'ont point été 
élevés pour ré^iuer ; c'est une science 
qu'on ne possède jamais moins qu'âprôs 
l'avoir trop apprise , et qu'on acquiert 
jnieux en obcissnnt qu'e?i commandaTir» 
2^ amiitilissimus idem ac hrevisslmus ho^iarum 
malarum que rerum ddectus ^ cogitare quid ant 
noîuerîs suh alio principe ^ aut volnerls. (i) 

Une suite de ce défaut de cohérence 
est l'inconstance du gouvernement royal ^ 
qui se réglant tantôt sur un plan et tantôt 
éur un autre , selon i« caractère du prince 
qui régne ou'des gens qui régnent pour hii^ 
tie peuvent avoir long-tcms un objet tixô 
îii une conduite conséquente; variation 
qui rend toujours l'état flottant de maxime 
en maxime, de projet en projet, et qui 
îi'a pas lieu dans les autres gouvornemens^^ 

f I .1 ■ !■ Il ' !.. I III ■■ I II I I ■ I l ■■ m II — ^— «^ 

(i) Tacite ^'iiist. L. !• 



> 



VÎT 



^ Îi4 -O tJ C. © ^ T R A 

OÙ ie prince est toujours le niei^c. Aussjî 
voit- en qu'en général , s'il y a plas de 
ruse dans une cour , il y a, plus de sagesse. 
<ians un sénat ^ et. (|ue Les. -i'épubUquesi 
'^Quf: i leurs iins par ^des vue;?, plus .cous- 
tantes, et mieux suivies ; 4a lieu que 
chaque révolution dans- le ministère ei^ 
produit une dans l'état ; l^i maxime- corn- 
lîiHne à.toas les ministres , et- presqu^^r 
tous les rois , étant de prendre en ^ouîe$ 
choses le contre- pied de leurs p-rédéces* 
seurs. 

Dans cette même incohérence se tire 
«ncore la solution d'un sophisme très* 
iamiiier aux politiques royaux-, c'est non» 
seulement de comparer le gouvernement 
civil à un goiiverneinent domestique, et 
le prince au père de famille, erreur déjà 
xéfutée , mai? encore de <ioni5er libéra^ 
îement à ce magistrat, toutes les vertus 
4iont il auroit besoin , et de supposei* 
toujours que le prince est évidemment 
préiérabie à tout autre , parce qu il est 
incontestablement le phis l'orl , et que , 
pour être aussi le in^eUleuv , il ne lui 
Tuanque quVme vo'oîtié de corps plus 
Conforme à la volonté géii'irale. 
- Mais si, selon Platon ;;r) ^ ie ro], par 

(i) In civilL 



s O C T A H. 125" 

la nature, est un persorniane si r«re , 

coiiilûen de t'ois la nature etNa Ibrtu 

concourroiu-elîes à le couronner I iil si 

l'éducaiîon royaîe corrompt n<!M:e»8aire- 

xr.ent ceux qui la reçoivent, (|ue doirt-oa 

espérer d*ime suite d'iioniines élevés pour 

régner i C'est doue bien Yonlc)i.r vs'abiiser» 

que de confondre le ^ouycrnenient royal 

avec celui d'un bon roi. Pour voir ce^ 

<;[u'est ce gouvernement en lui-même, il 

I faut le considérer sous des princes bornés 

ou méchans ; car ils arriveront tels au 

trône , ou le troue les rendra tels. 

Ces difiicuUés n'ont pas échappé à nos; 

liuleurs ; mcis ils n'en sont point cmbar-» 

lassés. Le remède est , disent-ils dN>béir. 

■ î 
sans murmure. Dieu donne les mauvais' 

yoîs dans sa colère, et il les laut support 

1er comme des chàîimens du ciel. Ge 

discours est édiiiant j sans doute , mais 

je ne sais s'il ne conviendr('it pas mieux, 

en chaire que dans \in livre de poliiîque.. 

• Que dire d'un médecin qui promet dea; 

miracles, e^ dont tout l'art est d'exhorter, 

son malade à la patience ? On sait bien 

qu'il faut souffrir un mauvais ^ouverne-^ 

irent quand on l'a -, la question serait 

4'çA liouver un l^uiia 



n V Contrat 



jp H A P I T R E VII, 

Des Gouvcrnemens mixtes. 

SIl piu)prkment parler , il n'y a point 
tle gouvernement si-.nple. Il faut un chef 
unique et c\e% magistrats subalrerncs ; 
i! faut qiTun gouvernement populaire 
aîf nn chef. Aîtisi , dans ie partage de 
puissance executive , il y a toujoura 
gradarîon du grand nombre au moindre, 
ftrec cerre différence , que tantôt le grand 
nombre dépend du pttit , et tantôt le 
peiii du grand. 

Quelquefois il y a partage ëgal , soit 
quand 'es paries constitutives sont dana 
une dépenijance mutuelle ^ comme dans 
le gouvernement d'Angleterre, soir quand 
Pauiorité de chaque parti© est indépen- 
dante , mais imparfaite , comme en Po* 
îogne. Cette dernière forn^e est mau* 
"vaisc , parce qu'il n'y a point d'unité dans 
le gouvernement, et que l'état manque 
de lîaisun. 

Lequel tant mieux d'un gouvernement 
simple ou d'un gouverneaicnt mixte? 



s o c r A L. i%Y 

Qnestîoti fort aminée chez les poîîiîqnes , 
et à laquelle î! fanî fîiîrc la niômc réponse 
^uc j*ni faiic cicleTant sur toutes ionaes 
€l« gouvenacjiîew?. 

L« gouvcmcnaenî sîmpTe est le meilleur 
«n «oi , par <ela sent qu'il est simple, 
Blaij ^uaBd ia pirri^^saHce executive ne 
dépend pas «s^^t^ ée îa ^égislaiive , cVst- 
à-dîre , quznd i! y ;# plws fie rapport «îu 
prince an soiaTcraiR cjue du peuple au 
prince y il &ar retnéilier k ce défaut d© 
proponîon, en isîvifant îe gouvernenient; 
car alors, îoi^fe» ses parties n'ont pas 
moins d'aulorUé sçrr le» sujets , et leur 
diTÎsîon îes reisd tontes ensemble moins 
forces contre 5e sonreraln. 

On prévient encore le même înconré- 
llient en étab^î«:^ant de*^ magistrats inter- 
médiaires, qiîsi îsiîsssTtt le goTivernement 
en ton entier, scrTent serilement à ba- 
lancer îes den^ purissances et à maintenir 
lenrs droits re»pecnfs. Alors (e gourer- 
Bernent n'est p?is mixte :, il est tempéré. 

On peut remédier , par des moyens 
scnjfelnble* , à PinconTénient opposé , et 
^nand le goiaremement est trop lâche >, 
ériger des tribuii^nx poiTr le concentrer* 
Cela scpraïîfpse ibn» toutes îe« demo{ ra- 
tits* Dsms le preisner cas, ou diiisc II» 



Î2.8 BU C O K T II A T 

gouvernement pour l*ûtioiblir , et dant. 
le second , pour îe renforcer ; car lesi 
rnaximiim <lc force et tie fcib^esse &^ 
Trouvent égaletiiciu; il:n"\s ies gouv;;iae« 
mens simples , au lieu que Its tbrme*. 
mixtes donnent une iorce nioveime. 

I W f i>ili r'n iii»i»iwnil«"Bii » mm iii m M > «m m m i — n i> ii m imi<ii i i w i h iiii H I Ii I ii i rr'~ 



C HAPITRE VÎII 

Ç^ue toute forme de Gouvernement 
Ti^est pas proj)re à tout pays. 

X-4A liberté n'étant pas un fruit de tous 
les cliiiîcits, n'est pas à la porîée de tous- 
les peuples. Plus on médite ce principe 
établi par Montesquieu , plus on en sent, 
la véiité. Pîas on le conteste , plus on» 
donne occasion de i^établir par de nou- 
velles ])reuvcs. 

Dans tous les gouvernemens du monde^ 
la personne publique consomme et na 
produit rien. D'où lui vient donc ia subs- 
tance consommée ? du travail de ses meui- 
bres. C'est le sujîeruu des particiilierç 
qui produit le nécessaire du public. D'où 
il feiiit <[ue l'état civil ne peut subsister 



O O C i A 1.. 12<) 

çtr^ntrîTit que le travail des hommes reiKl 
«u-tfrlà de lenrs bosoinSi 

Or , cet exccdenr n'esr pas le même dans 
totîS les pnys du monde. Dans plwsieurs^ 
ili e^r ronsidérobie , drins d'autres métlio- 
! kxe y dans d'aufres rml , dans d'autres 
W^aîit'. Ce rapport dépend de la ferti- 
îïie du cHmttt , «le la sorte de travail que 
lii terre exige ^ de !a natuie de ses pro- 
-^.wGiîons, de la force de ses babirans , de 
ïa plus on moins grande consommation qui 
^rtirest nécessaire , et de phisieurvS autres 
rapports semblables desquels il est com* 
ywvsé* 

DV.ut.re part , tons les ^ouvernea*ens 
p^ Sent pas de ruètite nature; il y en a 
tîe plus Ou moins dévorans , et les diiïé- 
rences sont fondées sur cet autre piiri- 
!cipe, que plus les contributions publiques 
Véloîgnent de leur soi'.rce , et plus elles 
"sont onéreu.ses. Ce n'est pas sur la quan- 
tité des imposiiioiis qu'il faut mesurer 
retîe cîiarp;e , mais sur le chemin qu'elles 
4nU à faire pour retourner dans les mains 
dont elles sont sorties : qjiand celle circu- 
lation est prompte et bien établie, qu'on 
paie peu ou beaiicoiîp , le peuple est 
toujours riche , et les finances vont tou- 
jours bien. Au contraiie ^ quelq«ie peu 



î3o ï5Xr CONTKAY 

que le ])ciipie donne , qi^And ce peri ii6 
lui revient point , en dcufiaiit toujours , 
bientôt il s'épuise ; l'état n'eut )amais 
rîclie, et le peuple est tO£i;oiirs gueux. 

li suit de -la que plus la àï^iance dû 
]>€uple au gôu.veriic«acïst ao^inenie , et 
plus les tributs cieviennetit onéreux 5 
iiinsi , dans la démock'&tîa ^ le peuple e«t 
Je moins cliargf ; dajj5 i'^risiocratîe , il 
ï'esr. davauta^;e ; dans la monarchie , il 
2)01 te le plus ii,ian^ îJj(;>ids. La inos^ircbie 
ne convient donc qj^aas, aaduni opulen.* 
tes , raiistocratie aux tîafs itiédioeres en 
nche^se ^ aii'isi nii'eii i;^^^liie^.r , U. àétaù» 
ci'aiie aux éiars pi^tiri» et paui^res. 

En etïût , plus on y véHévhiz y pîus 0% 
trouve eu ceci de diii' reatc tusre lei 
états libres et les iium:ïLch:e% : daa* lef 
})reiMlors , tout s-<rîuploie à l'uiUité corn* 
îàiune j d'Jinfi Îc8 ^luires , ic« ibrce» publî- 
.qi;es et pariiculii^'Cs sont récï;>ri;qii.e$ ^ 
et l'une s'au^'.iuenie par l^all«^iblis**û:ueat 
/lie l'autie ; en lin , an iicu de gativeruer 
le3 sujets pour les lemhe lieiîreux le 
fieopoiîjine les leiui cii^i'^bk-s pour le« 
gouverner. 

Voilà donc , dans chaqae cliciat , deg 
causes naturelles sttr leiic|aeîies oa peuî 
«Lsslgnêr la ibiiîie de gouvcriseaieui à la- 



Social i3i 

Ijiieîle la force du climat l'entraîne ^ et 
diic iu;Miit quelle espèce «iMiabitans il 
doir avoir. Des lieux ingrats et stériles, où 
le produit ne vaut pas le travail, doivent 
rester incultes et desserts , ou seuleniv nt 
peuplés de sauvages : les lieux où le travail 
des hommes ne rend exactement que le 
r-écesôuire, doivent être habites par des 
peuples barbares ; toute poliâe y seïoit 
, impossible : les lieux au l'excès du pro- 
; duit sur le travail est médiocre, convien- 
nent aux peuples libres : ceux où le ter- 
roir abondant et fertile donne beaucoup 
de produit pour peu de travail, \eu eut 
erre gouvernés inonarchiquemerit, pour 
consumer par le luxe du prince, Texcès du 
superflu des sujets; car il vaut mieux que 
cet excès soit absorbé par le gouverne- 
racnt , que dissipé par les particuliers. Il 
y a des exceptions, je les sais; ni'aîs ces 
exceptions mêmes confirmen: la règle j 
en ce qu'elles produisent tôt ou lard des 
révolutions qui ramènent les choses dans 
Tordre de la nature. 

Distinguons toujours les loix générafos 
des causes particulières qui peuvent en 

modiiitr retfet. Quand tout le midi scroîc 
Couvert de républiques, et tout le nord 
d'états desiiûtîques , il n'en seroit pa^ 



102. r>u Contrat 

iv.oins vrai qur, par Pei'fet du climit, le 
^esporisnie convient aux pays chnmis j 
îa barbarie aux pays fVoiJs, ^r la bonne 
poUiie .aux régions inrerîîîédiaires. Je 
T(»is rncore quVn accordant le principe, on 
5>()i!rrîi xlisj)uter sur l'appIioari«M) : on 
f>oui'ra dire (î^u''il y a des pays î'roids très- 
tcvîiles et des meridioïiaiix très-ino;rarsv 
[ Mais cette difficulté n'en t?st une qi'è 
'J>our cenx qni n'examinent paï,ia chos6 
<l:iTîs tous SCS rapportvS. Il faut 5 comme 
je Pai déjà dit , corn ]î ter ceux <les travaux^ 
^es forces, delà consommation^ etCc 

Supposons que de deux tcrreins égaux 
Viin rapporro cinq et l'autre dix. Si les 
îiabiransvlu pi-^uiier consomment quatre, 
f t ceux du dernier tt-éuf , l'excès du pre- 
mier produit stîra un cinquième , eï 
<:rQ\ui <lu «econd un dixihhe. Le rapport 
de ces xieux è^xcès èmnt donc inT^se dé 
ceUii d-cs produiîSj 1« terrem qui ne pro*' 
duira que cinq, donnera un superflu doii- 
bie de cetuî du terrein qui produira dix^ 

Mais iî n'esr pas question d'un pro^ 
duit (!oui)le, et je no crois pas que per- 
sonne ose mertrc en général la JVrrilité 
des pays froids, en cgaliié même avec 
celle des jynfs chauds. Toutefois suppci- 
Kons cette égalité > laissons j si Ton reutj 



Social. i,53 

en balance l'Angleterre avec la Sicile , 
et la Pologne avec i'Efi^ypîe : plus au 
midi nous aurons F Afrique et les Indes, 
pins an nord non» n'aurons plus rien. 
Pour cetre égalité de produit , quelle dit- 
t'crcncc dans la ciiiture ! En Sicile , il 
ne faut que gratrer la terré', en Angle- 
terre, que de soins pour ta labourer 1 Or^ 
Jà où il faut plus de bras pour donner 
le môme produit, le superflu doit être 
lié c essai re ment moindre. 

Considérez, outre cela, qne îa même 
quantité d'hommes consomme beaucoup 
n^oins dans les pays chauds. Le climat 
demande qu'on y soir sobre pour se por- 
ter bien : les européens qui veulent y 
"virre comme chez eux, périssent ton» 
lie dyssenterie et d'indigestions. Nous 
^o^tumes , dit Chardin, d:s hétes carnas* 
iuics y des loups ^ en comparaison des Asia" 
tiques. (Quelques uns attribuent la sohrUté 
des Fersans à ce que hur pays est moins 
cultivé ; ci moi ^ je crois , au contraire , que 
leur pays abonde msitis en denrées , parc: 
qu'il en jaut moins aux hahitans» Si leur 
frugalité f continue -t- il , étoit un cjj'zt de 
là disette du pays _, // n'y aurait que les 
pauvres qui mangcroient p^u , au lieu qus 
^*est généralement tout le monde ; et on 

II 



i34 "O V Contrat 

mangeroit plus ou moins en chaque pro- 
vince, selon là Jertîlité du pays, milieu 
que la même sobriété se trouve pàr-tout le 
royaume» Ils se louent fort de leur ma^ 
jiière de vivre , disant qu'il fie faut que 
regarder leur teint pour reconnchre com- 
bien elle est plus excellente que celle des 
chrétiens, JSn cfct^ le teint des Persans 
et uni j et ils ont là p^au belle , fine et 
polie ; au lieu que le teint des Arméniens 
leurs sujets y qui vivent à l'européenne , 
esc rude , couperose , et que leurs corps 
sont gros et pesans; 

Plus ou approche dô la li^:;ne , plus les 
peuples vivent de peu. Ils ne aiant^eut 
presque pas dé viande \ le riz , Ui iiuiïî* , 
lé ciizcuz, le mil, la CJissave sowt ieuia 
alimens ordinaires. Il y a aux ludes des 
millions dUionu/iés dont la nourrirure ne 
coûte pas un sol par joui*. Nous voyons 
eu Europe mémo des diiïércnces sensi- 
b-es pour Tap petit entre les peuples du 
r\or(\. et ceux du n::idi. Un Espagnol 
■yiyra lîuit jour^ dix dîner d'uu Aileniand. 
Pans les pays où les liommes sont plua 
•ypraces , le luxe sq tourne aussi vers 
les cliose? de consommation. En Angîe* 
terre , il se montre sur une table chargé^' 
de viandes; en Italie, ou vous lej^aie 
de sucre et de fleurs» 



s o c I i t. 1.35 

Le hixe des rèteraens offre encore 
ùe senibUbles différences. Dans les cli- 
mats où les chaniiemcns des saisons 
sont prompts et violens , on a des habits 
meilleurs et plus simple» i dans ceux nii 
l\m ne s'habille aue ponr la parure, on 
y cherche plus d'ecUt que d'utilité : les 
habits eux - niémts y sont un luxe. A 
Kaples , vous verrez totis les jours ée 
promener au Pausy'ippe des hommes en 
veste dorée , et point de bis. C'est la 
même chose pour les bàtimeas: on donne 
tout à la map;nificenoe , quand on n'a 
lien à craindre des injures de Pair» A 
Paris , à Londres , on veut être logé 
chaudement et conimodémf nt : a Madrid y 
on a des salloyis superbes , mais point 
de fenêtre qui ferment , et Pon couche 
dans des nids à rats. 

Les aiimens sont beaucoup plus subs- 
tantiels et sùcculens dans les pays chauds; 
c'est une troisième différence qi;i ne peut 
Tnanqner d'influer sur la seconde. Pourquoi 
mange-t-on tan t de l^gumei en Italie? parce 
qu'ils y sont bons, nourrissans, d'excellent 
goût. En Franc*, où ils ne sont nourris 
c[ue d'eau, ils ne nourrisfent point, et sont 
presque comptés pour rien siir le» tables. 
ils m'occupewt poiartanl pas m©ins de îeï- 



Ï.36 BU Contrat 

rein, et coûtent du moins autant de^îeîns 
à cultiver. C'est une expérience faite qu« 
îes blés de Barbarie, d'ailleurs infc^rieurs 
à ceux de P'rance , rendent l>eaucoijp 
plus en farine, et que ceux de France, 
à leur tour, rendent plus que les Lies du 
mord. D'oii l'on peut inférer qu'une gra- 
dation sen).!)îable s'observe ^énéraleiiient 
dans la même direction de la ligne aa 
pôle. Or, n'est^-ce pas un désavantage visi- 
ble , d'avoir , dans un produit égal , une 
moindre quantité d'alimcns 1 

A toutes ces différentes considérations, 
J'en puis ajouter; une qui en découle et 
qui les fortifie , c'est que les pays chauds 
ont moins besoin d'habitans que les pays 
froids , et pouvroient en nourrir davan- 
tage : ce qui produit lin double superflu f 
toujours à ravaniage du despoiisme. V\us 
le même nombre d'babitans occupe une 
grande surface , plus les révoltes devien- 
nent difficiles , parce qu'on ne peut se 
concerter ni prompt ement , ni secret re- 
nient , et qu'il CvSt toujours la(ile au gou- 
Ternement d'éventer les projets et de 
couper les communications : mais plus un 
peuple nombreux se rflpprocbe , moins le 
|»,ouyernement peut usurper sur le sou- 
^^rain j les chefs délibèrent aussi sûre* 



s o c ï A Lo y^f 

ment dans I<•tii^<r~ciînTn17^e8■qlTe te priiic'e 
dans son coiiseil , et la i'oiilô s'assemble 
aussi- tôt dans^e^\^i:tces> qire^îïîs troupes 
ilaiis leurs quartiers. L'avama,';e d'uît 
gcrureriie[r.fent tyratîilique mt . doitd en 
ceei d'agir à fraudes ^distanccs^ A l'aide 
des poi}>Ls d'ripptîi qu'il se do-;iue, .sa 
force ai|giiient<^,4U,,lx)i^3j^CQiiin^e-u:jeU^ d?^ 
leviers {,iJ.Çpiledji peuple., avi ccntraife^ 
ri'ai;it çiiîe^^conceii,U"<é^f f : F^^fe^. .fj'^vfvpor* 
et se perd en ^^'çtepdaittj comiuç rl'effet 
de la pQudre éparse .à^terrô 5. et . qui' nô 
prend feu que graiuà -grain. Les paya 
•les Hioius peuplés^^^sqnt,- aiiîsi ifS pîiiîfr 
propres à la tviautiie ; les bèies féroces 

île relouent que dans les déserts. 

j, .. ^ . .^ ■'■•, ■■.••\Mp -, -■■» 'i':-.:> -'■ °T 
— — - -■ ■ — ■ ■ • ■ ' ■ ■ ' ■ ,"• — ■^ -' ' - ■ • I ' '* t 

(r) Ceci ne couiiedit .wjis^çe que i'ai,di% 
Ci-devant, i^rv, il , Chap. IJl. , snr les in- 

tonvcniens d<3s .^rrUids érats : car ïi s^asis- 
§ou, là de 1 auiCrite du, gou-yen^eîUGjat. &ur 
ses membies, et ii s'a^i^i» ici de la; force 
contre ses stij^^tâ. Ses' ine'uibres'éf^ars lui 
«ervetit de point'd'apîiVfi ffônr <i^fr au loiff 
sur. le p«'i!j)[e , "mais il n'amiti' j>oitTt d'âp^ 
piii pour L5i^ir*diireclejue?H; sur sea îi;en-îbresr- 
în.êiïie,?>. Ainsi , dans l' [in des civ*?, la Ion-» 
^licur du levier en faitia foiblas.sc ^ et is^* 
torcé daai l'a a Ere cas;. 



H %■- 



î3S s!itj C 6 vt r a A t 



VB^g8B au r u<.a * gmsiiJ!J ! i.»>iww»^ ' juuiwtiuuR.WM*wjjw.jM» i, 



CHAPITRE IX. 
esi signes d'un bon. Gouverner 




tfAînî donc on demanda âl^solnmenî 
«qi^l e8t le meilleur ^ouyeiTiement , oa 
lait une question iîisoluT>ie , comme indé- 
terminée ', Ou , si l'on yeiit , elle a aiitflîifc 
dé bonnes solutions qu'il y a de cortibi- 
îiaisons possibles dans les positions ab- 
solues et relative» des peuples. 

Mais si Ton demandoit à quel signé qx^ 
peut connoître qu'un peuple donné est 
'Ciën ou mal gouverné , ce serc^it au<tre 
çliose , et la question de fait pôurroii se 
résoudre. 

Cependant on néU résout point , jarce 
âne chacun veut ta résoudre k sa ma- 
a;iière. Les sujets vantent la tranquilliré; 
Çubliqtte 5 les citoyens la liberté des par- 
ticuliers; Vxxn préfère la sûreté des pos- 
sessions, et l'autre celle d^% personnes t, 
iStn veut que 1^ meilleur gouvernement 
i^oit le plus sévèï*c \ Tautre soutier* t q^uf 



s o c I A t- 1.59 

cVst \é plus doux ; celui-ci veut qu'on 
puftisse les crimes , et celui-là qu'on les 
prcvicnue; l'un trouve beau qu'on soit 
errant de» voisins , Pâutre aîme «nieu:* 
^.l'on ea soit if^noré ; l'uu est content 
quand l'argent circule , l'autre exige qus 
le peuple ait du pain. Quand même on 
conviendroit s.ur ces points et d'autres 
§emblabl«s , en seroit on plus avancé? 
L«s quantiréa^ morale^ manquant de me- 
sure précise, fût- on d'accord sur le signe, 
comment l'êtrç sur l'estimation '? 

Pour moi , je m/étonne toujours qu'on, 
meconnoisse un signe aussi simple , ou 
qu'on ait la mauvaise - foi de n'en pas 
conveiiii". Quelle est la iin de l'associa-» 
tion politique 1 c'est la conservation et 
^a prospérité de ses, membres. %t q"cl 
çst le signe le plus sur qu'ils sç con- 
servent et prospèrent 1 c'est leur nombre 
et leur population. N'allez doue pa* 
chercher ailleurs ce signe si disputé» 
Toutes choses d'ailleurs égales , le gou- 
vernement s.ous Içquçl I sans moyewo^ 
étrangers, san<î naturalisation , sans colo- 
nies , les citoyens peuplent et multiplient 
darantage , est iufailliblement le mei^lleur \. 
celui sous lequel un peuple dijninue ^Ij 
érif , est le pire* Calculateurs j c'est 



,3.40 BU C N T Pu A T 

mainrenant votre aiïî^iie ; conipiez, môf 
siirez j comparez (£), 



(i)On doit juger sur le inétiie principe ^ 
des siècles qui luëaiiènt la prétérence pour 
la prospérité du «z^ewre liumain. On a trop 
aâiiiiié ceux où ilon.a, vit.f}eurir Içs lettres 
et les arts , sans pcnétrer l'objet secret i!e 
leur culture, sans en con.-.idérêr le funeste 
effet : « Tdqiœ àpud îinperitfjs kumaniîas' vo^ 
cabatur ^ eu m parsscrvitutis ésscî, » Ne ver- 
rou -nous jamais ôans les niaxiiucs des 
Ijvro^ l'mterôt grossier qui fait parler les 
aiueui s'^ INfon ; auoi qu'ils en pui^isent dircM 
qualicl j maiî^re son e( laî , un pays se de* 
peuple, il n'est pas vrai que tout aiiie 
bien, et il.jie siiifit/- pas qu'un puëre ait 
centniillo livre.^ dt;-reiue, pour que ^son, 
siècle soit le jinefileur de. tous. Il faut 
inoius re<^ardet''tfir repos apparent et a la 
tranquiiiirë (tes chefs','- qii'aii {)ien-être des 
nations entières^ et sur toRt des états les^ 
])liis nombreux. La j^^rele tiésole que]qu< s. 
cantons, nsaii^ elle l'ait rarement disette. 
Leséineutes, les guerres civiles efiarou-. 
client beaucoup les cliefs, mais elles ne 
font pas les vrais malheurs des peuples,' 
qui peuvent même avc>îr du relâche ^ tait- 
dis qu'on cisj)ute k qx\\ les tysannisera^. 
C'est de leur état permanent qne naissent: 
îseurs cahîrnités réelles: quand lom resta 
écrasé sous le jou^, c'est alors que tout* 
dépérir , c'est alors que , les chefs détriii-J 
u&iii k leur aise^ ubi solitudincm Jlîcium pa- 



Social. iJ^t 

CHAPITRE X. 

JJe l^ahus du G ouvernement et d^ 
&a pente a dégcîiérer. 

Vjomme la volonté particulière agir, sans 
c>esse contre la volonté générale , ainsî 
î« gouvernement fair. un ètTort coniinuei 
contre la souveraineté. Plus cet eii'or.î: 



£em appellànt. Quanti les tiacnss^iies desp 
grands agîtoieni le royaniije cie France, tt 
4]iie le coadjuieur de Paris portoit au paV^ 
iemenr un ])m^xi'cirà tbris sa ]5:<^Kh€ , f eii* 
n'empô choit pas ^uc l^ |veu]> le Français ne 
vécuf heureux et nouïVjrenx dans une Uon- 
néie et libre aisanct». Au î relois la Gièçp 
■fl-eui isboil au sei-n iies pi us criieltcs guerres i 
1=0 sang y couloir à iioîs , et îimt I-é p-ay^^s 
^étcitsi couvert d'iiomuies, dit Machiaveî, 
qu'au milieu des meurrres, des proscrip- 
tions , des guerres civiles, nolre^ xépu.-^ 
Llique eu devint plus puissante : la vertu 
de ses ciioyens, leurs niœiirs, leur indé- 
pendance avoient plus d'tiiet-.pour 'e ren- 
forcer, que toutes ses. tlisseniion.s, n'en 
avoieux pour l'allciblir. Un ^.peu ci'^ygiic^t.- 
tion dunué 'du ressort aiix'auîés,- et te q\ik 
iait moins phispêrer Pespéce est moins ia. 
paix que la libellé» 



ïlugmente, plus la constitution s'altère 5! 
^t comme il ia*y a point ici a'autre volonté ' 
de corps , qui résistant à celle chi prince ^ ' 
iiasse équilibre avec elle , il doit arri%'f r 1 
tôt On tard, que le prince opprime eniia 
3« Souverain «t rompe le traité social. 
.Cest-lÀ le yica inkërent et inérirable 
C[ui , dès la naissance ^u corps politique, 
4.^ïîd sans relâohe à le clérrHira ^ de même 
<}ua k vieillesse et la iport détruiseat 
«nfin Je corps de i'hompie. 

îl y a deux roîes généralf^s par lesquel- 
les un gouvernement dégénère : saroir^ 
<}uand il se resserre, ou quand Tëtat s» 
xlissoat. 

Le gouvernement î?e re^serrçv, quancl 
51 pasfic du grand isombi'e au petit , cVst- 
iià-dire , de la démocratie à l'aristocratie , 
«et dei^aristocratie à la royauté. C'est-là 
»on inclination naturelle (1). S'il rétrogia*' 

TnTTI^-i i ~-1 i - — — r» «iiin.! IW I ■Kl m m il i H ii ii xiiiiii'i»! i r-— ' Tir 

(1) La formation lent* et le progrès d» 
Ha republique de Venise dans ces lacunes» 
offre une exemple notab'e de cette succes- 
sion , et il est bien étonnant que depuis 
lus de douze cents ans, (es Vénitiens sèm- 



ent n'en être encore qu^au second terme, 
lequel commença au serarrdi consiglio 1198'. 
<^uânt aux anciens ducs qu'on leur repro- 
çiie, quel qu'en puisse dire le sqitinio deU" 



s o c I A r. 145 

cîoîr du petit nombre au grand , on pour* 
roit dire qu'il se relâche : luai-i ce progrè»- 
îîiyerse est impossible. . ' 



liherîa veneta , il est prouvé qii'ils »'ont 
puiîir éto leurs souverains. -^ 

On ne manciuera pas dé^ m'objècter îat 
répu!>lîque roîiiaine , qui stiivif, dira-t-on^ 
un progrès tout contraire , passant de la 
nVonaidjj'e à l'arisîocrafiè , et de Paristo- 
craiie à la domocratié. Je suis bien éioi- 
^iié d\*n penser ain.si. 

Le préiuier éîébliss'îînejit de Eornuliia 
fut un ^O'i veineinent uiixre, qui dégénéra 
p ''o ni p î <'.m en t e n d cspo ri s 1 u e . i * a r c e s c à u ses 
p.trficulières , Té&tit périt avant le rt- lus ^' 
coiïuue <in voit mourir un nouveau no 
aVant d'avoir atteint l'âge «Vliomniè, L'ex^ 
pulsion dt^s ïarquins l'ut la verita[)lé ép6- 
q«e de la ropiibiiquè. Mais elle ne prit 
pas d'Abord une i'ornie constante, parc^ 
qu%)n ne fit que la inoiûé clé l'o«vra<;];e 
er\ n'abolissant pas lé i>ati*iriat. C;n* de 
côire uîanièie l'aiisioci^uie lî<?rediiaire , 
qifci est la pire dès J^duâni^îrifuious loi^i- 
tiiues, restanf en con'lit avec la dénîo- 
cn'atie, ia tormedu gomerneuiéur^ îoùjour» 
incertain-t^ ^'t ilottan'e, ne t"ur lixée, comme 
Va prouvé Maciiîavel , qu'à l'étalèlissémene 
des tributis : alors sèiilemeut ii y eut un 
vi'ai £;ouvcrno3rient et une véritable dé» 
liVocràtie. EnetiVt, le peuple alors u'étoiç 
p'As seulement souverain , maisaussi ma^is- 
UM ùi ju^e, Le sénat ji't; ;oU <ju\;n tvibwr 



244 î>^ Contrat 

En effet, jamais le gouvernement ne 
change de forme , que quand son ressort 
usé le laisse trop atïoibiir pour conserver 
la sienne. Or^ s^îl se relâchoit encore en 
sVnendant ^ sa ibree deviendroit îout-k- 



nal en sous-ordre pour concentrer le ^ou- 
Teinement, et les eonsuKs eux-mêmes ,> 
bien que praticiens ^ bien que preuiiins 
n)?.oistra?s , bien q-Aie généraux absolus à 
la guerre , i^'éroient à'Jloiue q^iie les pré- 
side u-s du peuple. 

Dèsdors un vie aussi le g^ouvernement 
prendre une iicnte aaiurelle et tendre for* 
temcnt à l'aiisiocraiie. Le praûciat s'abo* 
lissant comnie de lui-même , Parisîocraîie- 
li'étoit plus dans le corps de-s praiîciens 
€omnie elle est à Venise et k (yènes , mais 
dans le corps du sénat^ composé «le pra- 
ticiens et plébéïms : même dans !e cor])S 
de tribuns, quand ils commencèrent d'u- 
surper une puissance active, car les mots 
ne font rien aux choses; et, q.uand le 
peuple a des chefs qui ^,;ouvenient y^oui^ 
kii, quelque nom que p/or'.eut ces chefs ^ 
c^est toujours une rîrisîocraiie. 

De l'abus de l'a ?isî ocra lie naquirent les 
g!!erres civiles et le triumvirat. Sylla,^ 
JuicsCézar, Aîigusie, devinrent , dans- 
le fait, de vérirables monar{)UCs; et cunny. 
sous le despotisme de Tyi^ére , l'état fufc 
tUssons. L'Iiistoiie romaine ne dénîenc 
duuc pas mua^ priatige ^ elle ie coaiiruje». 



Social. 1^5 

fait nulle, et il subsisteroit encore moins* 
Il faiii donc renionrer et serrer le ressort 
à aiesure qu'il cè«le ; a-itrement Pétat qu'il 
soutient Toniberoit en ruinei, 

-"Le cas de la di"solulioii,de l'éiat peut 
arriver de deux manières. 

Premièrement-, quand le prince n'ad- 
ïninistrîe plus l'état pelon les ioix , et qu*il 
usuî'pe le pouvoir sDuveraiii , alors il «e 
iait un clian^einent remarquable ; c'ésC 
que , non pas le gouveniement , mais 
l'état se reéiserre : je veux dire que la 
grand état se dissout , et qu'il s'en forma 
lin autre dans celui ià , composé seule- 
nit nt des membres du gouvernement , et 
qui n'est plus rien au reste tlu peuple que 
Son maître et son tyran ; de sorte qu'à 
Pinstant que le gouYerncment usurpe la 
Êouveraineié , le pacte social est rompu ; 
et tous les simples citoyens , rentrés d« 
droit dans leur liber ré naturelle, sont for- 
cés , m.ais non pas obligés d'obéir. 

Le même cas arrive aussi , quand le» 
membres du gouvernement usurpent sépa- 
rément le ])Ouvoir qu'ils ne doivent exer- 
cer qu'en cort)S ; ce qui n'est pas une 
moindre iulraction des iolx , et produit 
encore un ^rand désordre. Alors on a, 
j)ûur ainsi dire ^ autant de princes que 

X 



i46 pu CoKTÎlAT 

de ma<^îstraîs: et Pérat , non Aïoins divisé 
que îe gouvernsment, périt ou chan<^ede- 

Quand l*état se dissout, Tabus du goii- 
"YeraemeîU , quel qu^il soit, prend le nom 
coaixnuu iï anarchie. En disfi nouant, la 
déniocr^iîie do<^ënèie en ochlocratic , l'arLw 
tocrane en vlygurchle ^-j'ajoiîlerois qsie U 
royauté dég£Mi{>:e en tyrannie; maiî ce 
dernier moi est équivoque et deaianda 
explication. 

DiMis îc sens viil?;^!re , nn tyran est un 
roi qui i^ouverne avec violence et tans 
égard à la jiï.>iîic;e et aux loix. Dans Is-- 
sens précis^ un tyran est vn paniculier 
q^ui s'arroge l*autorité royale sans y avoir 
droit. CcJit ainsi que les Grecs euten» 
ftluient te mat de rjran : ils le don noient 
rndiit'éremment aux bons et mauvais 
princes dont Tauiorité n'éîoit pas légi- 
time (i). Ainsi îyran et usurpateur aonl; 
deux mots parfaitement synonymes. 

■'■i . ■ Il I I ■ > — «. 

(l) ( Omnes enim inkabentur et dic.unp^r 
tyrannï , qui potcztau utuntur perpétua in cà 
civitate qua iibertciîe Lta est,. Clv\ Nep, in 
j^fliltiad, il. S, ) 11 e.st vrais ^wV^ vistote ^ 
vior niconi. L. ^C'J.i[. ch. ro , 'lisfin^uf le 
f j.]?âji du roi-, (tu ce q^ue le preiiiier ^oia-» 



»5 O € i A t. l4f 

Pouf donner différens noms à différentes 
clioses , j*appelle tyran l'usurpateur *de 
rauîorité royale, et despote l'usurpateur 
du pouvoir souverain, j^e tyr^n est celui 
qui sincère contre les loix à «ouverner 
selon les loix ; le despote est celui qtii se 
rnet au-dessus des îoix mêmes» Ainsi 1® 
tyran peut n'erre pas despote , mais i® 
despote est toujours tyran. 



lgM a» ft gJ 3 Viq\! J >j!>^J< l i l MtHUiMtlJW.tWU«H^ ^ 



CHAPITRE XI. 

De la mort du Corps politique^ 

J. ELLE est la pente naturelle et inévî* 
table lies ^ouverneniens les mieux consti- 
tnés. Si Sparre et Home otu péri , que! 



verne pour sa propre luiîjr/* , et le second 
seuicmrnt pour l'utilité tîes sujets ; mai>î- 
<'«.jire que ^c neralerneut toîis les auteurs 
C'je<s ont pris le mot ')fYi,idv»ns un autre 
î:?*»^s , connue" il paroit sur- tout par le 
} i 'ron de Xenoplîon , il s'cnsuivroit de 
la <îjstincnon d^Ari«t<'re , oiie depuis ie 
fOTUTJ'cncfnïent du monde il n'auioU pa$ 
çacort? existé uu st ul roi* 

î a 



lâB DU Contrat 

.état peut espérer de dsirer toiijoiirâ T Si 
nous voilions former \n\ établissement 
cîrîVcible , ne songeons point à le rendre 
ërc me!. Pour roussir, il ne liant pas leB- 
"iT-T rinsposv'.b'e , ni se flatter de doxiiier 
à Tosivra^e des hommes une solidité 
que les choses humaines ne comporien£ 
pas, 

ï^e corps politique , aussi bien que î^ 
corps de l'hoinme , -commence à mourir 
dès sa naissance , et porte en lui même 
les causes de sa destruction. Mais l'un -et 
Ir'autre peut avoir une constitution plus ou 
Hioins robuste , et propre à le conserver 
plus ou moins iong-tems. La ccnstitutioa 
de rhorame est l'ouvrage de la nature ; 
celle de Tétat est Pouvra<ie de l'art. Il ne 
d-pend pas des hommes de prolon^^er leur 
vie ; il dépend d'eux de prolonger celie 
^e l'éiat ajssi loin qu'il est possible , ea 
lui donnant la lî.'ciileure coiistitaîiom 
qu'il puisse avoir. Le mieux constitué il- 
jaira , mnis plus tard qu'un autre, si nui 
accident imprévu n'amène sa perte avec 1-5 
tems. 

Le principe de la vie politique est dans 
rauroriîé souveraine. La puissance lé^/rs- 
iaiiveestle cœî'.r de l'état; la puissaure 
executive en csi ie cerveau, qui donne le 



Social 1^9 

iNourernent à toutes les parties. Le cer- 
YeciH peut tomber en paralysie, et Tiadi- 
TÎdu vivre encore. Un liomine reste im- 
bécile et lit ; mais si-tôt que le cœur a 
te^sé s<^s fonctions , Tanimal est mort. 

Ce n'^esi point par les loix que l'état sub- 
siste i c'o.st pa^r le pouvoir ié|^islatif'. La loi 
d'iiier n'oblii^e pas aujourd'hui , mais 1-e 
consentement tacite et présumé du silence ; 
et le souverain est censé coulirmer inces^- 
samtneut les loix qu'il n^abroge pas ^ 
pouvant le faire. Tout ce qu'il a déclaré 
▼ouloir une fois , il le veut toujours, k 
sîioins qu'il ne le révoque.^ 

Pourquoi donc porie-t-on tant de res?- 
pecî aux anciennes loix 1 c'est pour celm 
isiéiue. On doit croire qu*il n'y a que l'ex- 
cellence des volontés antiques qui lev; aît 
f?u conserver si iong-tems ; si le souverain 
lie les eut reconnu constamment salu-* 
liircSy il les eât mille fois révoquée*. 
Yoiià pourquoi, loin de s^affoiblir, les 
îoîx acquièrent sans cesse une force non- 
licile dans tout état bien constitué : le 
•préjugé de l'antiquité les rend cliaaue 
|our plus .vénérables ; au lieu que, par* 
tout où les loix s'affoiblissent en vieillis- 
sant, cela prouve quil n'y a plus de pou- 
voir législatif , et que i'état ne vit plus. 

ï 3 



l50 BIT CoNTRAt 



6gaife a g<aaBiaaM»v<Bi i ww»wift^ iil i iJii 



CHAPITRE XII. 

Comme se maintient V autorité 
souveraine. . 



L 



lE souverain , n'ayant d'autre force qufi 
la puissance législative, n^i^it que par 
des kiix ; et Jes loix n'étant que des actes 
authentiques de la volonté p;énéiale , le 
souverain ne saiaroit agir que quand 1® 
peuple est asscnibîé. Le peuple assemblé , 
4ira-t-on! Quelle chimère î C'est une chi- 
nière aujonrd'lir.i , mais ce n'en ctoit pas 
une il y a deux mille ans : les hommes ont- 
ils changé dejiature '{ 

Les bornes du possible dans les choses 
morales, soni; moins étroites que nous ns ■ 
pensons : ce sont nos foiblesses , nos 
vicc> , nos préjugés qui les rétrécissent. 
Les âmes baj-Si'^s necroienr. pointaux grands 
hommes : de vils esclaves sourient d* un ai?' 
moqueur à ce mot do liberté» 

Par ce qui s'est fait , considérons ce qui 
se pevt l'aire: je ne parlerai pas des an- 
ciennes républiques de la Grèce; mais la 
l'épublujue iiomaiiic çtoiti ce me semble, 



s Ô C I A 1. "iSl 

tin grand état, etlarnie de Tome une 
:gi'aiitle ville. Le dernier cens donna dans 
llome <|ual/-8 cent n\ille citoyens portant 
armes ; et le dernier dénonibrement de 
rèmpiie , plus de quatre nûllions de ci- 
toyens , csans compter le» sujets , les étran- 
gers , les femmes , les enfans , les es- 
claves. 

Quelle difiiculté n^imagincroit-on pas 
^'assonibksr frcÉjuemmetît Je peuple im- 
mense de cette capitale et de ses envi- 
j-ons? Ce,>endant il se pas?oit peu de se* 
inaines fji.e le peuple romain ne l^t as- 
semblé , et même plusieurs fois. Non-seu- 
jement il exercoit les droits de la sou-»» 

.s 

veraineté , mais une partie de ceux du gosi- 
Ternement. Il traitoit cersaines affaires , 
il jugeoit certaines causes , et tout ce 
peuple étoit SUT la place publique près» 
t|iîe aussi souvent manistrat que citoyen» 
En remontant aux premiers tems deg 
îia^tiônSy on trouveroit que la plupart dts 
anciens ^ouvernememi , même monar- 
chiques , tels que ceux des Macédoniens 
et des Francs , avoient àe semblable» 
conseils. Quoi qu'il en soit , ce seul fait 
inconiesrabîe répond à toutes les diffi- 
mdiés : de rexistant au possible, la coa*- 
ÊCij^tieîice aie paroît bonite. 



iSo. X) xj Contrat 



tm • ^ 

CHAPITRE X I I î, 

Suite • 

xL ne suffit pas que ïe peuple assemhîe 
ait nne fois iixé la consrilution de l'état , 
en donnant la sari( lion à un corps de 
îoix : il ne siifMt pas qu'il ait établi un 
gouvernement perpéîufl , ou qu'il ait 
pourvu une fois pour toutes à Péiection 
des msfiistrats. Outre les assemblées 
extraordinaires que des cas imprévus 
peuvent exiger, il faut qu'il y en oit de 
fixes et de périodiques que rien ne puisse 
abolir ni proroger, tellement qu'au jour 
marqué le peuple soit légitimement con^ 
*voqué par la loi,, sans qu'ilsoit besoin 
pour cela d'aucune autre convocation for» 
jnclie. 

Mais, hors de ces assemblées juridiques 
par leur seule date , toute assemblée du 
peuple qui n'îÀura pas été convoquée par 
les magistrats préposés à cet effet selon 
les formes prcsciites, doit être te/nue pour 
iljcgitime , et tout, ce ^ui s'y fait pour 



Social» i5S 

.mil; parce que i'crdre m3me de s'assem- 
bler doit ëinaner de !a loi. 

Quant aux leiuurs plus ou moins fré- 
<jiicns des assemblées légiiimes , ils dé* 
•}Mend<?nr. de tant ne considérations, qu^)ii 
ne saiiroit doniiei' Jà-dessus des règles 
précises. Seulement on peut dire en geno^ 
lal, que plus le gouvernement a de force , 
pU.s le souverain doit se montrer i'rcqncm» 
Kieni. 

Ceci, me dira-ton, peut être bon pour 
wno seule ville; mais que faire quand 
rétaten comprenrl plusieurs'^ Parragcra-t- 
on fautorité souveraine, ou bien doit-on 
la concentrer dans une seule ville et assu- 
jettir tout le reste '4 

Je rëpoîuls qu'on ne doil: faire ni l'un ni 
Tantre, Premièrement , l'autorité souve- 
raine est simple eJ une, et Pon ne peut 
la diviser sans la détruire. En second lien, 
une ville non plus qu'une nation ne peut 
élre légitimement sujeite d'une autre, par- 
ce que l'essence du corps politique est 
dans l'accord de l'obéissance , et de la 
Ji-berté , et que ces mots de sujet et de 
souverain sOnt des corrélations identiques 
dont l'idée se réunit sous le seul mot de 
citoyen. 

Je icponds encore que c'est toujours u» 

I é 



|54 T^ ^ Contrat 

mal d'unir plusieurs villes en une seule 
cite-, et que, voulant laiie cette union, 
l'on ne dai: pas se iiatrer d'en éviter les 
inccnvén^'eus naturels. Il ne faut point 
objecter l'abus des grands états k celui 
qui n'en veut que de petits. Mais com- 
ment don«er aux petits états assez de 
force pour résister aux grands, comind 
jadis les villes grecqiics résistèrent au 
l^rand rci, et coiruie plus récemment la 
Hol'ande et la Suisse ont résisté à la mai- 
sou d'Autriche { 

Toutefois, si on ne peut réduire Pétat 
à de iîî?5îes bornes, il reste encore une 
ressource ; <î*est de D'y point soutïrir de 
capirale; de faire siéger le i^ouverncment 
al;erna?ivement dans chaque ville, et d'y 
rasseiiibier tour-à-tour les états du pays. 

Peuplez également le territoire, éten- 
dez-y par-to*a les mêmes droits, portez-y 
par-îout Tabondance et Li vie; c'est ainsi 
c|ue l'état deviendra tout -à îa-fttis le plu» 
HJort et le mieux gouverné qu'il soit posr 
sible. Souvenez- vous que les murs des 
villes ne se forment q'se du débris de» 
rnaisons des champs. A chsqne palais 
que je vois élever dans hi capitale, je 
jsrois Toir EiCtlre jeu iïiàsure<» tout un 
ét&U 



O C I Â î,e iSS 



!£;^'3g^«gigrafciiiMPg-T^sow><..:v?«erVria^ 



CHAPITRE XIV. 

Suite, 



A 



L. * I 2r s T A N T que le pei-p^ est: le'gi- 

l i m c m e ii t a s s eai. b lé en c (; r p s s o ii v c r a î u , 
toure jnriRiliciion du gouveincuii^ut cesse; « 
îii j)nîss:Mice cxéciHive est s as pendue^ lit 
la perso une du ^îernier citoyen est aussi 
sacrée et. iRviolable que celle eu prerniei* 
îïiapistiat, parce qu'où se tiouve le re- 
iprésenîé, il n'y a plus de représen-ant» 
i.,a piiipait des tirmiiites qci s'éie^èient à 
iloîiie daas le« comices^ vinrent d'avt iïr 
ignoré ou néanV,é cf^îte l'è^le. Let; ccn- 
suls alurs n'ei oient que les présldens dil 
peuple , leâ iribuas de simples ora» 
tCiiiS ( i ) ; la S€;îat u'cioit ritu ita iouL» 

C,k:s iiueivaiies c^a ^suspeucsioii oii îp 
pr^rice reconnaît ou doit leconaoitre um 



{ i) A-peri-près selon le seiis qu'cîs. 
4(.i*rie à <e norr? dans le parlcinfur. ci An^ 
^IcMerre. f.a rciiscriihlaiice tie cet} eujp](>i« 
^ù."' luis en cûn'J^ les consuls rr les tii- 
iiiins , quand làièuie ioute juri tiiciit>n eurg 
été sus pendue'» 

ï é 



^56 13 r C Ô K T R A T 

SiipérieLir actuel, lui ont toujours été r^- 
tloLiiabîes^ et ces asseniblées du peuple , 
qui sont réside ou corps politique et le 
frein du gouveniement , ont été de tout 
tems rhoneur des chefs : aussi n'é- 
par^neiu-ils jamais ni soin ni objecticns, 
î3i diificuhés ni promesses, pour en re- 
buter les circyens. Quand ceux-ci sont 
avares, lâches, pusillanimes, plus amou- 
reux du repos que de la liberté, ils ne 
tiennent pas Icn^-tems contre les eiïorts 
redoublés du gouvernement : c'est ainsi 
que la force résistante augmentant sans 
casse, Tautorité souveraine sévanouit à 
la im , et que la plupart des cités tombent 
et périssent a\ec: le lems. 

lUais entre Taurariré souveraine et le 
gouvernement arbia\iire , il s'introduit 
quelqnefois un pouvoir B^.oyen dont il 
faut parler. 



CHAPITRE XV, 
JDe^ I^éputés ou Tifprésent.zTis. 



fc.3 I - T u 



uT que le service public cesse 
{X'èUQ la priuci^aie alfa ire (aies cituj^.ûSj 



Social* rSf 

et qu'ils aiirent ir.ieux servir de lenr 
bourse que de leur personne , l'état est 
déjà près de sa ruine. Faut-il marcher 
a'i comLat, ils paient des troupes et 
restent chez euy^ Faut-il aller au conseil , 
ils nomment les dépnlés , et restent chex 
eux. A force de paresse et d'aiaent, i's 
onr enfhi des soldats pour asservir la pa- 
trie , et des représentans pour la vendi e. 
C'est le tracas du commerce et des 
ôrts , c'est l'avi<le intérêt du gain , c'est 
la mollesse et l'amour des commodités , 
qui changent les services personnels en 
argent. On cède une partie de son profit 
pour Pau^^menter à son aisel Donnez de 
Parlent , et bienlôt vous aurez des fers. 
Ce m.ot ÙG finances est mw mot d'esclave^ 
il est inconnu dans la cité. Dans un état 
vraiment libre , les citoyens font tout 
avec leurs bras? , et rien avec de l'argent : 
loin de .piiye^- pour s'exemp!er de leurs 
devoirs, ils paieront pour les rem])lir 
eux-mêmes. Je suis bien loin des idées 
communes ; je crois les corvées moins 
contraires à la liberté que les taxes, 

Mie^ix l'état k^st constitué, plus !es 
étt'nircs publiques remportent siir les 
pîivées dans l'esprit des citoyens. Il y a 
IJiGme beaucoup moltis d'affaires privées,^ 



î58 t) V CôNTHAT 

en ce que , la somnie du bonheur comi» 
m un foiirnissanr une poition plus consi- 
dérable à cehîi de cliaqiie iruiivitluj il lui 
en reste njoins à chercher dans les soins 
parîicuiiers. Dans une cilo bien conduite, 
cLaciin rôle aux assemblées : sous un màn* 
Tais gO[îverneinent, nul n^^)me k iaire 
lin pas pour s'j rendre ; parce que nul 
|ie prend intérêt à ce qui s'y t'aiî; qu'oti 
prévoit que ia volonté générale n'y do- 
minera pns ; et qu'eniin les soins domes- 
tiques ab.^oibent tout. Les bonnes lois 
en fonr. faire <le meilleures*, les mauvaise» 
en amènent de pires. Si- tôt que queU 
Cju'nn dit , drs ailaiies de l'état : que 
m'importe ^ on doit compter que l'état est 
perdu. 

L'actiédissement de Tamour de la pa- 
trie^ lactiviré de l'intérêt privé , l'immen- 
sité des étals , les conquêtes , labus dti 
gouvernement, ont fait imaginer la voie 
Aies dépuiés ou représentons du peuple 
6lans les assemblées de la naîion. C'est 
fe qu'en certains pays on o^e appeler le 
tkrS'ttat, Aipsi, lintéret particulier da 
«.ieux ordres est mis au premier et au se- 
çoncî riin^sj l'intérêt public n'est qu'ait 
frolsième. 

La souveraineté ne peut être représsa» 



s O C I A t.. 

t^e , par îa m^me raison qu'elle ne ])oiit 
erre aliénée : elle con5^,iste essenîielie- 
lïiert dans h\ volonté gënércile : et la vo- 
lonté ne fl€ rcpréscn'e point : t^llo est la 
me me , ou elle eut auîre ; il n*y a point 
de îîiiiieu. Les dépurés du peuple ne sont 
tionc ni ne peuvent être ses représen» 
îans ; iîs ne sont que ses commis.saires j 
ils ne peuvent rien conclure définitive- 
jne»r. Toute loi qiiti le peuple eu per- 
sonne n'a pas raîiiiée , est nulle *, ce n'est 
point une loi. Le peuple an,i;iais pense 
•être libre , ii se troînpe fort ; il ne l'est 
que durant rélection des nienibres du par-r 
iement i si-tôt qu'ils sont élus , il est es- 
clave , il n'est rien. I3ans les courts mo- 
jïiens de sa liberîë ^ l'osage qu'il en fait 
mérite bien qu'il la perde. 

L'idée des reprësenrans est moderne ; 
elle nous vient du gouTerncment féodal > 
de cet unique et absurde i^ouvernement 
dans lequel l'espèce iuinirtinef^st dégradée, 
fBt où le nom d'homme e.sr endei»lîonneur. 
Pans les anciennes républiques , et môme 
dans les monarchies , jr.mais îe peuple 
ii*eut de représentans ; on ne connuissoit 
pas ce mot-là. Il est îiè^-^^in^iulier qu'à 
îlome , où les tribuns éroient si sacrés^ 
f |i n'ait pas mcme inui^ine qu'ils puiss^nî 



séo DU C O N T ïl A 1? 

usurper les lonciions du peuple , et qu^ata 
milieu d'une si grande multitude , iîs 
ii^jieDt jamais tenté de passer de leur chef 
un seiîl plébiscite. Qu'eu juge cependant 
de rembarras que causoit quelqueiois la 
i'oriie, par ce qui arriva du tems des 
Grecques, où une partie des citoyens 
donnoit son suffrage de dessus les toil^. 
Où le droit et la liL^erté sonr toutes 
choses, les inconvéniens ne sont rien* 
Cliez c(* sap^e peuple tout éioît mis à sa 
jusre mesure •, il iaissoir. faire à ses lic- 
teurs ce que ses tribuns n'eussent osé 
faire ; il ne craignoit pas que ses licteurs 
vonhissent le représenter. 

Pour expliquer cependant comment les 
tribnns le représeutoient quelquefois > 
il siîfiit de concevoir comment le gouver- 
nement représenie le souverain. La loi 
n'éiant que la déclaration de la volonté 
générale, il est clair que dans la puis- 
sance législative le peuple ne peut être 
représenté ; mais il peut et doit î'étre 
dans la puissance executive , qui n'est 
cjne la force appliquée a la loi. Ceci 
iait voir qu'en examinant bien les choses, 
on trouveroit que très- peu de nations ont: 
des loix. Quoi qu'il en soit^ il est sûr que 
ks tribuns n'ayamj; aucune partie du po^u-^* 



Social. 161 

voir exécutif, ne peuvent jamais ro])r<>- 
sciitcr le peuple romain par les droits 
<le leurs charges, unis seiileajeiit. en 
usurpant sur ceux du sénat , 

Chez les Grecs, tonr ce que le penpî© 
a-^Kjit à faire , ii le iaisoiî par lui nieme ; 
il éioit sans cesse asseuïblé sur la place. 
]1 liahiicit un climat doux, il n'étoit 
point avide, des esclaves faisoient sei 
travaux; sa giande affaire étoit sa li- 
berté. K'ayant plus les mômes avantages, 
comment ccaiserver les mêmes droits? 
Vos climats pi us durs vous donnent plu« 
de besoins (1); six mois de Pannée , la 
p'ace pubii(jue n'est pas îenabîe ; \os 
langues sourdes ne ])cuvent se laire en-^ 
tendre en plein air , vous donnez plus k 
votre gain qu'à vorre liberté , et vous 
craignez bien moins l'esclavage que la 
misère. 

Quoi! la liberté ne se maintient qu'à 
l'appui de la servitude ^ Peut-être. Les 
deux excès se touclieut* Tout ce qui 
n'est point dans la nature a ses inconvé- 

m * ' ■ ■ ' - ■ ' ' . 11.1. I l , . . .1 n I . .1* 

(1) Adopver dans les pays froids le 
luxe et la mollesse des orientaux, c'eaî: 
vouloir se donner leurs cliaines, c'est 
s'y soumettre encore plus néGessaire?iieiU 
qu'eiijr. 



i63 m V Contrat 

îiicns y et la société cirile plus qiie tout 
le reste. Il y a toiles positions mal heu- 
reuses où Von ne \>eut conserver sa li- 
Ijerté qu'aux dépens de celle d'autrui, 
^t où irî citoyen ne peut être parfaite- 
«lent libres que ^esclave ti€ soit extrê- 
mement esclave. Telle étoit la position de 
Sparte* Pour vous , peuples modernes , 
«vous n'avez point d'esclaves, mais voufi 
l'êtes, vous payez leur liberté de la 
\otre. Vous avez beau vanter cette pré- 
iërence, fy trouve plus de lâciieté quô 
d'humanité. 

Je n'en i ends point par tout cela qu'il I 
iailie avoir des esclaves, ni que le droit 
«iVsclave soit légitime , puisque j'a:i 
prouvé le contraire. Je dis .seulement 
tes raisons pourquoi l-es peuples modernes 
4jui se croient libres, ont C-QS rcpréscii- 
tans , et yiourquoi les peuples anciens 
li'en avoient pas. Quoi qu'il en soit, à 
l'instant qu'un peuple se donne des re- 
j)réseiitans, il n'est plus libre*, il n'est 
plus. 

Tout bi>en examiné, je ne rois pas 
<qu'il soit désormais possible au fiouve- 
rain de conserver parçii nous Texercica 
de ses droits, si la ciié n'est très-petite. 
Mais si elle sst trcs-petite , elle aem 



s O € I A I,. 

SRibJTignée. Non. Je ferai voir eî- après (i) 
coniiLcnr on peut réimir la puissance tx- 
terieiirti cf un «>ran(l peuple avec la police 
cisée et le bon oidr€ d'un petit état. 



SàBBSSSEQGRS 



C H A P I T R E X V I. 

Qi/e Tinstitution du Gouvernemeni 
n^est point uji contrat. 

X_i E pouvoir léoislaîiF une fois bien 
ëtèibli, il s'iîgit d'iiablir de même le pou- 
voir exécutif; car ce dernier, qui n'o- 
père que par des actes particuliers, n'é* 
tant pas l'essence de l'autie, en esK 
îiatur^Ilcment séparé. S'il éîoit possibi© 
que ie soiiverahî, considéré comme tel^ 
eût la puissance exécuûve , le droit et 
îe faitscroieiu tellement coriiondns^ qu'on 



( 1») C'est ce qup je m'étoîs proposé 
de faire dar.s la suite de cet Ouvrage , 
îorsqu'en traitant des relations externes 
j^en scrois venu aux confédérations ; ma- 
tioie toute neuve ^ et où les piitoci|jed 
«ont «acore établifi;^ 



ï64 BIT Contrat 

ne sauroit plus ce qui est loi et ce qui 
lie Pest pas, et le corps polisique ainsi 
<lenaturé seroit bientôt en proie à la 
violence contre laquelle il fut institué. 

Les citoyens étant tous égaux par le 
Contrat Social , ce que tous doivent: 
faire, tous peuvent le prescrire; au lieu 
que nul n'a droit d'exiger qu'un autre 
f'assa ce qu'il ne fait pas lui-inême. Or, 
<:'est proprement ce droit , indispen- 
sable pour faire vivre et mourir le corps 
politique, que le souverain donne au 
prince en" instituant le gouvernement. 

Plusieurs ont prétendu que l'acte d@ 
cet établissement étoit un contrat entre 
le peuple et les chefs qu'il se donne ; 
contrat par/ lequel on sripuloit entre les 
deux parties, les conditions sous les- 
quelles l'une s'obligeoit à commander, et 
l'autre à obéir. Ou conviendra, je m'as- 
sure, que voilà une étrange manière da 
contracter; mais vc/ons si cette opinlou 
est soutenable. 

Premièrement , l'autorité suprême na 
p^nt pas plus se modifier que s'aliéner; 
îa limiter, c'est la détruire. Il est ab- 
surde et contradictoire que le souverain 
^e donne un supérieur j s'oblit^er d'obéir 



s o c T A r,. i6S 

a \m TTiaîlrfe , c'est se rcmeurc en plein® 
liberté. 

De plus, il est éyklmt que ce cen- 
trât du peuple avec telles oa telic^s 
personnes, seroit nn acte pariiciiiier j 
éloii il suit que ce contrat ne sauroifi 
être nne loi ni un acre de souveraineté^ 
et que par conséquent il seroit illégi- 
time. 

On voit encore que les parties contrac- 
tantes seroient entre elles sons !a seuW 
loi de nature , et sans aucun garant de 
leurs eng;a£emens réciproques, ce qui 
répiîgne de toutes manières à l'état 
civil : celui qui a la force en main , 
étant toujours le maître de l'exécution ^ 
autant vaudroit donner le nom de con- 
trat à l'acte d'un homme qui diroit à 
un autre : « Je vous donne tout mom 
»> bien, à condition que vous m'en ren- 
*> chez ce qu'il vous plaira î>. 

Il n'y a qu'un contrat dans l'état , 
c'est celui de l'association ; et celui-là 
seul en excluroit tout autre. On ne sau- 
roit imaginer aucun contrat public, qu* 
ne iûi une violation du prenuer. 



106 DU CoiTTRAT 



9 MMf*m%mimeiui%/AiBiiMj m uma BmÊaisessmÊan 



CHAPITRE XVII. 

J)e r institutioTi du Gouvernements 

Oous quelle idée faiit-il donc concevoir 
l'acte par Ip(|!?el l« gouvernement ess 
insûtiîé ? Je remarque d'abord que cet 
acte est coraplex on. comoosé de à^'\yi 
autres ; savoir , l'étaMi^semeut de la ici 
et l'exéaution de la loi. 

P'U' îe premier , le souTerflin statue 
^u'il y aiïra un corps tle gouvernement 
établi sons telle on telle forme ; et U est 
clair que cet acte est mie loi. 

Par le second , le peuple nomme le^ 
chefs qiû seront chargés A'^ «ronverne- 
xx{QX).x établi. Or , cetre nomination étant 
ïin acte particniier, n'est pas une seconde 
loi , mais setdenîent u' e sui:e de la 
première , et une fonction du gouverne- 
ment. 

La dîfficn'té est d'entendre commrnt 
• n peut avoir v,r\ acte de gonvernrrneïst 
avant q'jo le gouvernement existe , et 
^é^Bimeiit le peuple , qui a'est que sou,- 



s O C I A £. 167 

rerain ou «ujet , \yent devenir prince ou 
mn^isrrat dans ceriaines circonstances» 

C'est encore ici que se découvre une 
de ces étonnantes propriétés du corp* 
politique, par iesqueiles il concilie âe$^ 
opérarions contradictoires en aj^parence. 
Car celle-ci se iait par utia couveisioîi. 
Subiie de la sonveraineté en démocratie 5' 
«n sorte que sans aucun cban^cjnmr sen- 
sible, et seulement par une nouvelle re- 
laiion de tous à tous , les citoyens , deve- 
«us iTKti^isirats , passant des actes gêné» 
r^ux aux acres particuliers, et de la loi 
à rexécution. 

Ce clî»np;einent de relation n^est point 
lane suijtiîiré de Rpcculation sans exeii^- 
p'e dans la praiiqueî il a lieu tous le» 
jours dans le parlemeat d^Anglcicrre , 
oà la chambre-basse, en certaines occa?- 
sious , se tourne en grand comiié , pouv 
mieux discuter ie^ aiLiires , et devient 
ainsi simple commission , de cour sot*- 
veraiiie qu'elle étuit riiisrant ])réccdent ; 
en relie sorte , qu'elle se fait ensuîiô 
rapport à eile-meme c<*mme chambre 
^es conununes*, de ce qu'elle vient é& 
régler en grand comité , et délibère dor 
Boureau sous un tiîre, de ce q^ueile » 
4éja résolu sous un aulre<^ 



î68 BU C O Is* T Pv A T 

Tel est Tavantage proprs au go tî ver"- 
nenieiU. cLMïiociatifjîie j de pouvoir êtrel 
ëlabii dans le tait par un simple acte d(5 
2â volonté générah?, Après quoi , ce gou* 
vernenieî?! provi icnnel reste en posses* 
sion , si relie est la form?* adoptée ou éîa* 
blie au nom du souverain : ie gouverne* 
lîient prescrit prir là loi ; ef; tout se trouve 
ainsi dans la rè^^îe. Il n'est pas possible 
d^insîituer le gouvernement d'aucune 
autre manière légiîim? , er saiis renon- 
cer aux principes ci-devant établis. 



C H A P I T R E XVI I I- 

Moyens de prévenir les iisurpa^ 
tions du Gouverjiement, 

X-^'E ces Gelaircïss<?metis , il résulte, éit 
coniirujation dti chapitre XVI, que i'acté 
qui institue le gouvernement n'est points 
lin contrat , mais une Joi ; que les dépo-' 
sitrures de la puissance exéoutive ne sont* 
point les maîtres du jienpie, mais se* 
officiers; qu'il peut \^^ établir et le» 
ilestituer quand il lui plait -, qu'il n'est 

poini '■ 



Social. 169 

point question pour eux de cwitracter , 
miiis d'obéir ; et qu'en se cliargeant des 
fonctions que Pétat icur impose , ils ne 
font que remp'ir leur devoir de citoyens, 
sans avoir en aucune sorte le droit de 
disputer sur les conditions. 

Oïuind donc il arrive que le peuple 
iufititiie un gouvernement héréditaire, 
soit monarchique , dans une famille , soit 
arisîocraîique, dans un ordre de citoyens y 
ce n'est point un engagement qu'il prend ; 
c'est une forme provisionnelle qu'il donna 
à l'adminis! ration , jusqu'à ce qu'il lui 
plaise d'en ordonner autrement. 

il est vrai que ces changemens sont 
toujours dani^ereux, et qu'il ne faut ja- 
mais toucher au [gouvernement établi , 
que lorsqsi'il devient incompatible avec 
le bien public -, mais cette circonspectioa 
est une ruaximé de politi^^ue, et non. 
pas une rè<^(e de droit ; et l'état n'est 
pas plus tenu de laisser rautoriré civile à 
ses cli-efs, que l'autorité militaire à ses 



généraux. 



Il est vrai encore qu'on ne sauroit , en 

pareil cas , oliserver avec trop de soin 

toutes .les foraialiiés requises pour <liâ- 

j.tinguer un acte ré<^uliâr et légitime d'an 

I tumuiie sédiiieux^ ei la Yolonté de iou$ 

1""^' ''' ' ■■ S, 



ïjà t) U lî é N T ». À T 

tin peuple, cîe s clameurs d'wne facrioâ« 
C'est ici sur-toHt qu*il lie faut donneï" ; 
«u cas odieux que ce qu'on ne peut lui \ 
refuser daus toute 'la ri^gueùr du droit \ 
'et c'est aussi de c^ettè obligation que le | 
prince tire un grand avantage pour con^ ! 
server 5a puissance inal^ré le peuple, sans j 
^u'on puisse dire qu'il l'ait usurpée ; car j 
en. paroissant n'user que des droits ^ ! 
il lui est t'oïi aisé dé les étendre-, gè | 
^rempèchiîr ^ sous le prétexte du rcpoj 
public ^ Ses assemblées destinées à réta- 
blir le bon ordre ; de sorte qu'il se 
prévaut d'un silence qu'il empêche dé 
it)fnpre , ou des irrégularités qu'il fait 
commettre , pour supposer en sa laveur 
l'aveu de ceux que la crainte fait t^ire^ 
et pour punir ceux qui osent parler. C est 
ainsi que les (iéceuivirs^ ayant été d*ai 
bord élus pour un an ^ puis continués 
pour une autre année, tentèrent de reîè- 
nïv à perpétidté leur pouvoir , en n<ï 
permettant plus aux comices de s'assem- 
bler 5 et c'esr par ce f.icile moyen, que 
tous les gonvernen eus du monde , nnt 
fois revêtus de ia force publique , usur 
pf n»^ tôt eu tard l'aurorîté souveraine. 

I-es as'^émblées périodiques , dont j*ii 
parlé ci-devant, sont propres à prévertft 



s o G ï A i;.. 17:^ 

ôu différer ce malheur, sur - tout quandt 
elles n'ont pavS besoin de convocation for- 
me lie •, cm' alors le prinre ii«* sauroit les. 
çnipéciier , sans se déclarer ouverîeuienç 
inLactçnr des loix et eiiaenii tie l'éiat. 

Ij'ouvertuie de ces assemblées , qui 
Xi\ynî pour objet que le mairiticnt du 
traité social, dcir. toujours se faire par 
çleux propositions qu'on ne puisse jamais 
suppr'mer , et qui passent séparément 
par les suffrages» 

La pr.iiMiERE : S* Il plaît au souve^^ 
Xa'in de conserver la présente forme de 
gouvernement. 

La seconde : S'il plaît au peuple d'en 
"baisser Vadminhtraîion à aux qui en sont 
actuellement chargés. 

Je suppose ici ce que je crois avoir dé- 
montré ; savoir, qui! n'y a dans l'éîai: 
aucune loi fondamentale qui ne se puisse 
révoquer , non pîîs priénie le pacte social; 
car si tous les ciioyens s'assembloient 
pour rompre ce pacte «'un • omniv?^ ac- 
cord , on ne peut douter qu'il ne fur tr s- 
lé<^iîimement rompu. Groiius pense niè-. 
me que chacun ]îeut renoncer à Petat 
fiont il est membre , er reprendre s^ 
JÀL^i'té iiaiurellô et ^^s biens , en sorlaiis 

K a 



lys Dxr Contrat 

'diivpays (i). Or il sercit absurde que 
tous ies citoyens réunis ne pussent: pas 
ce que peut sépar^nent chacun d'eux. 



(i) Bien entendu qu'on ne quitte pas, 
pour éluder son devoir et se dispenser 
de servir sa patrie, au moment qu'elle a 
besoin de nous. La fuite alors semit 
criiniuelle et punissable; ce nç serois 
plu5 retraite, mais désertion. 



Fin du troisième Livre,^ 



S" O- € ' î A 1^. 1 



/' 



... , ■ .... . ,<> 

LIVRE 1-î. - -^ 

Cîi AP.ITR,E^ I? RÉM'IER. 

Que la volonté gênéraLe est indeê- 
tructihle. 



J.. A NT 'qtTe^ plusieurs lîDmmes réunis 
se considèretit rortjme iiH*s^il corps, iK? 
i*i'om qii'iïTlci^ vDloiifé qilî se ra])porte à 
ïa commiin^'^cfenstîrvat'ion' et au bien^érr©^ 
jj;én(h'a1. -Alors tous les ressorts de Pétat 
â-3ïU *i|;0<a'eux et si^nple^ , s^^s liiaximes 
sofit claires et lunaneuses; il n'a point 
d'interôr.^ émbrouilhîs ^'veôntraclicîoires \ 
le l}ien commun se montre par» tant avec 
évidence , et ne demande que du bon- 
sens pouretVe appercu, Lapaix, l'union^ 
i'éf];alité , sont ennemies des oubii'ités 
politiques. Les hommes droits ei sitnpios 
«i)nt diificiies à tromper^ à cause de l<?uc 



ni^ ry ^ C o K Y R A T 

simplicité: les leures, îes prétextes ra* 
fines, r.e leur en imposent point; ils »« 
"front pas luérne assez iins poiir élie çlupes. 
Quaiui on voit chez le plus heureux peu- 
jple du monde des troupes de pavvsanss; 
rèj^ler les atiaires d'étar sous un chêne, 

, iBt îe contluire toujours sainement, peut- 
on s'empêcher de n^épriser les rafiuemens 
des autres n n tiens , qui se rendent illus- 
tres et ruéprisables uvec tant d'art et de 
ïnysièies ': 

Un état ainsi gouverné a besoin da 
très- peu fie îuix : a niésure qn'il devieuÊ 
UsécCvSsaire d'en prcnTul|i,i:er de nouvelles, 
cette nécefisité se voit universellement* 
le premier qui la» propose ne tait qiîe 
dire ce que-, tou8 ont <:léja senti, et il 
n'est pas question ni de brigues ni d'éîo- 
<|uenfe pour iaire passer en loi ce q?îe 
fjhacun a déjà résolu iîe faire , i>i-îôt qu'il 
sera 4>nr que les autres l(â feront connue 
}ui. 

Ce qui Trompe les raisonneurs , c'est 
que ne voyant que des étais mal consti- 
tués dès leur origine, ils sont frappés 

^e l'impossibilité iVy niaintenir une >ein- 
Ijiable police. lU rient d'iniji^iner touJesi 
l^s sptiises qu'un fourbe fi^lroit , un par- 
If 114- îiiijiunant , pourroù peisnaiier au 



s O C I A T>, 375 

peiTp^e cle Paris ou t!o Londres. Ils n^ 
saveiit pas que Cromwel eût été mis aux. 
soiinertes par le peuple ite Berîie , er, le 
fine de Eeaul'ort à ia tliscipline par les 
Genevois. 

Mais quand le pœnd social comipenco 
|l se relâcher , ei. l'état a s'alïoiblir ; quand 
Jes intérêts particuliers couunencent à 
«e faire scniir , et les petites sociétés à 
influer sur la ^vfiiule , l'intérêt conimuu 
s'aîière et trouve des oppcsans , l'unani- 
mité ne règne plus dans les ioi\ ; la 
Toloiîté générale n'êst plus la volonic dQ 
tous ; il s'élève des contradictions , de» 
<iél)ats ; et ie meilleur avis ne passe poin^ 
sans disputes. 

Enfin , quand Pétat , près de sa ruine 5, 
ïie subsiste plus que par une forme iiiur 
«(ire et yaiue , que 1^ li^n social esS 
ronî])u dans tous les coeurs^ que le plus 
^ïl intéi-êr se pare effronrément du nom 
sacré du bien public j alors la volonté 
générale devient muette ; tous , *njidé.$ 
par des rnotits secrets , a'opinent pas 
plus comikie citoyens, que si Pétat n'eût 
jamais existé ^ et Pon fait passer faus- 
sement, sous le nom de loix, des décrets 
iniques qui n'ont pour but que Pintéièf 
particulier^ 



S^eiisuit-il de là que la volonté gêné* 
raie soit anéantie ou corrompue '{ Non; 
elie est toujours constante , inaltérable 
■ et pure \ mais eîîe est subordonnée à 
d'autres qui l'emportent sur elîie. Chacnu 
détachant son intérêt de Pinîérêt commun , 
voit bien qu'il ne peut l'en séparer tout-à- 
faitY iTiais sa part du mal piil)lic ne lui 
paroît rien , auprès du bien exclusif quM 
prétend s'approprier. Ce bien particuliar 
excepté , il veut le bien général pour 
son propre intérêt , tout aussi fortement 
qu'un autre. Même en vendant son suf- 
frage à prix d^argent , il n'éteint pas la 
volonté générale ; if l'élude. La fauts 
qu'il commet est de changer l'état de la 
question , et de répondre autre chose 
que ce qu'on lui demande : ensorte 
qu'au lieu de dire , par son snifragé , 
il est avantageux à l'état^ il dit, il est 
avantageux à tel homme , ou à tel parti ^ 
^ue tel ou tel avis passe. Ainsi , la loi de 
l'ordre public dans les assemblées n'est 
pas tant d'y maintenir là volonté géné- 
rale ^ o^uQ de faire qu'elle soit interrogée 
et qu'elle répoiide toujours. 

J'aurois ici bien des réflexions à faire 
gur le simple droit <ie* voler dans tôuC 
acte lie souveraineté , droit que rien iie 



s ô r. T A r.; 177 

peut ôter aux citoyens; et sur celui d'o- 
piiier, de proposer, de diviser, de dis- 
ciller, que le t^osivcrriernent a toujours 
grand soin de ne laisser qu'à ses mem- 
bres ; mais cette i»-ppor[ante inaiiôre 
demanderoit un traire à part, et je ne 
puis tout dire dans ceiui-ci. 



CHAPITRE II. 

Des Suffrafces. 

OxX .oit, pa. le ch.p.re p.écédenr, 
que la manière dont se traitent les af- 
faires i^énérales , peut donner un indic® 
assez siir de l*état actuel des mœurs et 
de la santé du corps politique. Plus le 
concert rè^ne dans les assemblées, 
c'est-à-dire, plus les avis s'approcli'îut 
de Pnnanimiré, plus aussi la volonté gé- 
nérale est dominante; mais ]e=5 -longs 
débats, les dissenrions, le tumulte , an- 
sioncent Fascendant des intérêts particii»- 
tiers et le déclin de l'état. 

Ceci paroit moins évident, quand 
«teux ou plusieurs ordres entrent dans sa 



ifB DU ,C O ^ T II A T 

coiistirtition , consuie à Rome les patri- 
ciens et les plébéiens, dont les quereiieis^ 
troublèrent souvent les comices , fnème 
dans les plus beaux jours d© U répu- 
blique j mais ceu^ ejice()don est plus 
«pparenîe que réelle; car alors, par les 
vice iniiéreni au corps politique, on a j, 
pour ai,nsi tiiie , deux éiats en un -, ce 
qui n'«iL pas vrai dans deux ensexîîbîe j 
lèBt vrai de chacun séparéinenr. £t ei^ 
^{fet , dans les lems même les plus ora- 
geux^ les plébiscites du peuple, quanc^ 
le sénat ne s'en niêloit pas , passoient 
toujours tranquillement à la grande plu- 
ralité oefi sut'tVages : les citoyens n\ayan| 
^u'un iutérôr^ le peuple n'ayoit qu'une 
Tplonié. 

A l'autre exîrémité du cercle, l'una- 
Ttim.iîé revient. C'est quand les citoyens ^ 
tombés dans la servitude, n'ont plus 
jïi liberté, ni volonté. Alors la crainte 
€t la flatterie changent en aeclamatiou 
les suiïrages ', on ne délibère plus, ou 
adore ou l'en maudit. Telle étoit la 
•vile manière çropiner du sérat sous les 
-empereurs. Quelquefois cela se iaisoit 
avec des précautions ridicules. Tacite 
jpbserve que, sous Oîlion, les sénateurs, 
^ccaî^iant Viteiliui» à'exécra lions, aiïeç* 



s o c i À ii 17-^ 

fôiciit 'de faire en même- rems un bruit 
époiivantnble, afin que, si par hasard 
il dévenolt le m-tîtré, il ne pût savoir 
ce que chacun d'eux a voit dit. 

De ces diverses considérations , naissent 
les maximes snv lesquelles on doit ré« 
^!er la manicje de compter les voix et 
de comparer les avis, selon qne la vo- 
lonti^ générale est plus ou moins ikciié 
h connoitre , et l'état plus ou raoin$ 
Êléciinant, 

Il n'y a qu'une seule loi qui, par sa 
ïiaiure , exi^e un consentement unanime^ 
C'esr le pacte social ^ car Passociation 
civile est Pacte du monde le plus vo- 
Honfaire; tout homme étant né libre et 
maître de Uu-méme, nul ne peut, soun 
cjuelnue ]>Tëtexte que ce puisse être ^ 
l'ass'ijèttir sans Son avoirs Décider qUd 
le iiis xPuTt èsciavè nait è&c[ave> c'est 
décider qu'il né naît pas homme. 

Si dotjc , lors du pacte social ^ H 
sV trouve des opposans , leur opposi^ 
tion n^invalide pis le contrat^ elie eiti^ 
•4>.i\çhe st-ulemeul qu^ils n'y soient com^ 
pris-, ce sont das étrangers ])(n*mi \&^ 
iirovens. Quand l'état «st instiuiéç !ô 
C6ns6ntem«nt ôst dans l-à rciiùuiite j 



380 T) V Contrat 

liabiter le territoire, c'est se soumettrô 
à la souvcraineié (1). 

Kors ce contrat pr'mirif, la Toix du 
plus ^rancl iiombre oblige toujours tous 
les aiures ; c'est v.ne suite du contrat 
niônie. Mais on demande comment un 
liomrne peut èlre libre, et forcé de && 
conformer à des volontés qui ne sont 
pas les siefines-, comn^ent les opposans 
sont-ils libres , et soumis à des Ioïâ. 
jaiîxqneîles ils n'ont pas consenti ? 

Je réponds que la question est mal po» 
sce. Le (iroyen consent à toutes les loix , 
même à celles qu'on passe malgré lui, et 
même à celles qui le punissent quand il 
ose en violer quelqu'une. La volonté c^iis- 
tante de tous les me^m])res de l'état, est 
3a volonré générale*, c'est par elle qu'ils 
sont citoyens et libres (2). Quand on pro- 



(1) Ceci doit toujours s'cnrendrc dUm 
état libre; car d'ailieurs, la famille, les 
bieiis , le defcuit d'asyle , la nécessité, 
la violence , pe|^v;^;^t retenir un habi- 
tant dans le paVg^ inalgré lui, et alors 
son séjour seul' ne suppose plus son 
'coDseniement air contrat, ou la vj(?f.*{f 
îion du contrat • -'r *j[ 

'■ (2/) A Gènes, on li^ au-devant des pri- 
Siiut&^t sur les li^rs iUs^alerieus ce mot.: 



s O C I A I.»' 181 

pose une loi dans raa^^pmblée du peuple, 
ce qu'on leur demande n'est pas précisé- 
ment s'ils approuvent la proposition ou 
s'ils la rejettent, mais si elle est con- 
forme, ou non, à la volonté générale qui 
est la leur : chacun , en donnant son suf- 
frage, dit son avis là-dessus, et du calcul 
des voix se tire la déclaration de la ro- 
lonto générale. Quand donc l'avis con- 
traire au mien l'emporte, cela ne prouve 
autre chose , sinon que je m'étois trom- 
pé , et que ce que j'estimois être la vo- 
lonté générale ne l'étoit pas. Si mon avis 
particulier l'eût emporté, j'aurdis fait autre 
chose que ee que j'avois voulu; c'est alors 
que je n'aurois pas été libre. 

Ceci siippose, il est vrai, que tous les 
caractères de la volonté générale son.t en- 
core d'ins la pluralité ; quand ils cessent 
d'yctre, quelque parti qu'on prenne , il 
n'y a plus de liberté. 

En montrant ci- devant comme on subs- 



1.IBERTAS. Cette application de la de- 
vise est belle et juste. En effet, il n'y sl 
que les mallaiieurs de tous états qui em- 
pêchent le citoyen d'être libre» Dans ua 
pays où tous ces gens-là seroient aux ga- 
lères , oH jouiroit de la plus paifaitc li- 
berté. 



9 



îBj bu Cohthat 

îirur.k lies volontés particulières à la to« 
îotué générale Uans les délibérations pu-?» 
Cliques, j'ai siitlisamaient imAiqué les 
jnoyens praticables de prévenir cet abus 
J'en jailerai enc(ue ci-après» A Péj^ard 
du Bonibre ]>Lop()riiounel des suitVages 
pour déclarer celte volonté, j'ai aussi 
^lonné des principes sur lesq:ieis on peut 
le déteruiinei'o La dittV'i euc<i* d une s^^ul^ 
voix rompt l'égaliie ; un seul opposant; 
rompt Punaniniité ; mais enir*» l'unanimité 
et rég'diié , il y a plusirurs paria^e^ 
inégaux , à chacun d( squels on peui iixef 
ce nombre j selon l'état al les besoins di* 
corps |)oliiiqî!e. 

Deux maximes générales peuvent servir 
à relier ces iaj)porrs : Time, q^ue plux les 
délibéra'ions sont iin|>oi tauies et <_raves , 
plus l'avis qui I eujporie doit approcln^r de- 
^unanimité : l'antre , que plus l'atT,îiret 
agitée exii»e de cciérité , plus (m d<jit vé* 
server la tlitïérence prescrite dans le par-* 
tage des avis. Dans les délibéiaiii^ns qn il 
faut terminer sur-le champ , Pexréd* nt 
d'une seule voix doit suffire^ La prennèrft 
de ces maxHues paroit plus couveuabie- 
auxloix, er la .seconde aux aiïair'S. <^hio£ 
^u'il en soi:, c'^est sur leur conibiuaisoî* 
^ue &^étabiijs6iit l^n meill&iirs lajpport^ 



S" a c I A I.. 1 

qn'^on peut donner à la pluralité de pro- 
nonce r. 

CHAPITRE III. 
£)es Sélections. 



A 



L^i o A R D des ëïectîoîîs du princf^ 
et des magistrats, qui sont , comme je l'ai 
dit, des actes complexes, il y a deux voies 
pour y procéder; savoir, le choix et Je 
sort. L'une et l'autre ont été employées 
e7i diverses républiques ^ et l'on voit en- 
core actueHement un mélange très-com- 
pliqué des deux dans rélection du dog^ 
de Venise* 

Le suffrage par h sort, dît Monîe.sqiueu ^ 
9St de la nature de la démocratie. J'en con-*^ 
viens, mais comment celai Le sort y. con- 
tinue-t-il , est une façon d'élire qui n'affligù 
personne; il laisse à chaque citoyen une es-* 
pérance raisonnable de servir sa patrie^ C@ 
«e sont pas la des raisons. 

Si Pon fait attenrion que Péîection de& 
CKefs est une fonction du gouvernement 
et aoiï de «oiiV4îrainçté j oa verra pour 



9 



îS4 ^^ Contrai^ 

quoi la voie du sort est plu.* dans la na^ 
ture tff> hî 'lémo( raîif* , où l'administra ioa 
est 44'auîant meilleure, que les actes es. 
simi /îîoins niubipliés- 

iMns toute vériîabîe démocratie, in 
l»ti^i8 rarure î>Vst pas un avanrage, niais 
Kn« «barge onéreuse qu'on ne peut ju«- 
teuieni imposer à un particulier piutièt 
i|u'i au luiîre, La loi seule peut iniposet: 
cette cijarjjed <:elui sur qui le soa-t .tor»- 
tera. Car a!*>rs , la coudiflon étant éj^ale 
pour tous , et le choix ne dépendant ci'a.ii- 
cune volonté humaine ,il n'y a .point d'ap- 
plication particulière qui altère i'univ^ea:- 
«aiité de la loi. 

Dans l'aristocratie, le prince choisit le 
prince, le |»ouverneiricnt se conserve par 
lui-même, et c*est-la que les -salïra^e* 
sont bien placés. 

L'exemple de l'éleclion du doge de Y^©- 
«ise confirme cette distinction , loin de la 
■iJétrnire : cette forme môiée convient^daa« 
im gouveinenient mixte. Car c'est unie 
erreur de prendre le j^^ouvernement ée 
Venise pour une véritablâ aristocratie- Si 
Un peuple n\y a nulle part au ^ouverrae- 
înent,l*4 n'.t])lessey est peuplée eile-nièmc 
Une multitude de pauvres barnaboteç 
a'*appv»cha jauuiis d'aucune ma^i«triitur«. 



> 



tttn^s ào S'A noblesse que le vum titre ri'e:^- 
CiÊllence et le tiroir d'assister aa gr^nid 
conseiL Ce ^rand conseil éfriiu aussi lu hi- 
fereux qiif notre conseil ^éui^r^] d Ge* 
m^ève, Kes îllijsrres njeinbrfs n'<^n* v,i)3 phrs 
de privilèges que no» 8iniple,s citoyens, li 
est Gfrrain qi 'ôtant rexriême di<î|ariué 
dfe^ ileujL répnbîî jiies, la bour|Jeoi.sie de 
C-ienève représente exactement le patri- 
ciat vénitien; raos nîUiis et habitans rei- 
]pTés«ntent les citadins et le peuple de 
'Denise ; nos paysans représentent les sil- 
J®ts de Terre-Ferme : enHn , de que)q,ue 
saanière que l'on consnlère cette répii- 
^Rque, abstraction faite de sa grandeur^ 
*0» gouvernement n^est pas plus aristo- 
|Ci?atique que le nôtre. Toute la dîfte- 
jence est que , n'ayant aucun chef à Tie> 
Bï) us n'avons pas le même besoin du sort» 

Les élections par sort , auroient peia 
^Tinconvéniens dans une véritable dénia)* 
Cïatie au to»t étant égal ^ aussi bien pajt 
le& mœurs et par les talens, que par les 
jïLasimes et par la iortuno, le choix da- 
viendroit presque indifférent. Mais j'ai 
déjà dit qu'il n'y avoit point d« véritable 
ëëcnocratie. 

Qliand le clioîx et le sort se trouvent 
m41é»^ jke premier doit remplir les plat^^&i 



t86 T>Tr CôNTHAT 

qui demandent les talens propres, telle» 
qne les emplois niiliraires; l'autre cou- 
vrent à celles oîi suffisent le bon-sens, la 
fustice, rinté^^rité , telles que les charge* 
de jiidîcaîure; parce que dans un état 
fjien constitué , ces qualités sont com^ 
Kîunes à totistes citoyens. 

Le sort ni les suffrages n'ont aucun lient 
dans le gouvernement monarchique, î o 
monarque étant de droit seul prince et 
snagîstrat unique, le choix de ses lieute* 
îians n*appartient qu'à lui. Quand Pabb^ 
de Saint-Pierre proposoit de multiplier 
les conseils du roi de France, et d'ea 
cHîre les membres par scrutin, il ne voyoît 
pas qu^il proposoit de changcrla forme du 
gouvernement. 

Il me resteroit à parler de la manière de 
donner et de recueillir les voix dans l'as- 
semblée du peuple; mais peut être l'his- 
toire delà police romaine, à cet égard ^ 
€xpliquera-t-il plus sensiblement toute» 
les maximes que je pourrois établir. Il 
îi'est pas indigne d'un lecteur judicieux 
de voir un peu en détail comment se traî* 
toient les affaires publiques et particu-^ 
Hicres dans un conseil de deujL C€ntinili# 
lionimes» 



s o c X A 1. tdf 



CHAPITRE IV. 
JDes Comices Komaines^ 

xS, ou s n'avons nuls nionumensbien as-» 
surr'S de» pr^ niiers tems de Rome ; il v a 
oiême grande apparence qne la plnpn» r des 
choses qu'on débite, sont des fables (i); 
«t en général, la partie la plus insi nictive 
<ies annales des peuple^., qui ^sr l'hi^îtoire 
<le leur érablisseA-îeni , estjeellequî nv)uS 
n anqiie te- pins. 1 'exi^éffence nous ap- 
prend lotis les jours de quelles causes 
naisseni les révolutions des tmpiies; niais 
comme il ne se f<u*nie phis^ de peuples , 
nous ti*;iV' ns g'ières que <les c<»niectnres 
pour ex; iî p •ercjnnienr ils se .«(<nf tbrjiiés* 
Lf\s iiîiajies qir« n trouve établis atîestent 
ea moins qu'il y eut une origine à ces 

* ■' -~— - — ' 

(i) le noirï de ROx^'If!;, qu'on prétend 
ven-r de .RO>^ÏJLUS, rsî ai'ec, signifie 
IOR(^H : le non» de NUÎVI^ est grec aus- 
si , ei sijiïui^e iX)L (,)iiel!e apparence que 
les lieux pretuiers rois de cette viMe pient 
porte d'avance les nums si bien re'atii^i ace 
ifu'ik'ûnt t'ait 1 

L4 



i88 DIT Contra? 

usages, Dcis traditions qui remontent à ces 
origines, celles qi/'ij^puient les plus gran- 
des autorités, cr que de pïîis fortes rai- 
sons confirment, doivent passer pour les 
plus certaines. Voilà les maximes que j'ai 
tâché c!e suivie eu recherchant con^ment 
le plus libre et le plus puissant peiiple 
de la terre exercoit son pouvoir suprême. 

Après la fondation de Home, la répu- 
blique naissante , c'est-à-dire , TarraéQ 
du fondateur , composée d'Albains , de 
Sabins et d'étrangers, fut divisée en trois 
classes, qui, de cette division, prirent 
le nom de tribus. Chacune de ces tribus 
fut subdivisée en dix curies^ et chaque 
curie en décuries, à la rête desquelles 
on mit des chefs , appelés curions et dé- 
turions. 

Outre cela, on tira de chaque tiibu lan 
corps de cent cavaliers ou chevaliers , 
eppelé centurie; par où l'on voit que ces 
divisions, peu nécessaires dans un bourg, 
Ti'étoient d'abord que militaires. Mais il 
semble qu'un instinct de grandeur por- 
toit la petite ville de Rome à se donner 
d'avance une police convenable à la ca- 
pitale du monde. 

De ce premier partage résulta bientôt 
\X!SX incouvéniexit. C'est que la tribu dss 



5 O € I A r. 

iklbains (i) et celle des Sabins (2) restant 
tOHJowrs au même éîat. tamiis que ccile 
des étrangers {?f) croissoit sans cesse par 
le concours perpétiiel lîe ceux-ci^ tetie 
dernière ne tarJa pas à surpasser les tU-ux 
aulres. Le remède que Servius trouva à 
ce dan^^ereux abus, fut de changer Ift 
division; et à celle des races qu'il abolit, 
d\m substituer une autre tirée des lieux 
de la ville occupée par chaque tribu. Au 
iieii de trois tribus, il en fit quatre: cha- 
cune desquelles occupoit des collines de 
Borne et en portoit le nom. Ainsi remé- 
diant à riué^^alîté présente, il la prévint 
encore pour l'avenir; et afin que cette di- 
vision ne lût pas seulement de lieux , mais 
d'hommes, il détendit aux habirans d'un 
quartier de passer dans un autre*, ce qui 
«mpêcha les races de se coniondre. 

Il doubla aussi les trois ancieunes cen^ 
tuiies de cavalerie, et y en ajouta dorjie 
autres, mais toujours sou-s les anciens 
îioms ; moyen simple et judicieux par le* 
quel il acheva de di»;tinguer le corps dos 
chevaliers de celui du peuple, sans faire 
Kiurmurcr ce dernier. 



i 



i) RAMNENSES. 
sA TACIENSES. 
(6) LUCEllES. 



I9O ^^ Co^TUAT 

A ces quiltre tribus urbaines, Servîns 
€11 ajouta quinze aiifrrs, appelées nibtis 
rustiques, parce qu'elles croient formées 
<3es habîtàns de ia compagne, partagé» 
en autant décantons ; dans la suite, on en 
fit autant de nouvelles, et îe peuple ro- 
lîiain se trouva enfin divisé en trentc-cinti 
tribus; nombre auquel elles restèrent 
fixées jusqii^à la fin de la république. 

De cette disiinction des tribus de la 
Ville et des tribus de la campagne, résulta 
tin effet digne d'être observé, parce qu'il 
ïiy en a point d'autre exemple, et que 
Borne lui dut a la-fois la conservation de 
ses mœurs et l'accroissement de son em- 
pire. On croiroit que les tribus urbaine* 
s'arrogèrent bientôt la puissance et les 
honneurs, et ne tardèrent pas d'avilir les 
tribus rustiques; ce fut tout le contraire. Oa 
connoit le goût des premiers Romains pour 
îa vie champêtre* Ce goilt leur venoit dm 
sage instituteur qui unit à îa liberté les 
travaux rusiiquesetinilifaires, et relégua^ 
pour ainsi dir^i, à la ville les arts, les mé- 
tiers , l'intrigue, la fortune et l'esclavage» 
Ainsi, tout ce que Eome avoit d'illustre 
lyîvant aux champs, et cultivant iestecres, 
on s'accoutunmà ne chercher que Jà les 
gouiieiis de la république* Cet état, étaaf 



s Ô C t A 1. 191 

<!î«îui de« plus ilignes patriciens, fat ho- 
noré de tout le monde : la vie simple et 
iaboneuse des viilfl^ei^is iîit préférée à 
Ift vie oisîvâ et îâche iXvs bonrget'is d% 
Home; et tel n'eût été fja'an ir.allieuveux 
prolélaiiô à la ville, qui , laboureur aux 
champs, derint un citoyen respt cté. Ce 
n^est pas sans raison, disoif Varron, qii« 
nos magnanimes ancéires établirent au 
Tiilage la pé|>inière de ces robustes et 
vaillans hommes qiii les défendoieni en 
tems de guerre et les nonnissoient en 
temps de paix» Piine dit positivement qtïe 
les tribus des champs étoient honorées, à 
cause des hommes qui les conip<>st)ient ; 
au lieu qu'on transféioit , par ignominie , 
^ans celles de la vilb», les lâches qu'on 
Touloir avilir. Le Sabin Appius Clai.'diis 
étant Tenu s'établir à Rome, y fat comblé 
d'honneurs^ et inscrit dans une friburu»-^ 
tique, qui prit dans la suiie le nom de stk 
iamilie. Enfla, les affranchis enîioient 
tous dans les tribus urbaines , jamais dans 
les rurales; et il n'y a pas, durant toute 
ia république, un seul exemple <i'aucuiîir 
de ces affranchis parvenu, à aucuae ma» 
gistratuie, quoique devenu citoyen. 

Cette maxima éioit excellenie ; itirdt 
6ii« im |)Ou«s^tt^ ioiu^ c][u'il eu r<j£uit^ 

L6 " 



igi D TJ C O N T HA T 

enfmun changement, et certainement wM 
abus dans la police. 

Premièrement , les censeurs , après 
s'êîre arro|ié long-îemps le droit de trans- 
férer arbitrairement les citoyens d'une 
tribu à l'autre, permirent à la plupart de 
se faire inscrire dans celle qui leur plai- 
soit; permission qui sûrement n'étoie 
t)onne à rien , et ôtoit un des grands res- 
sorts de la censure. De plus, les grande 
et les puissans se faisant tous inscrire 
dans les tribus de la campagne, et les af- 
franchis devenus citoyens ^ restant avec la 
populace dans celles de la ville, les tri- 
bus , en général, n'eurent plus de lieu ni 
de territoire; mais toutes se trouvèreni: 
tellement mêlées^, qu'on ne pouvoit plus 
discerner les membres de chacune que 
par les registres; cnsorte que l'idée du 
root tribu j^assa ainsi du réel au personnel, 
ou pluîôt , devint presque une chimère. 

Il arriva encore que les tribus de la 
TÎlIe , étant plus à portée, se trouvèreni 
souvent les plus fortes dans les comices, 
et vendirent l'état à ceux qui daignoient 
acheter les suffrages de la canaille qui l©3 
composoit. 

A l'égard des curies, l'instituteur en 
ftyant fait dix à chaque tribu ^ tout i« 



Social. 19^5 

peuple Romain alors reniermé dans les 
murs de la ville , se trouva composé da 
trente curies , dont diacune avoit ses 
temples , ses dieux , ses oflicicis , se» 
prêtres , ses fêtes , appelées compitaîiu , 
semblables aux paganalia qu'eurent dans 
la suiîeles tribus rustiques. 

Au nouveau partage ée Servius , ce 
nombre de trente ne pouvant se lépartir 
également dans ces quatre tribus, il n*y 
voulut peint toucher ; et les curies , in- 
dépendantes des tribus, devinrent une 
autre division des liabitaus de Home j 
mais il ne ïxit peint q:'estion de curies 
ni dans les tribus rustiques, ni dans Je 
peuple qui les compovoi'j parce qi^e les 
tribus étant de^'en^K-s uu ciablissement 
purerae:i: civil, et . no. î.'itre police ayant 
été introduite poir in lev,-e des troupes, 
les divisions miljraiife5 «it Roiuultis se 
trouvèrent superdiu «. x\îusi ^ quoique 
tout citoyen lut in&rit dans «me tribu > 
il s*en falloit beaucc^^ q:îi^ <hf<cun ne le 
iûr. dans une ciuie. 

Servius fit encore ur.e iioif^ièioc divi-r 
sion , qui n'avoit aucun iap;:>orT aî;y .ieiïx 
précédentes, et devini . pa. . •; la 

plus importante de tonM>. li ^ilâiribua 
lW)fcttle peuple Romain en si^ciusset^ qu*U 



1^4 ^ ^ Co:^TKAT 

Be cilsîingiia ni par le lieu, ni par les hom» 
des, mais p;ir les biens j ensorte que les 
premières classes éroient remplies par \e% 
richen, les dernières par les pauvres , et 
les moyennes par ceux qr.i jouissoient 
d^une forrime modiocre. Ces six classes 
étoient subdivisées en cent quatre-vingt- 
treize autres corps, appelés centuries; 
et ces corps t^roient tellement distribués , 
^ne la première classe en compr<:ncit 
seule plus de la moitié, et la dernière 
n'en formoit qu'un seul. Il se trouva 
ainsi que la classe la moins nombreuse 
«n hommes, l'étoit plus en centuries, et 
que la d-^rnicre classe entière n'éloit 
comptée que pour une subdivision, biea 
qu'elle contint seule plus de l& moitié des 
îiabitans de Rome. 

Afin que le peuple pénétrât moins les 
conséquences de ceue dernière i'oi'mc, 
Servius alTecla de lui donner un air mili- 
taire: il insôra dans la seconde classe deux: 
centuries d'armuriers , et deux d'instru» 
înens de guerre dans la quatrièjue: dans 
chaque classa, excepte ia dernière, il dis- 
tingua les jeunes et les vieux ;. c'est- ii-dira 
ceux qui étoient obligés de porter les 
armes, et ceux que leur âge eu exemp- 
tûir par les loix*, disaaaia» qui, plus que 



Social. igS 

«^TTe^CB l)iens , prodnish la nëces-«!Ué de 
xeconuTietîcer souvent le ans on denoni- 
l)rPMi<"n^ ; enfin, il voulut que i'a.ss<^ni])l«^c 
«^ t î 11 t an { ham p de M a r « , et que î o u« 
ceux qui étoienr en îi^e de servir, y 
vÏRiSSPiTt avec leurs aniies. 

La raison pour laquelle il ne suivit pas 
ci'ans la «ieruière classe cette nièwe divi- 
skm «tes jeunes et des vieux, c^est qn on 
aViccordoîi- point à la ])opn!ace dont (lie 
étcîr composée, Thonneur de porter le* 
armes ])Oîir la patrie; il ialloit avoir de» 
foyers porir obtenir le droit de les dé- 
fendre; et de cCvS iiuiom!)rablcs troupe» 
de gueax dont brillent aujouro'hîii les ar- 
nxées des rois , il n'y en a pas un, pe»!* 
ê^tre , qui n'eût été chassé avec déti«in 
d'une cohorîe romaine, quaiui les &c!daîs 
Croient les défenseurs de i a liberté. 

On distiiif^ue pourtant encore, dans îa 
«lernière classe , les prolétaires^ de ceux 
^u'on appcloit ccvitécensi. I..es preiuiers ^ 
pon roiu-à-iait réduits à rien, donnèrent aia 
ipfjoins des citoyens àTérat , e» queUîueiois 
ap^iême des soldais dans les besoins pTessaiiS» 
JPour cei\k qui n'avoient rien du tout et 
<|nan ne pouvoir, dénombrer que psr leur» 
tel es, ilsétoient regardés comme nuls ; oj 
Mariua lut ie premier qui dai^tui les cniûiej:* 



Sans décider ici si ce troisième dcnot»- 
brement étoit bon ou mauvais en lui- 
même , je crois pouvoir ai'Hrmer qa*il n*f 
avoir que les mceiirs simples des premiers 
Romains, leur désintéressement, leur 
^oût pour Tagrlculture , leur mépris pour 
le commerce et pour rardenr du gain , 
qui pussent le rendre praticable. Ouest 
le prince moderne chez lequel la dévo- 
rante avidité , Pesprit inquiet, l'intrigue^ 
les déplacemens continnels , les perpé- 
tuelles révolu rions de fortune pussent 
laisser durer vingt ans un pareil éîabîis- 
semeiit sans bouleverser tout Pétat 1 U 
fai;t même bien remarquer que les mœurs 
et la censure , \àuq fortes que cette insti- 
tution , en corrigèrent le vice à Rom«, et 
que tel riche se vit relé^iié dans la classe 
des pauvres, pour avoir étalé sa richesse. 

De tout ceci , l'on petit comprendre 
aisément pourquoi il n'est presque jamais 
fait mention que de cinq clat:ses, quoiqu'il 
V en eût réellement six. La sixième ne 
fournissant nî soldats a l'armée , ni voîan» 
au champ de *\lars (i) , et n'étiint presque 



(i) Je dis au-CiïAM? de Mars, parce 
que c*eroit-là que s'assernblnient les co- 
mices par centaries * daii^ les lieux atitret 



s O C T A t., 397 

•t'aucîin usage dan'î Ja république , étoit 
rarement comptée pour quelque chose. 

Te'îes turent les d lléren^o^i divisions 
du peuple Romain. Voyons à présent 
l'elfet qu'elle'^ prochâsoient dans les as- 
seriîMées. Ces assrmblées lé^;itiHieixieBl 
convequdes, s'ap[)eloif'iit Comkcs ; elles 
se tenoient ordinairement dans la plac* 
de Rome ou du champ de Mars , et se 
distingiioif nt en conâces par curies, co- 
niires lar ccnîinies, et comices par tribus, 
selon ( : Je des trtns formes sur laquelle 
elles cîcient ovdonnces. Les comices par 
curie» eîC'i< mhU' !'instiruticm de Romulus; 
ceux par centuries, de Scrviris; ceux par 
tribiîs , des tribuns du peuple. AucL.ne loi 
ne recevcrif la saucnon, aucun magistrat 
n'ét'iL élu que dans les comices y et ^ 
comme il u*y avoir aucun citoyen qui ne 
fiYî ic.bcîi dans une curie ^ dans i^ne cen- 
turie ou dans une tribu , il s*ensuit qu'au* 
cun citoyen n'étoit exclu du droit de suf- 
frane , et que le peu|>le Romain étoit vé- 
ritablement souverain de droit et de l'ait. 



formes , le peuple s'assembloit au Forum 
ou ailleurs , et alors les Capltécensi 2i\o\GT\% 
autant d'influence et d'autorité qu$ 1$$ 
prômiers citoyens. 



B V C O X T R A T 

Pour que les comices fussent légitîme- 
nienr assenibles , er que ce qui s'y taisoit 
eût i'one de loi , il t'>l!oir trois conditions: 
là première , que le corj3s ou le magistrat 
qui le convoquoir tût revêtu pour cela de 
i'autoriré nécessaire; la seconde, que 
Passemhlée se ïU un des jouis permis par 
la loi; la rr«i,ônie, que les augure» 
fussent favorables. 

La ra'son du pr'mier règlement n'a 
pas besoin d'éire exj)li{juée. Le second est 
une aftaire de police ; ainsi il n'étoit pa« 
permis de tenir les comices les jours d« 
iérie et de marché , où les gens de cam- 
pagne venant à Koiiie pour leurs affaires ^ 
n'avi îtni pas le lemtî de passer la jour- 
flée dans la place publique. Par le troi- 
ttéme, le sénat lentiiî en bride un pcni le 
fier et remuant , et tempéroit à propos 
Tardeur des tribuns séditieux ; mais ceux- 
ci trouvèrent plus d'un moyen de se déli- 
Trer de cette gêne. 

Les loix de l'éleciion des chefs n'éfeient 
pas les ?euis points soumis au jugement 
de« comices ; le peuple romain ayant 
usurpé les plus importantes fonctions du 
gouvernement, on peut dire que le sort d« 
TEurope étoit réglé dans ces assemblées, 
CettQ Y&riéié d^objets donnoit lieu auis 



s O € I A I.» IÇf 

^versçs formes que prerioient ces asseni» 
Mees, se'oM les matières sujt lesquelles ii 
9^oit à pï^îTionceî; 

Pour jn|»er de ces dîirersss formes, il 
«wliiit de les comparer, Roiriulus, en insii- 
tÊuâtu les «curies y avr ît enTÎe de conienir 
lis sénat pa? le peuple, er le peuple par \& 
•énat^ en dominant également sur tous. 
jËi donna ^onc au peuple , par cette forme^ 
faute l'autorité du nombre pour balances 
«elle de îa puissance et des richesses ipi'M 
^ïssoit aux patriciens^ Mais selon l'esprit 
àk la monarchie, il laissa cependant plus 
4É?*vantage aux patriciens par l'inlluencô 
dé leurs cliens sur la pluralité des suffrages. 
Cette admirable institution des patron»^ 
«t. des cliens fut un chef-d'œuvre de poîi^ 
lâ^^sê et d'humanité , san? lequel ie pa^ 
tKiciat ,, si contraire à l'esprit de la répiij» 
Biique,, la'ei^t pu subsister. Il orne seule a 
4tm PliOïineux de donner au monde ce bel 
€Exemple, duquel il ne résultera jamais 
ii/abus y, et qui pourtant a*a jamais été 
•uivL 

Celte mémt forioe d® curies ayant sufe* 
Sijsté Sous les rois jusqu'à vServius , et le 
règne du dernier Tarquin n'éiant poiîte 
iK^âiplé pour légitime ^ cela £t dis lingual 



généralement les loix royales par le noA 
de leges curiata» 

Sous la république ^ les curies, toujour» 
bornées aux quatre tribus urbaines , et n« 
.contenant plus qae la populace de Romé^ 
ïie pouvoient convenir ni au sénat qui 
ëtoit à la tête des patriciens , ni aux tri- 
buns, qui, quoique plébéiens , étoîent à 
la tête des citoyens aisés. Elles tombèrent 
donc dans le discrédit , et leur avilisse- 
ment fut tel , que lôurs trcBte licteurs 
assemblés faisdîent ce que les comices 
par ctirîes au r oient dii faire* 

La division par centuries étoît si favo- 
rable à Paristocratie, qu'on ne voit pas 
d'abord comment le sénat ne Teraportoit 
pas toujours dans les comices qui portoi^nt 
ce nom , et par lesquels étoient élus les 
consuls, les censeurs et les autres magis- 
trats curules, Eneflet, de cent quatre- 
^ingt- treize centuries qui formoient le» 
six classes de tout le peuple romain , la 
première classe, en comprenant quatre- 
vkngt-dix-lîuît , et les voix ne se comptant 
que par centuries , cette seule première 
classe Pemportoit en nombre de voix sur 
toutes les aut^res. Quand toutes ces cen- 
turies étoient d'accord , on ne continuoit 
l^as mâme à recueillir les suffra |;es : €• 



s d e I A r. 20a 

^p^aroît décidé le plus petit nombre pas- 
soit pour une décision de la multitude ^ 
et l'on peut dire que dans les comices par 
centuries , les affaires se régi oient à îa 
pturalilé des écus bien plus qu'à celle des 
Toix. 

Mais cette extrôme autorité se tempé- 
roit par deux moyens. Premièrement ^ 
les tribuns , pour l'ordinaire , et toujours 
un grand nombre de plébéiens, étant de 
la classe des riches , balancoient le crédit 
des patriciens dans cette dernière classe. 

Le second moyen consistoit en ceci s 
qu'au^lieu de faire d'abord voter les cen- 
turies s«lon leur ordre, ce qui auroittou* 
Jours fait commencer par la première , on 
en tiroit d'abord une au sort , et celle-là 
(i) préjcédoit seule à l'élection, après que 
toutes les centuries appelées un autre 
Jour, selon leur ran^, répétoientla même 
élection et la conlirmoient ordinairement» 
On àtoit ainsi l'autorité de l'exemple au 



(i) Cettç centurie ainsi tirée au sort,^ 
s'appelait pvœrogativA , à cause qu'ell© 
éioît la première à qui l'on demandoir sou 
sjfflVage ; c'esj; d^-U qu'est Tenu le mot 



S03 » IT C O K T Tl. A a? 

rang, pour îa donner en sort., ieloîi le 
principe île la clémocraîie^ 

Il résuîtoit de cet usa^e tm -antre ?rvsra- 
tage encore; (-est que les citoyens délia 
campagne avaient ki tems^ enire les ûe.iïx 
éiecrions, do s*inior;î erdu mérite du carn» 
4lidat provisionnel lenieiit nommé , afin de 
ne donner leur voix qii'avcc connoissanee 
<ie (a use. Mais , s<mis prétexte de célérir^ 
l'on vint à bout d^abolir cet nsag-e, et les 
deiui élections se iirent le rnênt® joar. 

I^s comices p»r tribus étoient propre- 
mi^nt le conseil du peuple romain. Ils tîs 
«e convog noient que par les tribuns'; lï*« 
tribuns y éîO'eiit élus , et y passwjt-eîïX 
3«urs pUVbiscires. Non seulement le sénal£ 
m'y avoit point de ran^, il n'avoii pn» 
îwème le droit d'y assister ; et , forcés 
^'obéir à des loix sur b\scjiielles ils r\'*.^m 
?oient pu voter, les sénateurs à cet é«3^anM 
^loieuil moins libres que les ^ieruierin .di- 
î^iyens. Getfe injusbice étoit touî-ar-iaaî 
jîial enrendire , et suiïisoit seule pcnir in- 
yaiider les décrets d^un corps où touc SdS» 
€j)enibres n^cto^ent. pas admis* Quaudta^i* 
les pat rii ions eu8seTit assisté à ces C4^- 
Jïûces , selon l« droit qu'ils ,en avoieni: 
c^mmQ citoyens , dev^oaus «ùlpre iduo^ie» 



s o c I A r.. aoS 

particuliers, ils n'eussent gnères inOtié 
«ur une forme île suffrages qui se recueil- 
loient par têre , et où le moindre prolé- 
taire poiivuit autant que le prince da 
«énat. 

On voit donc qu'outre Tordre qui résul- 
toit de ces diverses distributions pour le 
reciievUeuient des suffrages d'un si grsud 
peuple, ces distributions ne se rcdui- 
«oient pas à des formes indifférentes «a 
«Iles-mêmes, mais que chacun avoit des 
effets relatifs aux vues qui la faisoit pré- 
férer. 

Sans entrer là-dessus en de plus longs 
détails , il résulte des éclaiicissemens 
précédens , que les comices par tribusts 
étoient les plus favorables au gou%'erne« 
ment popidaire , et les comices par cen- 
turies à l'arisiocratie. A l'égard des «o- 
wices par cenîuries ^ où la seule populace 
de Rome formoit la piuralire, comme ils 
n^étuient bons qu'à favoriser ia tyrannie 
et les raanrais desseins, ils durent top.iber 
dan» le décri , les séditieux eus-raèmes 
s'absieuant d'un moyen qui metfoit trop à 
découvert leurs projets. Il est certain q-ie 
toute la majesté du peuple romain ne s« 
trouvoit que dans les comices par centu- 
ries ^ qui seuls etoieat compleu^ aiti^Md« 



0,04 "^ ^ GOKTRAT 
ijne d^ns les comices par curies Tnan« 
^uoiert les tribus rusiiques , et dans les 
coipices par ti'ibiKS, la séna^ et les patri- 
ciens. 

Quant à îa manière de recneil'ir les siif* 
fragevS , eUe étoi^ ch^z le*? pri'^miei'? Ro- 
mains aiis,si Siiiiple que U*urs njœnrs j 
quoique moins simple rncore qu'à Suarte. 
Chacun donnoitson suilraoe à iiaiiie voix; 
un greffier lesëcrivoir, à mesure; iu p'iura* 
îité de voix dans chaque tribu féiermi- 
noit le suttra^e ihi peuple , et ainsi i^^es 
curies et des centuries. Cet usage eîoit 
bon , tant que Phonnéteté régu» ic entre 
les citoyens , et que chacun avoit lionte 
<le donner publiquement son sutiVage à 
un avis injuste ou a un sujet indigne ; 
mais quand le peuple se corrompit et 
«ju'oii acheîa les voix , i! convint qu'elles 
se donnassent en secret pour contenir le» 
acheteurs par la défiance , et lourniïr 
*ux fripons le moyen de n'être pas des 
traîtres. 

Je sais que Cicéron blâme ce chan- 
gement, et lui attribue en partie la ruine 
d-e la république. Mais quoique je sente 
le poids que doit avoir ici l'autorité de 
Cicéron, je ne puis être de son avkJ- Je 
fiense du ç©nu'gire, que pour n'avoir pas 

lait 



Social» 2o5 

fait ûnnez de chan;^emens semblables , 
on accéléra la perre de Téiar, Comme le 
régime des grnssiins n'est pas propre aux 
malades , il ne tant pas vouloir gouverner 
un }>euple corrompu par les mêmes ioîx 
qi;i conviennent à un bon peuple. Riea 
ne prouve mieux celte maxiuie , que la 
durée de la républicjue de Venise ^ dont 
le siiaulacre existe encore, uniquement 
parce qvie ces lois ne conviennent qu^à d« 
mécbaiis hommes. 

On distribua donc aux citoyens àe% ta- 
blettes par lesquelles chacun pouvoit ro- 
ter sans qu'on sut quel étoit son avis. 
On établit aussi de nouvelles formali- 
tés pour le recueillement des tablettes, 
le compte des voix', la comparaison des 
nombres , etc. ; ce qui n'empêcha pas 
que la fidélité des officiers chargés de 
ces fonctions (i) ne fut suspectée. Oa 
fit enfin , pour empêcher la brigue et 
le trafic des suffr;îges , des édits doiit 
la multitude montre Tinutilité, 

Vert les derniers temp^ , on étoit soit- 
tenî contraint-^ de recourir à des expé- 



(i) Custodes y dirilntofcs , rogatons suffi i^ 



^c6 BU Contrat 

diens extraordinaires pour suppléer à 
rinsiiflisance des luix. Tanot on suppo- 
soit diS prodiges ; niais ce moyen qui 
pouvoir en imposer au peuple , w'en im- 
posoit pas à ceux qri le gouvernoienr: 
tantôr on couvocfiîoit bnisquenient une 
assemblée avcini que les candidats eus- 
sent eu le rems de faire briji^ue ; tan- 
tôt on consiunoit toute une séance à par- 
ier , quand on vcyoit le peuple f;agnê 
prêt à ïîrendre un mauvais parti : mais 
enfin î'anîbilion éluda tout; ce qu'il y a 
d'incroyable , c'est qu'au milieu de tant 
d'abus , ce peuple immense , à la faveur^ 
de ses anciens rc^lemens _, ne laissoit pa« 
d'elir« les magistraîs, de passer les Joix , 
de juger les causes , d'expédier les af- 
faires particulières et publiques , pres- 
que avec autant de facilité qu'eut pu faire 
le sénat lui-même. 



C H A P I T R. E V. 

Z)u Trihunat. 

V^^UAND on ne peut établir une exacte 
proportion entre les parties constitutives 



Social. %oj 

de l'état , on que les causes indestruc- 
tibles en allèrent sans cesse les rapports ^ 
aîors on institue une nriajf>istrature parti- 
culière qui ne fait point corps avec h 9 
autres , qui replace chaque terme dan» 
son vrai rapport , et qui fait une liaison 
ou in moyen terme, soit entre le prince 
ou le peuple , soit entre le prince et !• 
souverain , soit à-la-fois des deux côtés ^ 
s'il est nécessaire. 

Ce corps , que j'appellerai trîhnnat^ est 
le conservateur des loix et du pouvoii" 
législatif. Il sert quelquefois à protéger 
le souverain contre le gouvernement , 
comme faisoient à Rome les tribuns du 
peuple , quelquefois à soutenir le gouver^ 
nement contre le peuple , comme fait 
naaintenant à Venise le conseil des dix , 
et quelquefois à maintenir l'équilibre de 
port et d'autre, comjne faisoient les éphores 
à Sparte. 

Le tiibunat n'est point une partie cons- 
titutive de la cité , et ne doit avoir aucune 
portion de la puissjèince législative, ni de 
l'executive : mais c'est en cela même que 
la sienne est plus grande ; car , ne pou- 
vant rien faire , il peut tout empêcher : il 
est plus sacx'é et plus révéré comme dé- 
fenseur des iûix , qu© le prince qui le$ 

M a 



exécute ;, et que le souverain qui les 
doTîîiec C*est ce qu'on vil bien clairement 
à B^one, q^and rec fiers patriciens, qui 
lïîépihîèïenr fOLsjour*^ le peuple emier, 
fuîcn- forcés de tlécliir devant un simple 
ofïi» î^r du peupla , qui u'avoic ni ai.spice 
ni juii^dicrion. 

Le fribiin.îf sagenient tfrnpéré, est le 
pUîS feniie appiâ d'une boîinb coiisiltirûonj 
mais prur peu de force qu'il air de trop, 
il lenvt rse tour : à i'é^ard de &a fuiblesse, 
elle n'est pas dans !a nature, et pourvu 
«ju'ii soir quelque chose , il n'est joraais 
ïRoins qu^il ne faut. 

II dc'^énère en tyrannie quand il usurpe 
la piîi'îsanre executive donr il n'est que 
îe n^odéraieur, et qu'il veut disposer ies 
îoix qu'il ne doit que proréaer. L'énorme 
pouvoir des éphores, qui fut sans danger 
tant qîie Sparte conservi aes mœurs, en ac* 
céléra la ri)rruption commencée. Le sang 
iï*A gis eger^é par ses tyrans f»it vengé par 
son successeur: le crime et le châtiment ties 
épliores hâtèrent également ia perte de la. 
i^publique, et après Cléomène, Sparte ne 
fut plus rien. Rome périt encore par la 
Bnème voie, et le pouvoir excessif des 
tribus usurpé par degrés, servit enfin y 
à Tâ&de dô$ Ioix faites par la liberté , dm 



Social* îiof 

Hauve- Seattle aux empereurs nm !a défriii- 
sirenr. Quant au conseil d(*s dh^ .\ Venise^, 
c'est un iribunal de sang, horrible r^ale- 
inenr aux p^ttricif^ns et au peuple , et qui-, 
loin de protë|^er hautement les loix, ne 
8«rt plus 9 après leur avilissement , qu'à 
porter dans les ténèbres des coups qu'oa 
n'ose a p percevoir. 

Le tribunat s'ai'toiblit comme le gou- 
vernement , par la multiplication de ses 
mem'or-es. Quand les tribuns du peuple, 
d'abord au nombre de deux , puis de 
cinq, vonluî^nt doubler ce nombre, le 
sénat les laissa faire , bien sûr de conîenir 
les uns par les autres ; ce qui ne manqua 
pas d'arriver. 

Le meilleur moyen de prévenir les nsiir- 
paiion» d'un si redoutable corps ^ nioyeiv 
dont nul gouvernement ne s'est avisé jns«- 
«ju'ici , ce seroit de ne pas rendre ce corps- 
permanent, mais de régler des inicr- 
ralles durant lesquels ilresteroitsup})rima. 
Ces intervalles, qui ne doivent pas êlre 
a«sez grands pour laisser aux abus le îems 
de s'ailirmir , peuvent cîre iixés par la- 
loi , de manière qu'il soit ais';* de les 
ô-bvé^^er au besoin par dea commissions 

îraordinaires. 

Ce nia)eii me partit sans inconvéui^ut^ 



3LîO BU Contrat 

parce que, corame je Tai dit , le tribunal 
lie faisant point paille de la coiistirution , 
peut êtiepté sans qu'elle en soiiilre ; et 
il me paroît efiicace , parce qu'un nia«:»is- 
tras nouvellement rétabli ne part point du 
pouvoir qu'avoit son prédécesseur , mais 
de celui que la loi lui donne. 



CHAPITRE VI. 

jDe la Dictature* 

J_i'iNFLExiBiLtTÉ dcs loix , qui îes em- 
pêciie de se plier aux évènemens , peut 
en certains cas les rendre pernicieuses , 
et causer par elles la perte de l'état dans 
«a crise. L'ordre et la lenteur des formes 
cleniandeiit un espace de tems que Jes 
circonstances refusent quelqut^fois. Il peut 
se présenter mille cas auxquels le législa- 
îeur n'a point pourvu , et c'est une pré- 
Toyance très-nécessaire de sentir qu'on 
ne peut tout prévoir. 

Il ne faut donc pas vouloir affermir îes 
institutions politiques , jusqu'à s'ôier le 
pouvoir d'en suspendre Telfet. Sparie 
elle- même a laissé doiiiiir ses loix. 



s O C î A I.. 2 11 

Mnis il n'y a que les plus «vands dan- 
gers qui puissent balancer celui cralrérer 
l'ordre puî)Iic, et l'on ne doit jamais arrê- 
ter le pouvoir sacré des loix que quand il 
s'agit du salut de la patrie. Dans vos cas 
rares et manifestes, on pourvoir à la sûreté 
publique par un acte particu'ier qui eu 
remet la charge au plus digne. Celte 
commission peut se donner de deux nia- 
nières , selon l'espèce du danger. 

Si , pour y remédier , il suffit d'aug- 
menter l'activiré dugouvernenienr , on le 
concentre dans un ou doTix île ses 
membres; ainsi ce n'est v^as l'autorité de» 
loix que l'on altère , mais seulement la 
forme de leur administrarion. Que ^\ le 
péril est tel que l'appareil des loix soit un 
obstacle à s'en garaniir , alors on nomme 
un chef suprême qui fasse taire toutes 
les loix, et suspendre un inoment l'auto- 
rité souveraine. Eîj pircil cas , la voli=».n-*, 
té générale n'est pas douteuse , et il est 
évident que la première inreniion du 
peuple est que l'éfat ne périsse pas. De 
cetie manière la suspension de i'autoriré 
légisiarive rhe l'abolit ])oint : le magistrat 
qui la tait taire ne peiit la l'aire parler , H 
I i domine sans pouvoir la représentai *, il 
peut tout faire , exccpié des loix. 



2î2 Bxr Contrat 

Le premier moyen sVmplo/oît par îe 
sénat romain quand il chargeoit les con» 
suis par une formule consacrée, de pour- 
voir riu salut de la république : le second 
avoit lieu quand un des deux consuls nom- 
nioit un dictateur ( i ); usage dont Albe 
avoir donné Texeniple à Home. 

Dans les commencemens de la républi- 
«jue, on eut rrès-souvent recours à la dic- 
tature, parce que Pérat n'avoit pas en* 
core une assiette assez fixe pour pouvoir 
se soutenir j)ar la force de sa constitution. 
Les mœurs rendant alors superflues bien 
des précautions qui eussent été nécessaires 
dans un autre tems , on ne craignoit ni 
qu'un dictateur abusât de son autorité, ni 
qu*il tenràt de la garder au-xielàdu terme. 
Il sembloit au contraire , qu^m si grand 
pouvoir fût à charge à celui qui en étoit 
revêtu, tant il se hâtait de s'en défaire; 
comme si c'eitt été un poste trop pénible 
et trop périlleux de tenir la place des 
l(;ix. 

Aussi n*est-ce pas le danger de Tabus p 



( î ) Cette nomination se fesoit de nuiL 
et eu secret , comme si Ton avoit eu. 
boute de luciU'C mi kuium^ au -dessus 



«rais celui de l'avilissernenr , qui me tait 
blâmer l'usage indistiet i\e ceMe siiprôme 
ïijagis'rarure dans les prerniers tems. Car, 
tandis qu'on la prodiguoit a des élections^ 
àclescl<^tli(aces , a des choses de pnreior* 
nialitc , il f^ioit à craindre (jtî'elle ne de- 
vînt moins rcdouiable au besoin , et qu*oa 
ne s'aceoiiruuiât à regarder comme un vais 
titre celui qu'on n'employoit qii'*i de vaineg 
cérëmories. 

Vers la fin de la riipnbliqtie , les Ro^ 
jnains , dt^vi nus plus circonspects , jnéna* 
|ȏre!it la dictatuje avec aiiS*"i peu de rai- 
lôon qu'il-? l'a voient prodigtiée autrefois. 
ïî étoit ai^é de voir que leur craiure étoit 
ma! fondée; que la foiî)lesse de !a capifaîe 
iaisoir alors sa sûreté conire les magistrats 
qu't'lle avoir, dans son sein ; qu'un tiicta- 
teur pouvoir, en certain cas , délendre la 
liberté publique sans jaiiiais y pouvoir 
^attenter , et que les 1ers de Rome ne se- 
yoient point forgés dans Rc^me môme , 
mais d^n?^ ses armées î le peu de résia* 
tance que Hrent Marins à Sylla , et Pom- 
pée à César, montra bien ce qu'en pouvoit 
attendre de4'aurorité du dedans contre la 
force du dehors. 

Cette erreur leur fit faire de grandes 
iiiit€s. Teil« , par exemple , fut celle -dô 



^i4 ^^ CONTS-AT 

îî'aroir pas nommé im dictateur dans Paf- 
faire de Caiilina -, car, comme il n'éîoit 
question que du dedans de la ville , el 
tout au pins , de quelque province d'Ita- 
lie , avec l'autorité sans bornes que les 
loix donnoient au dicfateur , il eût faci- 
lement dissipé la conjuration, qui ne lut 
étoufiée que par un «ontours d'heureux 
hasards que jamais (a prudence humaine 
ne devoit attendre. 

Au lieu de cela , le sénat se contenta 
de remettre tout son pouvoir aux consuls: 
d'où il arriva que Cicéron, pour agir 
efHcacenif^nt > tut contraint de passer ca 
pouvoir dans un point capital , et que, 
si les premiers transports de joie firent 
approuver sa condniie, ce fut avec justicô 
que dans ia suite on lui demanda compte 
du sang des citoyens versé contre les loi^c ; 
reproche qu'on n'eût pu faire à un dic- 
tateur. Mais l'éloqîsence du consul entraî- 
na tout; et lui- même, quoique romain ^ 
aimant mieux sa gloire que sa patrie^ ne 
cherchoît p.- s tant le moyen le plus légi- 
îime et le plus sûr de sauver Pérat , que 
celui d'avoir tout l'honneur de cette af- 
faire (i). Aussi fut-il honoré justement 

(i) C'est ce dont il pouvoit se répon* 



s o e I A z* mS 

«omme libérateur de Home , et justement 
puni cx)nime infracteur des loîx. Quelque 
brillant qu'ait été son rappel , il est cer- 
tain que ce tut une grâce. 

j^ u reste, de quelque manière que 
cette imporranre commission soit confé- 
rée , il importe cVen fixer la durée à un 
terme très-court , qui jamais ne puisse 
être prolon|;^é ; dans les crises qui la t'ont 
établir, Tétat est bientôt délniit ou sau- 
vé , et , passé le besoin pressant ^ la die*, 
taîure devient tyrannique ou vaine. A 
Home, les dictateurs ne l'étant que pour 
six mois , la plupart abdiquèrent avanc 
cf' terïue. Si le terme eût été plus long , 
peut être eussent-ils été tentés de le pro- 
Inuger encore , comme firent les détem- 
virs celui d'une année. Le dictateur n'a voit 
que le tems de pourvoir au besoin qui 
i'avoit fait élire ; il n'a voit pas celui de 
songer à d'autres projets. 

dre en proposant un dictateur, n'osant se 
rsomu^er lui-môtne , et ue pouvant s'assa» 
rer <juô son collègue le aommerojto 



V 



ai6 DU Contra 

CHAPITRE VII. 

L)e la Censure. 

X>£ lîiêsne que la déclaration de la to^ 
lonte générale se fait par la I(^i, la déclara* 
tioTi iX\x jugement public se iaii par la cen- 
Suie; PopiiiioM publique est l'espèce de- 
loi dont le ( enseur est le niini-stre , es 
qu*iî ne t'aii qii*appliquer aux cas parîicu« 
liers , a ]*<-»xeuiple du prince. 

loin donc que le tribunal censorî 1 ««oît 
Tarbifre de l'opinion du peuple ^ ii n'en» 
est que le déclara leur , et sitôt qu'il vs'en 
écarie . ses dénonciaîionfi sont vame^i e5 
sans effet. 

li eiit inutile de distinguer les mœura 
d^ine nation , des objeis de son estime 5. 
car lant cela tient au njêine principe et 
SP confoîîd nécessairement. Chez tous lea 
peuples du nîontle j ce n'est j)oint la na- 
ture , ïjiais l'opinion , quidécide du choiis 
de leurs plaisirs. FLedressez les opinion» 
des honiJiies , et leurs mœurs s'épurerong 
d'elJcs-mônies. On aime toujours ce qui 
@8t liçjau^ou c« q^u'ou trouyc tel; maife 

c'est 



i 



s ô c ï A r.; itif 

tVst sur ce jugement qu'on se trompe 2 
c'est donc ce jugement qu'il s^ae^it de ré- 
içler. Qui juge des mœurs, juge de l'hon- 
neur ; et qui juge de l'honneur, prend sa 
loi de Popiuion. 

Lps opinions él'un peuple naissent de sa 
eoiisti^utjon : quoique la loi ne règle pas 
les mœurs , c'est la législation qui les 
iiait naître; quand la iégisiation s'afloiblit^ 
les mœurs dégénèrent , mais alors le ju- 
gement des censeurs ne fera pas ce quel 
la force des loix n'aura pas fait. 

II suit de-lk que la censure peut êtref 
utile pour conserver les mœurs , jamais 
pour les l'établir. Etablissez des censeur» 
durant la \igueur des loix; sitôt qu'elles 
l'ont perdue , tout est désespéré ; rien de 
Icj^itime n'a plus de force, lorsque Ie« 
loix n'en ont plus, 

La censure maintient les mœurs, e» 
empêchant les opinions de se corrompre^ 
€n conseryant leur droiture par de sages 
upplicaiions ; quelquefois même en le» 
fixant, loisqu'eliessont encore incertaines. 
L'usage des seconds dans les duels, portés 
jusqu'à la fureur dans le royaume de Fran*» 
ce , y fut aboli par ces seuls mots cVum 
ëdit du roi \ quant à ceux qui ont la lâcheté 
é'aPi^kr dç9 Hcçndst Ce jugement préveg 



^j8 i>tj Contrat 

ïianr c<^Imî th\ pnbiic ^ le déteni:ina teul 
cl un coup. Ivlais quand les mônies cilii» 
Toiilurent prononcer que c'étoir aussi une 
lâcheté de se battre €mi duel , ce qui est 
ti es- vrai , mrîis contraire k l'ooinion co^?n- 
nume , le public se moqua de cette déci- 
sion sur laquelle Sun jugement étoit déjà 
porté. 

J'ai dit ail'eurr, (i) qne ropinion publi- 
que n'étant point soamîsc à la conriaime, 
il n'en falloit aucun vestige d.ms le 
tribunal établi pour la représenter. On ne 
peut trop admirer avec quel art ce ressort^ 
entièrement perdu chez les modernes ^ 
étoit mis en œuvre par les Romain» , et 
Kiieujt chez les Lacédémoniens. 

Un homme 'de mauvaises mœurs ayant 
Ouvert un bon avis dans le conseil de 
Sparre, leséphores , sans en tenir compte, 
firent proposer le môme avis par un 
citoyen vertueux. Quel honneur pourl'un, 
«juelle note pour Tautre , sans avoir donné 
lû louan|;e ni hlâme à aucun de^ deux l 
Certains ivrognes de Samas souillèrent |e 
îjibunal des éphorcs ; le lendemain , par 

( 1 ) Je ne fais qu'indiquer dans ce 
f>haptire ce que i'ai traité plus au long 
ôciiu la icure à M. d'Alcmbcrt. 



s Ô C î A T.. at() 

étîit pL^Mic , il fur pernns anrc Sat\Tieîî>i 
ti'<^tre des vilains^ Un vrai r1:âîîmenr rùfe 
été n.vjin.s sévère qii*une pareiileinipunifc» 
Oiunid Sparie a proîM-mô sur ce (iiu est 
■ou iVesr pas iioniière , la Grèce n';ippetl<i 

pas de ses jiigemens» 



CHAPITRE VII I. 



De la I\eIigio7i<:i\fiIe* 

JLjes hoBi^ies n^eurent pojat d*aborcl 
li^uurres rois que ios Dieux, ni d'autre 
l^ouveMiemtnt que le thtocrÊ^aque, I]« 
iirent le raisonnement de Caligiila , et 
alors il raisonnoient juste. Il faut une. 
longue altération de sentiinens et d^idées 
pour qu'on puisse «e résoudre à prendre 
BOTi semblable pour maître , et se flattei? 
qu'on s'en trouvera bien. 

De cela seul qu'on meitoit Dieu à la 
têre de ohaque société poliîiqne , il s\n 
suivit qu'il y eut autant de Dieux que de 
peuples. Deux peuples étrangers l'un % 
J'auhe , et presque toujours ennemis , ne 
furent lojag-tews icçQn»aître nn mémçr 

JN 3 



^10 DIT CeifTllAT 

n»aîire : deux années se livrant bataille i 
«e sauroient obéir au même chef. Ainsi 
des divisions nationales résulta le poly- 
téisme , et de-lk Pîntolérance théologique 
et civique , qiû naturellement est la raérne^ 
comme il sera dit ci-après. 

La fantaisie qu*enrent les Grecs de re* 
IrouTcr leurs dieux chez les peuples 
barbares , vint de celle qu'ils avaient 
aussi de se regarder commes les son* 
Terains naturels de ces peuples. Mais 
c'est de nos jours une érudition bien 
ridicule , que celle qui roule sur l'i- 
dentité des dieux de direrses nations^ 
comme si Moloth , Saturne ei Chamoi 
pouvoient être le mènre dieu ; comme 
si le Balaal des Phéniciens , le Zeus des 
Grecs , et le Jupiter dos Larins , pou* 
Toient être le même ; comme s'il pou* 
Toit rester quelque chose commune à 
ées êtres chimériques portant des noms 
^ifférens. 

Que si Ton demande comment dins 
le paganisme , où chaque état avoir son 
culte et ses dieux , il n'y avoir point 
4e guerres de religion , je réponds quô 
c'étoit par cela même que chaqtie état 
^jaût 5QU ciUte propre , aussi bien (^ut 



•on gouvernement , ne digtin^ucit point 
lès cîleux de «;s loix. 

La fiLcrrc po!itique /;toit aus^î théolo- 
|ûqti^e ; les département dos dieux éfoieBt 
J)Oi.r ainsi dire ,. fixés par les bornes 
d<?« rations. le dieu d*un pr-upîe n'â- 
Voit aUCfin droit sUr lés autrêi p',up'e«. 
Les dieux des payens n'ctoieni poinr tieè 
4l:ci;x jsloux ; ils parrageoic-nt entr'eui 
l'e/r:pîre du monde. Moïse même et !• 
l'c upîe Hf^breu se pn^toi^înt qcelqaeioii 
à oeîie idée en parlant cîu d!tu d'It- 
Tk'éL II» re;;ardoient ^ il est vrai , com- 
me nuls les dieux de« Chananf-cns^ 
pctiples proscrit» , ronct à la destruc- 
tion , et dont ils deroient occuper la 
place -, mais Tovez comment iU par* 
loient des diTixiités des peuples voisins 
qu'il leur étoit défendu d'atuqner : L2 
pysscsiion de ce qui appartient à Chamoê 
ytt.e du'j , tlisoit Jcphté aux Ammcni* 
tes y ne y cm est- elle pas légitlnument due ? 
Ao^/i pcztédoiu au menu titre les tenret 
^ue nctre dieu vainqueur t*e2t cc'iuiset (1)* 

C'étoit Va , ce rne .'^'mbie , une parité 

■ ■ « I II 11 ■ ■ ■ I I 

(1) i lionne ed qua posildct Chanos deus 
tnus tibi jure dtkentur'f) 1>1 est le texte 
rîr; \a V'iil^aîe. I.e P. ùr Carnere^ a 
Jiaàuit ; Kc crovoz'vous pa? avoir di'^ii 



222 'B V Contrat 

fcien reconnue entre le^ droits de Chamo$ 
et ceux du dieu d^Israël. 

Maïs quand les juifs , sounii'? aux rois 
de Babylone, et dans la suite aux rois 
de Syrie, roulure nt s'obstiner à ne re- 
connoitre aucun autre dieu que le leur^ 
ce refus, regardé comme une lebtilion 
contre le vainqfieur , leur attira fes per- 
sécutions qu'on !it dans i'hîstoiie, et <.iont 
<in ne voit aucun autre exeruple avant 
le chrisiianisme (i). 

Gliaque religion étant donc unique- 
lîient attachée tiux loix de Técat qwï la 
prescrivoit, , il n'y avoit point d'autre 
jmanîjèr® de conrei'tir un peuple que de 
l'asservir, ni d^autres missionnaires ci\x^ 

de posséder ce qui appartient à Clia* 
nia« votre dieu 1 J'ignore la force du 
te;^îe îi 'bre?i ; nv:ih je vois que , dans îa 
"Vulgatè , Jephîé reconnoit positivement 
îe droit du dieu Chanios , et que le 
traducteur trançals aft'oibiit cette recon- 
lioissance par un SELO]^^'" V^OUS , qui 
n'est pas dans le îatin. 

(i)li est de la dernière évidence que 
la guerre à^^ Phociens , appelée gucrrs 
sa:rée , n'étoit point une £Ti,erre de reli- 
gion ; elle avoit pour objet de punir des 
«icriléges , et non de soumettre de^ 
tnécreanst "" 



s o c r A .t. ^1% 

2«s conqiicrans ; et robl;gation de cimn* 
^;cr iî<B cuite étant la loi des Toinciis*^ 
il felioiî cijini'neiîcer nar vaincre âVrtii: 
«l'en ]>tU-l€r. Loiîi que les hommes com- 
bat îis-.ent pour les die!i^ 5 cV^toicRt-^ 
f:ûinîîia (îniis Iion?ère > l(^s dieux qui 
comh-arrr/ient po:ir Icr^s liOîni.;«,«f ; cbàciia 
demaïuioit au pîer» la victoire , et la 
pavent par de nouveaux aiîîels. Le§r 
ilt.ii;nins , îivatn df? prèTuîr^ une place ^ 
som:;)iiieiU ses die?jx de ]\'ibandoniier ; 
et: qiîîîîul ils îaisjjoîeîît aux Tarohtina 
ieiivH dioii?; irrirés , c'est (|ii'ils rci^ar- 
doieïU alors ces dieux comme souniiâ 
aux le-ii-s , et forcôs de leur faire lioin- 
mai^e» Tls iaissoient aux vaincus ieiirà 
dieux , comiue ils leur iaissoient leiirn 
îoix. Une couronne au Jupiter du ca- 
pitolc, étoir. souvent le seul tribut qu'ilîj; 
imposoienr. 

Enfin , les Romains ayant étendà ^ 
avec leur empire , leur culte et leur» 
dieux 5 et aynut souvent eux-mêmes a- 
dopté ceux des vaincus ^ en accordant 
eux autres le droit de cité , les peu* 
pics de ce vaste empire se trouvèrent 
insensiblenieîit avoir des uiultitudes de 
dieux et de cultes , à-peu près les inêinoK 
par^ tout ; et yoiià, coftuueiu le paganisme 

^ 4 



2â4 ^^ €oNTÏlAT 

;Be fut enfin dans le monde connu qu'iiix* 
«eu le et même religion. 
i Ce fut dans ces circonstances que Je* 
«us vint établir sur la terre un ro* 
yauni* spirituel*, ce qui , séparant le sys* 
tome théologique du système politique y 
ût que l'état cessa d'être un , et causa 
les divisions intestines qui n'ont jamais 
cessé d'agiter les peuples chrétiens. Or, 
celte idée nourelle d'un royaume de 
l'autre monde , n'ayant pu jamais entrer 
dans la tête des payens, ils regardèrent 
toujours les chrétiens comme de vrais 
Tebeîîes , qui , sous une hypocrite sou- 
mission y ne cherchcient que le moment 
«le se rendre indépendans et maîtres , 
et d'usurper adroitement l'autorité qu'ils 
i'eit^noient de respecter dans leur i'oibiesse. 
Telle fut la cause des précautions. 

Ce que les payens avoient craint est 
arrivé ; alors tout a changé de face , les 
Jiumbles chrétiens ont changé de langage, 
et bientôt on a vu ce prétendu royauniô 
de l'autre monde devenir sous un chef 
visible le plus violent despotisme dans 
celui-ci. 

t Cependant, comme il y a toujours en 
un prince et des loix civiles , il a résulté 
Ae cette double puissanco un perpétuel 



s o c X A x; 2ta5 

conflit de jurisdiction , qui a rendu toute 
benne politique impossible dans les états 
chrétiens; et l'on n'a jamais pu venir à 
bout de savoir auquçl du maître ou du 
prêtre on étoit obligé d'obéir. 

Plusieurs peuples cependant, même 
dans l'Europe ou à son voisinage, ont 
voulu conserver ou rétablir l'ancien sys- 
tème 5 mais sans succès ; l'esprit cliristia- 
nisuie a tout ^cgné. Le culte sacré est 
toujours resté ou devenu indépendant du 
souverain, <ç% sans liaison nécessaire avec 
)e corps de Pétat. Mahomet e^t des vues 
très-saines ; il lia bien son^systême poli 
tique , et tant que la forme de son go* 
\ernement subsista, sous les calile*"^^* 
successeurs, ce gouvernement fut^^^^^* 
tement un et bon en cela. Mais les -^i'*"^* 
devenus fîorissans , lettrés , r^^^^ y mou» 
e.t lâches , furent subjugués ^^^' ^'^^ ^^^* 
bares; alors la division jentre '^^^^"^P"^** 
sances recommença : quoiqr ®*^^ soitmoin* 
apparente chea les mahop^tans que che» 
les chrétiens , elle y e^t pourtant , sur- 
tout dans la secte a^Aly : et il y a des 
états , tels que la P^^se yok elle ne cess^ 
de se faire sentir. 

Parmi nous , les rois d'Angleterre sÉ 
»OiU ctabUfi çlids ae^églii^i jetant en onÇ 



fii6 DU Contrat 

iair les Césars : mais par ce titre , ils s'en 
foîjî moins rcntliis les maitn's que les j>ii- 
'm^'^trrs -, ils ont ir.oins adqt.'is *e droi? do la 
changer que Ib pouvoir (ie la maiiutinr, ils 
î>'y sont pas Icgi'sbîeurs , ils n'y sont que 
princes^ Par.lont'tù' le'^cUcr^é fait un 
< orpS (ï) , il rsl 'î^aitrè ^e't lé<;iblat€Vilr 
«ians.ca patrir. Il y a'donc dénxp^iiis^sarfcefi, 
Ailfux soiiverains on 'Àii£»léierrcei eu llus- 
^ie , tout comnîe ailieu'rs'.'^ 

De tfuîs les atîfeurft chrétîeTTs, le plii- 

losoplie îIo];bes c^t le sdui'qlrî ait bien vu 

Isnial crlB^felriède, qai'al'î osé propo-ser 

^c ré II nï^'^l^.^ ''deux têtes de î'aifi^le , et de 

* ut rn m €'Se r à l' ii h i té po li i i que, sans 

^''^ ^.lle jamais état ni goiivernenient ne 



. v.^7 -^"iaut bien remarquer. ^q ne ce ne 
Sont pas .,É^f ^^çç. asseînî)U'es formeiies, 
^6n-:re celh^i ^e Fr.^nce , qui Henr le cU f: 
^Y ^^^ nn ic'4irpj{>^ jq^te ]a comitiïiKion des 

a 1 ( n s an i ]p p a u e soc, >a l du clergé, pacte 
avec lequel i! s -.3 toujours le maître des 
Çenplf^s et des rou. Tous ks prêtres qui 
^OTtiri^r^ïquetifenseTobîesontèoncitoyeii^, 
^•ssentifs >des <\cn% bouts du liionde. 
Crr?e invention est nn chef-fPceuvre en 
politique. Il n'y avoit rien de semblable 
parmi bs prêirrspayens ; aussi li'oiU ils 
j^iûaîàlftit m corps-dc clergé. 



s o c î A t. ^47 

srrn bien con.stiiné •) nuns il r» tiù toîj^ 
ij!!e lesinit tioTnlriareur dn chvis!iai?isrr!.-î 
é!< it, iii.Mimparib'e avoc son système , er 
i^ne rintôr;if; ci a préirc serc/it K^ujour^ |)l?i ^ 
inrt qrse celv.l de l'ôUît^ Ce n'e^t pa'^, tant 
i4j qu'il y a d'iionihle e>. de faux -^ars sii 
paliijqne^ qiie ce quVil y a de ji^se e. de 
viai , qiiî l'a re.uluo o(lie!i?e (ï). 

Je crois qii'eïi dévrloj^pant sons CG 
|>(unr de vuo les Tairs ijisîcriqîîC^ , on ré- 
i'urercir nisénu'U't les senihiien ?? opposé?} 
de Bjyle et de Wa»]j!jrîon , d^nt l'un 
préiend que/nidle reli^^ion u'est utile au 
r.orps politique, eî dont rentre soiiîienr ^ 
au contraire, qtîe }e chrisnanismc en e^ 
le plus ferrrifî .'i|Tpîii. On prouve ^oit aiç 
premier que îaniais l'étal ve fut fondé que 
îa religion ne iiii scrvîf. de base , et au 
eecondque la loi chrétienne est au fond 
plus nuisible qii'uiile à la forte constirn-!* 
îaon de i'éra», Pour achever de me faire 

(i) Voyez, enrr'^autres, dans une lettre 
ê^ Groîiîis à s^oti frère', du ii avril 7743,* 
ce qTie ce savant homme approuve , et ce 
qu'il blume dans le livre de cïve. Il f iSt 
Trai quCj porté à rindul/i^pnce ^ il pan it 
pardonner h l'aureur le bien en faveur ou 
înal ; n^ais tout le monde n^est pas si clc^ 



Ù2S -D V Contrat 

entendre, il ne faut que donner un peea 
pjus de précision aux idées Irop vogues d© 
xeligion relatives à mon sujet. 

La religion considérée par rapport à la 
«ociété , qui est ou générale ou parricu- 
lière , peut aussi se diviser en deux es- 
pèces ; savoir, la religion de l'homme , 
et celle du citoyen. La première, sans 
lemples, sans autels, sans rjtes, bornée 
au culte purement intérieur du dieu su- 
prême , et aux devoirs éternels de la mo- 
rale , est la plus pure et simple religion de 
Tévangile , le rrai théisme, et ce qu'on 
peut appeler le droit divin naturel. L'autre^ 
inscrite dans un seul pays , lui donne ses 
tiieux, ses patrons propres et tutélaires i 
elle a ses dogmes y ses rites , son culte 
extérieur prescrit par des loix; hors la 
seule nation qui la suit y tout est pour 
elle inlidèle, étranger , barbare ; elle 
a'étend les devoirs et les droits de 
rhomme qu'aussi loin que ses autels. 
Telles lurent les religions des premiers 
peuples y auxquelles on peut donner le. 
nom de droit divin civil ou positif. 

Il y a une troif>ième sorte de religion 
plus bisarre, qui donnant aux hommes deux 
législations, deux chefs, deux patries^ 

iç5 sQume( À (Iqs devoirs cQzitj:adk|pOl.res ^ 



s O C I A t. aaÇ 

et les empoche de pouvoir être à la fois 
«lévots et citoyens. Telle est la religion des 
Lamas, telle est celle des Japonois , tel 
est le chiistianisme romain* On peut ap- 
peler celle-ci la religion du prêtre. Il en 
lésulîe une sorte de droit mixte et inso- 
ciable qtii n'a point de nom. 

A considérer politiquement ces trois 
sortes de relip^ions , elîes ont toutes leurs 
défauts. La troisième est si évidemment 
aiauvaise, que c'est perdre le tems de 
s'amuser à le démontrer. Tout ce qui 
rom])t l'unité sociale ne vaut rien; toutes 
les institutions qui mettent l'homme en 
contradiction avec lui-môme, ne valent 
rien, 

La seconde est bonne , en ce qu'elle 
réunit le culte divin et l'amour des loix , 
et que faisant de la patrie l'objet de l'ado- 
ration des citoyens, elle leur apprend que 
servir l'état, c'est en servir le dieu tuté- 
laire; c'est une espécede rhéocraiie , dans 
laquelle on ne doit point avoir d'autre 
pontife que le prince, ni d'autres prêtres 
que les magistrats. Alors mourir pour son 
pays , c'est aller au martyre ; violer les 
loix , c'est'étre impie ; et soumettre un 
coupable a l'exécration publique, c'est le 
dcYQHer au courroux des diç^x, Mcçrestç^^ 



sSo n tr C o N T n A T 

Mf:-i.s elle est. înaii-vaise , en re <]u''('tp.nl 
iV)n-(i('o s?ir rrrrenr et sur !e Pif^nsoiUie , 
ei;e n-oiîipe \cpi homiives, Jes reid ( «•é- 
ci^j|f^s , .S'îpeistiiieiix ^ (»t. Tîoi^ !e vrai r,i<he 
de la <ii\i}nié (i;u'.^3 un vain cérc^moniul. 
Ji!ie e-^i îrauvose encore , quand, (jevc- 
îumr. c'olusïvc et fyriiRinrjaf» , elle rend 
iiH petîjîîe sanguinaire et inrotérant ; en- 
sorJe qtiil ne res, ire que nicinTie eî nias* 
^arre , et croit faire une action sain. 'e en 
tunnt quiconque n'atlmet pas ses dieux. 
Cela met un tel peuple dans i:n état naturel 
ile guerre avec to\îs h s autres, très-nui- 
sibîe à sa propre sûreté. 

llesre do'nc la religion de l'homme ou 
le clirisîikiîisnie, no!i pas ce.l-ii (l'an ion r- 
cPhui , mais celui de l'évangile, qui en 
est tout différent. Far cctiereîiuionsainio, 
sub!i.r.ï\e , véritable, les hommes, enlana 
«lu mérne dieu , se reccnnoissent tous 
pour frères 5 et la société qui les unit, 
ne se dissout pas même à la morr^ 

Miiis cette religion n'ayant nulle re!a» 
tio7i particulière avecle corps politique , 
laisse aux loix la seule force qu'elles ti- 
rent d'elles-mêmes sans leur en ajouter 
aucun'v autre, e- par la , un des j:^raniis 
iicnn de la société particulière reste sans 
éïXt^, Bien plus / loin d'aitat^iier les cœurs 



s O C î A L. 23 i 

clos cTtoyrr!'? à Trtat , elle Uvs en détache 
i{>iîn»!e lie loiites le?; cîiof.es ne la lene: je 
•ne <'oufioi5 rien tieplu'î cùniraire à l'esprit 

<^)a ffbiik <\\t <in\}rï peuple de vrnîschré- 
•iK^n^i'oi'rtîeroiî la plus \)p*vù>Ui}. sociéré qii© 
Voii ninsse^'.ïtsgiiîer. J(- ne vois a cef îe sup- 
position qu'ur.e «^i-aiule tiilfictiUé ; t^est 
qii*une 3(>tiét(j de vrais chivniens ne seiuit 
plus une société d'hommes. 

Je dis hième que certe société suppo- 
sée ^nè $ërùit , avt c toute sa periècîioii , ni 
ia plus tbrle ni la pi us durah'?^ -, à iovcè 
d'être partaiie , elle manqueroit de !iai- 
ison *, Sun vice ilestracteur seroit dans sa 
|>< rf'ecjion môme. 

Chacun rempliroit son devoir; !es peu- 
ples seroieiit soiuîTis aux loix, les chéts se- 
soient justes et modérés, les maj>îsirafs 
intègres et ihcorriîpiibres , les soldats mé- 
•p^sei'ôient lit" mort ; il îi^y 'àuVoit ni 
Tatiité ni hixe : tont cela est tort bien , 
%tmis voyons plus Idin; 
' Le christianisine est une religion tonte 
«pîvituellé , occupée URiquefïîêiit des cho- 
ses du ciel : Ik patrie du chrétien n'est pais 
^le de t^^6^^âe. Il fait son devoir, il eSt 
Vrai ,'mais il le fait avec une profonde 
indiil'éi'encc sur ic bon ou mauvais succès 



233 DIT Contrat 

de ses soins. Pourvu qu'il n'ait rien à s« 
reprocher , peu lui imperte que tout aille 
Lien ou mal ici Las. Si Pétat est florissant, 
à peine ose-t-il jouir de la félicité publi- 
que*, il craint de s'énorgueiliir de la gloire 
de son pays : si l'état dépérit , il bénit la 
main de dieu qui s'appesantit sur sou 
peuple. 

Pour que la société soit paisible , et 
que l'harmonie se maintint , il faudroit 
que tous les citoyens, sans exception, 
fussent également bons chrétiens ; mais 
si malheuiVKsement il s'v trouve un seul 
ambiiieux , un seul hypocrite, un Calili* 
na , par exemple , un Cromwel , celui-là 
très-certainement aura un bon marché de 
«es pieux compatriotes. La charité chré- 
tienne ne permet pas aisément de parler 
mal de son prochain. Dès qu'il aura trou- 
vé par quelque ruse, Part de leur en im- 
poser et de s'emparer d'une partie de l'au- 
torité publique , voilà un homme cons* 
titué en dignité. Dieu veut qu'on le 
respecte : bientôt voilà une puissance ; 
dieu veut qu'on lui obéisse. JLe dépositaire 
de cette puissance en abuseroit-ii i c'est 
la verge dont dieu punit ses en tans. On 
se fcroit conscience de chasser l'tisurpa- 
îcur; il feudioit uowblcr le repos public^ 



s O C 1 A X,. 2l33 

user de violence , verser du sang ; ton! 
cela s'accorde mal avec la douceur du 
chrétien: etap-i'ès tout, qu'imporre qu'on 
soit libre ou serf di\ï\s cène, vallée de 
misères"? L'essentiel est d'al'er en paradis, 
et la résiij^naiion n'est qu'un moyen de 
plus pour cela. 

Survient-il quelque guerre étrangère? 
les citoyens marchent sans peine au coni- 
Ijat : nul d'entr'enx ne son^e à fuir , ils 
font leur devoir , mais sans passion pour 
la victoire ? ils savent plutôt mourir qtie 
vaincre. Qu'ils soient vainqueurs on vain- 
cus , qu'iu5 porte ^^. la providence ne sait- 
eile pas mioiîx qu'eux ce qu'il leur faut 1 
Qu'on imagine quel parii un {M^nejni fier , 
im{)étueu;c, f>fissionné psut tirer de leur 
stoïcisme. Mettez vis -à -vis d'eux ces 
peuplçs t;énéreux , que dévoreat l'ardent 
amour de la g'oirc et de la pairie ; sup- 
posez votre république chrétieune vis-à« 
vis de Sparte ou de Ecme, les pieux 
chrétiens seront battus , écrasés , détruits, 
avant d'avoir eu le lems de se reconnoî- 
tre , en ne «levront leur salut qu'au nié- 




pas de mourir ou de vaincre , ils jurèrent 



2^4 ^ ^ Contrat 

cie reTeinr vainqueurs , ei tJnrerit leur 
serment : jamïiis (lesc hiétieiis-n'eti ^|lJ>^eut 
fait un pareil : ils suroieiu cru tener 
Dieu^ 

Mais je me trompe en disaar laie répu-^ 
blique thrôrieniie ; chacun de ces deu.t 
mors exclut raurre. Le chrîsiiankiiie. no 
prêche que serviiiîde et uépenda'jce. 
cîon esprit esr, frop frivorabie à la tyrar.iiiri 
pour qu'elle iveu proiiîe pas tonjouiS. 
Les vj-ai^ chreliens sont i'airs poiir être 
esclaves; il^ le savent , et ne s'm éuieti- 
venî 'j^uèvcs -■ cette courte vie a trop peu 
cie prix à Uui rs yeux. 

Les îroupeschréîieîînessontexcellenfes, 
nous dir-on. Je le nie. Qu'on mV-p Hion* 
tre de toiles. Quant à moi , je ne connois 
pas de îroiipes chrélicnnes. On me ciiera 
les croisades. Sans disputer sur la valeur 
<^es croisés, je remarquerai que, bien 
loin d'éîre des cliréiiens , c'éioient des 
soldats du prêtre, des citoyens de iVglise; 
ils se battoient pour son pays spirituel , 
qu'elle avoir rendu temporel en ne sait 
cGninient. A le bien prend i-e , ceci rentre 
sous le paganisUie: comme l'évangile n'é- 
tablit point une religion nationale , 
touie i^uerre sacrée est impossible paruiï 
les chrétiens. 



s Ô C I A L. ^o5 

Sous les empereurs payens, les soldats 
chréiiens rassuretit , er je le crois, c'éroit 
une émulation d'honneur contre les trou- 
pes {>ayennes. Dès que les empereurs 
furent cliréliens , certe éiiuiîaîion ne sub- 
sista plus, et quand ia croix ein chassé 
l'aigie , tout© la valeur romaine dia- 
parut. 

Mais laissant à part les considéra rions 
politiques, revenons an droit , et fixons 
îes principes sur ce poins imporianî. Le 
clroir qp.e le p.^cfe social donne au souve- 
rain sur les sujets ne passe point , coînine je 
Vaidit , les bornes de ruiilité politique (i). 
Les siTJets ne doi'ent donc compte au 
souverain de leurs opinions, qu'autant 
que ces opinions importent à la commu- 
nauté. Or il importe bien a Péîat qu% 



(i)« Dans la ré])iîbliqne, dit M. d'A»., 
» cb.ncun esf parfairenient lil^re en es qui 
» ne^ntntpas aux autres »>. Voilà la berne 
inévitaiMe , r on. ne peut la poser plus 
exacrejnent. Je n'ai pu uje rei'uvser au plaisir 
de cirer quelquefois ce manuscrit , quoique 
non cc^nii du p'ibiic , pour rendre hon- 
neur à.la mémoire d'nn hcnnue illustre ei: 
•ï'èspectabiè ,.qni avoit conservé iusques 
dans le nûni^stère le <-€eur d'un citoyen, 
et des vues droites et saines sur le gou^ 
Yernemeni. de son pays. 



^56 t)V CoNTKAT 

chaque citoyen ait une religion qm lut 
fabse aimer ses devoirs ; mais les dogmes 
de cette religion n'intéressent ni i*état 
ni ses membres qu*autant que ces dogmes 
,8e rapprochent à la morale et aux devoirs 
que celui qui la professe est tenu de rem- 
plir envers autrui. Chacun peut avoir au 
surplus telles opinions qu'il lui plait > 
sans qu'il appartienne au souverain d'en 
connoître : car comme il n'a point de com- 
pétence dans l'autre monde^ quel que soit 
le sort des sujets dans la vie à venir, ce 
n'est pas son affaire , pourvu qu'il soit 
bon citoyen dans celle-ci. 

Il y a donc une profession de foi pu- 
lement civile , dont il ap|3arlient ati 
souverain de iixer les articles , non pas 
précisément comme dogmes de religion , 
iHais comme scntimens de sociabilité , 
sans lesquels il est impossible d'être 
bon citoyen, ni sujet fidèle ( i )• Sana 
pouvoir obliger personne à les ci'oire , 
il peut bannir de l'état quiconque ne 
les croit pas j il peut le bannir , noa 



(i) César, plaidant pour Catilina , 
tîichoit d'établir le dogme de la morta- 
lité de l'ame : Caron et Cicéron , pour 
le réfuter, u€ s'ainusèrent point à phi- 



Social. s3-f 

comme impie , mais comme insociable , 
comme incapable d'aimer sincèrement les 
loix , la justice , et d'immoler , au be- 
soin , sa vie à son devoir. Que si quel- 
qu'un , après avoir reconnu pubJique- 
wenî; ces mêmes dogmes , se conduit 
comme ne les croyant pas , qu'il soit 
puni de mort ; il a commis le plus c»rand 
ftles crimes ; il a menti devant les loix. 

Les dogmes de la religion civile doi- 
vent être simples, en petit nombre , énon* 
ces avec précision , sans explii*aîioiis ni 
commentaire. L'existence de la Divinité 
puissante^ intelligente, bicnt'aisanic , 
prévoyante et pourvoyante, la vie avenir, 
le bonheur des justes, le châtiment des 
lîiéchans, la sainteté du Contrat Social 
et des loix; voilà les dogmes positits. 
Quant aux dogmes négatifs , je les borne 
à un seul; c'est l'intolérance ; elle rentre 
ilans les cultes que nous avons exclus. 

Ceux qui distinguent l'intolérance ci- 



losopher : ils se contentèrent de montrer 
q*ue César parloit en mauvais citoyen , 
et ayançoit une doctrine pernicieuse k 
l'état. En ' effet , voilà de quoi de voit 
înger le sénat de Home , et non d'un© 
question tUéologique, 



aSS D u. • O X T II A T 

vile er l'hiN-lerarjcr îlîéolo^jicnie, so !rom^ 
pt^iî i • à nvo n a V j s . C r s <! e n x i u k . I c r a i rc vs 
sont iîKse'i>ar'r\bU\'^. il et.t iriirossible cIg 
T ivre en paix £v<=c des^ens qu'on cr^dt 
4amnés ; les. aiiijcr, scroit haït VA en qui 
les^^ punir ; il hiit al/soUmiçiif ^u^'^i ^t^s 
ramène ou qu'on les tounvcnîe., Far-îout 
où Pintolér.itîce théologiquç est adinise^ 
il est inipossibîe qu'elle ii^iit pas quelque 
eiiet civil (i ) -, et si-iot quVlie en a , le 

( 1 ) Le nuriii^e , pcr exempte, éîant 
«M contrat civil , a <ies eiless civils ^ 
h'.iî\s lesquels il est n'éîue i!npossiî)le que 
In sociéré &u])sisîe. Sïippostins donc qii'uii 
clergé vienne a bout de s'iithibuer à Ini 
seul le droit de passer cet acîe , droit 
qu'il doit nccessairement usurper dans 
îoce religion intolérante ; alors n'est- 
il pjis ilair qu'en faisant valoir à propos 
raiitoriié de l'étatise , il rendra vaine 
celle du piince , qui n'aura pins do su- 
jets que ceux que le clergé voudra bien 
Uii donnera Maitre de marier ou de ne 
j>as Hiarier les f;cn.s , selon qu'ils anront 
ou n'auront pas telle ou telle doctrine , 
selon qu'ils adnieuront ou rejetteront tel 
ou tel formulaire , selon qu'ils lui se- 
ront plus ou nîoins dévoués , en se con- 
duisant prudcuAiuent et se tenant frrn-e, 
n'est-il pas clair qu'il ilisposera soûl des 
lïérira^es , des charges, des oitoyens ^ 
ikî l'çut juêiiie qui iiQ sauroit subisisier^ 



Social. 



n 



soTîverain r.'est plds 5;()u\eiaîn , moriîte au 
temporel : tîècJ-lors les ()ré!res sont le« 
inaiîres ; (ejiiois ne sonf que lei!i\SGt'ficie!-s, 

ivlaiTHeiiarir <|u'ii n'y a plt)vS e\ qu'il r-e 
])(-ur plus y avoir de re!î;;i<)n naiionale 
ext\\}siv(} , on \iolt tolérer K^u'es celles 
qui toièfciir les aiiires, aurant t^ie lenxs 
dof> mes n'ont rien de contraire aux devoirs 
dn citoyen. Mai.? quiconque ose dire, hors 
ï^ëglise peint de salut , tloir êîre cbaSvSé 
de i'éîat , à moins que l'érar ne .soit 
l'éprise , et que le prince ne soit le ponîii'e. 
Un te) domine n^est bon qne dans un gou- 
Ternement thcocratique; tlans tout autre, 
il est pernicic^ux. La raison sur laqiiellci 
on dit que Henri IV embrassa la religion 
ïomaine^ la devroit faire quitter à tout 
honnêrc homme, et surtout atout prince 
qui sauroit raisonner. 

n'étant plus composé que de bâtards ? 
Mais , dira t on , l'on appellera , coninie 
d'abus y on ajournera , décrétera , saisira 
le temporel. Quelle pitié ! Le clergé ^ 
pour peu qu'il ait , non pis de coTira'ge^ 
mais de bon sens, laissera îrauquillement 
appeler, ajourner, décréter, saisir, et 
iinira par erre le maitre. Ce n'est pas ^ 
ce me send)le , un ^rand sacrifice d'a- 
bandonner une partie , quand oa est 
sûr de s'eftipaier du wuU 



«4© »u CoîTtrat SociAr.. 



CHAPITRE IX. 



A 



Conclusion. 



f RES avoir posé les vrais principes du 
droit politique, et tâché de fonder l'état 
sur sa base , il resreroit à Tappuyer parses 
relations externes ; ce qui ccraprendroit 
le droit des gens , le commerce et le droit 
de la guerre et les conquêies, le droit 
publie^ les ligues , les négociaùons , les 
traités , ,etc. IVîais to.ut cela forme un 
nouvel objet trop -vaste pour ma courte 
vue -, j'aurois dû la fixer toujours plus préi 
ê.Q mou 



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te rjmp. i'C C o R p I E R , rue JN^ûrfî 



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